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En direct des laboratoires

 

30 janvier 2017

Une pêcherie durable atteste de la construction culturelle de niche

 

Certaines pratiques contemporaines comme la pêche ou l’agriculture peuvent aider les archéologues à interpréter des vestiges anciens associés à des activités similaires. C’est ce qu’est parvenue à démontrer une équipe internationale réunissant notamment des chercheurs du CNRS, de l'IRD et du MNHN en étudiant le fonctionnement d’une pêcherie d’Afrique australe. Leurs travaux publiés en décembre dernier dans la revue PNAS ont permis d’établir un parallèle avec les vestiges de barrages à poissons précolombiens découvert en 2000 par un archéologue américain. Cette étude comparée révèle que dans un contexte environnemental et social similaire, deux peuples éloignés à la fois dans l’espace et le temps sont capables de développer une méthode de pêche durable étonnamment similaire.

 


« Savannah weir catches » : Les poissons capturés par les pièges dans les barrages sont séchés et conservés pour la consommation ou la vente. Photo © Carl F. Huchzermeyer.


Les plaines inondables des savanes du Beni, en Bolivie, recèlent des vestiges archéologiques qui, à l’instar des champs agricoles surélevés de cette même région, témoignent de remaniements anciens des paysages par les habitants précolombiens. Dans un article publié en 2000 dans le journal Nature1 , l’archéologue Clark Erickson s’est intéressé à d’étranges lignes en zigzag traversant ces mêmes paysages boliviens sur des kilomètres. A l’appui d’images aériennes, le chercheur a interprété ces structures comme des vestiges de barrages à poissons érigés avant l’arrivée des premiers Européens. Dans une étude publiée récemment, l’équipe réunie autour de Doyle McKey, du Centre d’Ecologie Evolutive et Fonctionnelle (CEFE) de Montpellier, fournit de nouveaux éléments en mesure de confirmer cette hypothèse. Leurs travaux reposent non pas sur l’étude de ces mêmes vestiges précolombiens mais sur le mode de fonctionnement d’une pêcherie durable de Zambie toujours en activité : « En analysant des images satellites de zones cultivées d’Afrique australe dans le but de mettre en évidence des structures semblables aux champs surélevés de Bolivie, nous avons finalement découvert des lignes en zigzag étonnamment similaires à celles décrites par Erickson 15 ans plus tôt », se souvient l’enseignant-chercheur en écologie au CEFE, cosignataire de l’étude. En menant une enquête plus approfondie qui les conduit à se rendre sur le terrain, les scientifiques constatent qu’il s’agit de barrages à poissons en terre. Ceux-ci constituent l’élément clef d’une pêcherie durable localisée dans les plaines inondables du bassin de Bangweulu, en Zambie. Décrites pour la première fois dans les années 1940 mais peu étudiée par la suite, cette structure complexe, entretenue par les générations successives, était jusqu’ici inconnue de la communauté des archéologues amazonistes.

Le fonctionnement de cette pêcherie repose sur l’exploitation d’un assemblage de poissons dominés par des espèces combinant fécondité élevée, cycles de reproduction multiples et utilisation saisonnière des plaines inondables. Les juvéniles de ces espèces, dont la mortalité est très élevée durant la première saison sèche, sont la cible principale de la pêcherie juste avant la décrue qui débute vers le mois de mai. Cette stratégie de capture, focalisée sur une classe d’âge de poissons ayant un taux de survie peu élevé et donc une faible contribution à la démographie, facilite la durabilité d’un système basé sur des structures pérennes héritées. Par ailleurs, de nombreux poissons ayant des traits d’histoire de vie similaires vivent dans les savanes inondables de Bolivie. Or ce sont très probablement ces espèces qui étaient visées des siècles plut tôt par la pêcherie bolivienne d’Erickson. « La convergence des stratégies écologiques des espèces de poissons dans ces deux zones géographiques a conduit à une convergence dans la construction culturelle de niche des populations humaines peuplant ces mêmes régions », souligne Doyle McKey. Le chercheur et son équipe ont par ailleurs constaté que la pêcherie d’Afrique australe nécessite une main d’œuvre conséquente pour entretenir les digues en terres puis capturer les poissons durant la saison sèche. Or, de précédentes études archéologiques ont montré que la région de Bolivie qui abrite les vestiges de barrages à poissons était densément peuplée avant l’arrivée des premiers Européens. L’ensemble de ces résultats prouve que les humains sont capables de s’adapter à un milieu naturel en le modifiant partiellement pour qu’il réponde avec une plus grande efficacité à leurs besoins. L’Homme façonne ainsi un « héritage écologique » qui bénéficiera aux générations suivantes. Ces travaux soutiennent enfin une théorie prédictive de la construction culturelle de niche. Face à des milieux naturels similaires, les sociétés humaines auraient en effet tendance à mettre en place des stratégies d’adaptation  analogues.

 

(1) : An artificial landscape-scale fishery in the Bolivian Amazon,Clark L. Erickson, Nature 408 (190-193), 9 novembre 2000

 


« Long weirs, mosquito net traps » : Barrage à poissons en action dans la savane saisonnièrement inondée de Bangweulu (Zambie) lors de la décrue. Chaque « trou » dans le barrage  dissimule un piège destiné à capturer les poissons migrant vers l’eau permanente. Photo © Carl F. Huchzermeyer.

 


« New weirs, gaps, herbivores » : Sur ce barrage nouvellement construit, on aperçoit les « trous » où seront placés les pièges à poissons lorsque la savane n’est pas inondée. En arrière-plan un troupeau d’une antilope endémique aux marais de Bangweulu, le lechwe noir (Kobus leche smithemani). Photo © Carl F. Huchzermeyer.

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Référence 

Present-day African analogue of a pre-European Amazonian floodplain fishery shows convergence in cultural niche construction, par Doyle B. McKey, Mélisse Durécu, Marc Pouilly, Philippe Béarez, Alex Ovando, Mashuta Kalebe, et Carl F. Huchzermeyer, publié dans PNAS le 15 décembre 2016.
DOI: 10.1073/pnas.1613169114

 

Contacts chercheurs

Doyle MCKEY, Centre d'Ecologie Fonctionnelle et Evolutive (CEFE, CNRS / Université de Montpellier / Université Paul Valéry Montpellier / EPHE)
email:doyle.mckey@cefe.cnrs.fr


Contact communication

Nathalie Vergne, Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive (CEFE, CNRS / Université de Montpellier / Université Paul Valéry Montpellier / EPHE)
email: comCEFE@cefe.cnrs.fr




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