29/09/2011

Entretien avec Alain Fuchs, président du CNRS

« Le CNRS “actionnaire” des Idex »

Alain Fuchs président du CNRS
Alain Fuchs président du CNRS. © CNRS Photothèque / VERNHET Francis

Trois Initiatives d’excellence (Idex) ont été sélectionnées en juillet dernier. Quelles leçons tirez-vous de cette première vague ?
Le jury a placé la barre très haut. Il a choisi les projets qui lui semblaient les plus aboutis non seulement en matière de structuration de la recherche, mais aussi et surtout de gouvernance. Il a ainsi posé de nombreuses questions afin de vérifier que la dotation serait effectivement utilisée pour mettre en œuvre la stratégie de l’Idex. Il a également demandé des précisions très pointues sur l’arbitrage en cas de conflit interne entre les partenaires. Les candidats ont dû démontrer que leur dossier était porteur d’une dynamique de transformation en profondeur. Objectivement, il faut reconnaître que la difficulté était plus ou moins importante selon le niveau d’hétérogénéité des établissements. Ce qui a été déterminant, c’est l’entente entre les partenaires, le fait de partager une vision commune et une volonté de prendre les risques liés à la transformation du site, y compris jusqu’à voir une institution disparaître à terme au sein de l’Idex. D’ailleurs, les candidats de la deuxième vague l’ont compris et vont élever leur niveau d’engagement en matière de transformation du système.

Comment le CNRS s’est-il impliqué dans l’appel à projets ?
Nous avons participé à l’élaboration des dossiers en apportant notre vision nationale et internationale, nos forces de recherche présentes sur les sites, qui se sont impliquées dans le montage et ont conforté la légitimité scientifique des projets, ainsi que notre organisation. Cette dernière repose sur le directeur scientifique référent (DSR) qui est un des directeurs d’institut du CNRS et membre du collège de direction, et sur le délégué régional (DR). Le premier est chargé de représenter localement l’organisme sur le plan de la stratégie scientifique tandis que le second apporte sa parfaite connaissance du site.

Par ailleurs, tous les candidats ont souhaité la présence du CNRS à l’audition de sélection, à la fois en tant que partenaire et pour défendre les projets, apporter sa contribution. Le directeur général délégué à la science Joël Bertrand ou moi-même avons ainsi préparé les auditions avec les porteurs des projets et participé activement aux auditions. Nous n’étions pas une troisième partie entre le jury et les candidats, mais véritablement « actionnaires » des projets. Nous avons donné le point de vue du CNRS sur ce qui nous apparaissait comme les forces de chaque dossier et apporté des réponses aux questions du jury sur des sujets comme la politique internationale du site, l’excellence et la spécificité d’un centre de recherche donné, ou encore la façon dont notre politique de ressources humaines serait déclinée au sein de l’Idex.

Où en sont les lauréats à présent ?
Dans les semaines et les mois à venir, les trois Idex vont préciser les modalités concrètes de leur gouvernance. Car le jury s’est exprimé sur la cohérence de cette gouvernance, et non sur les aspects juridiques liés à la mise en place des instances de gouvernance. Il faut que les schémas proposés soient compatibles avec les structures existantes. Il y aura donc peut-être des adaptations nécessaires. La composition des différents conseils va également être déterminée : conseil d’administration, comité exécutif, comité d’audit, etc. Une fois fixée, cette gouvernance doit s’inscrire dans la durée.

Comment le CNRS participera-t-il à l’animation des Idex ?
Il est important de noter que le CNRS sera présent dans les structures exécutives des Idex, et pas uniquement dans les conseils qui valident les grandes orientations stratégiques. Nous n’avons pas la velléité de gouverner une université au quotidien et d’intervenir dans les détails. Mais dans la mesure où nos ressources sont importantes sur les sites et doivent être au service d’une politique scientifique commune, notre engagement est naturel : nous devons nous impliquer le plus loin possible. Tout en restant à notre place, qui est la recherche.

Cette stratégie n’était pas actée d’entrée de jeu : lorsque la démarche Initiatives d’excellence a été lancée, nous avions du mal à imaginer que nous pourrions articuler notre vocation nationale avec une implication locale aussi forte. C’est complètement nouveau. Nous inventons tous ensemble un nouveau mode d’organisation du système d’enseignement supérieur et de recherche. Et le CNRS a toute légitimité pour faire partie intégrante de cette réflexion.

Une organisation spécifique sera-t-elle mise en place ?
Nous avons effectivement prévu une organisation qui doit nous permettre de jouer pleinement notre rôle dans la gouvernance des Idex. Car le cœur des Idex, ce sont les comités exécutifs, quel que soit le nom qu’ils prendront. C’est là que seront prises les décisions opérationnelles, comme l’affectation des crédits, le suivi des Labex et des Equipex, l’élaboration des packages de recrutement de chercheurs étrangers, etc. Ces instances se réuniront très régulièrement. Si nous voulons nous impliquer, il faudra que nous y soyons présents.

Plutôt que de créer une nouvelle fonction intermédiaire entre la direction du CNRS et l’Idex, nous avons choisi de nous appuyer sur l’organisation mise en place en 2010 autour du binôme directeur scientifique référent - délégué régional. Le DSR représente la voix politique du CNRS et nos partenaires apprécient cet interlocuteur qui porte la parole du CNRS. Il continuera à jouer ce rôle au sein des Idex et participera aux principales réunions d’arbitrage. La nouveauté, c’est que nous nommerons un DSR adjoint pour le seconder. Ce dernier aura le statut de directeur et sera issu, dans la mesure du possible, d’une autre discipline scientifique. Enfin, chacune des grandes directions impliquées dans les Idex, comme la Dastr(1), la Derci(2) ou la Dire(3) nommera un correspondant sur lequel le DSR pourra s’appuyer. Grâce à cette organisation, le CNRS sera en mesure de territorialiser son action tout en continuant à parler d’une seule voix. En parallèle, l’articulation avec le délégué régional restera absolument incontournable. Ce dernier continuera à travailler en contact étroit avec le DSR et son adjoint.

Quelle politique scientifique le CNRS mènera-t-il aux côtés des Idex ?
Les Idex sont appelées à devenir des universités de rang mondial. Et pour cela, elles doivent impérativement être pluridisciplinaires. De toute évidence, il existe dans chaque Idex des domaines dont le niveau d’excellence est unique au monde. Comme la chimie et les sciences de la vie à Strasbourg, le laser, les sciences du vivant et la chimie du solide à Bordeaux, ou encore les sciences humaines et sociales et les mathématiques pour Paris Sciences Lettres. Et la liste ne s’arrête pas là. Mais la question n’est pas de distinguer les points forts des points faibles. Si les Idex ont été sélectionnées par le jury, c’est parce que ce dernier a estimé qu’elles avaient la capacité de proposer une offre de formation très large et de qualité dans toutes les disciplines. L’enjeu, pour le CNRS, sera de consolider et de développer cette pluridisciplinarité. Nous sommes en mesure de le faire parce que nous sommes nous-mêmes un organisme pluridisciplinaire.

À quelle échéance ces grandes universités auront-elles atteint une reconnaissance internationale ?
Je pense que cela prendra entre cinq et dix ans. La première année sera consacrée à la mise en place de l’organisation, mais ensuite la « marque » de ces nouvelles universités devrait commencer à émerger progressivement. Je crois que si l’on met en place une politique de marque forte et que l’on unifie les signatures des établissements assez rapidement, on peut raisonnablement espérer que les Idex figurent parmi les 20 premiers du classement de Shanghai d’ici cinq ans.

Quid des sites qui ne deviendront pas des Idex ?
Tous les sites n’ont pas vocation à devenir des Idex ! À terme, il y en aura entre sept et dix, ce qui bien sûr ne couvre pas tout le territoire. Le fait pour un site de ne pas avoir le label Idex ne signifie pas que l’on n’y fera pas de la recherche et formation de qualité. D’ailleurs, tous auront été à un degré ou à un autre lauréats du Programme Investissements d’Avenirs. Le CNRS continuera à les soutenir. Il y sera d’autant plus attentif que le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ne veut pas désertifier le territoire mais maintenir des niches d’excellence. L’objectif est d’établir des passerelles et de mettre en réseaux ces "niches", afin qu’elles s’insèrent dans le nouveau paysage de la recherche que nous sommes en train de réinventer ensemble.

(1) Direction d’appui à la structuration territoriale de la recherche.
(2) Direction Europe de la recherche et coopération internationale.
(3) Direction de l’innovation et des relations avec les entreprises