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SEEG Bassin du Gobaad

Conditions environnementales et dynamiques de peuplement dans la Corne de l’Afrique durant l’Holocène. L’impact des évolutions lacustres du Lac Abhé sur les origines et la consolidation des premières sociétés productrices

 

Présentation

Les conditions environnementales qu’a connu le continent est africain ont très certainement constitué des contraintes considérables sur l’émergence des premières sociétés productrices. Les pressions exercées par le milieu ont pu dicter leur répartition dans l’espace jusqu’à les borner à différents foyers séparés par des hauts plateaux ou des plaines désertiques. C’est ainsi qu’un décalage chronologique important existe entre les premières manifestations du pastoralisme dans la vallée du Nil au Sud de l’Égypte ou les plaines du Soudan dans la région de Khartoum (entre le 7ème et le 5ème millénaires BCE) et les plus anciens témoins dans la Corne de l’Afrique (au 4ème millénaire BCE). Au cœur même de la Corne, des zones de retard ou au contraire de pénétrations précoces des pratiques agro-pastorales sont également identifiées en Éthiopie, République de Djibouti, Somaliland. A cela s’ajoutent des expériences de la néolithisation multiples : pratique secondaire de l’élevage chez des sociétés à forte mobilité dont l’économie est orientée vers la pêche ou pastoralisme et fixation de groupes acéramiques… Ces évolutions arythmiques et la pluralité des scénarios dans l’émergence des premières sociétés productrices sont sans nul doute à corréler avec la mosaïque des écosystèmes qui caractérise la région, entre les hauts plateaux éthiopiens et les milieux lacustres et littoraux djiboutiens.

 

Le bassin du Gobaad, un laboratoire de réflexion 

Notre échelle d’analyse est celle d’un bassin lacustre, parmi les foyers de la néolithisation de la Corne où nous disposons aujourd’hui d’une documentation de plus en plus solide après plus de vingt années de recherche archéologique et près de quarante sites pré-néolithiques et néolithiques inventoriés (recherches alors dirigées par R. Joussaume, puis X. Gutherz). Il s’agit du bassin sédimentaire du Gobaad dans le sud-ouest de la république de Djibouti, au cœur du triangle Afar, qui est une dépression géologique unique, à la triple jonction des plaques tectoniques nubienne, arabique et somalienne. La délimitation de ces plaques est définie au sud par la vallée du Rift, au nord par la mer rouge et à l’est par le Golfe d’Aden. L’intense activité volcanique et sismique a sculpté ce paysage de la Corne de l’Afrique de façon spectaculaire depuis près de 30 Ma. Cette région constitue ainsi la plus importante province basaltique et rhyolithique continentale de la planète. La jointure entre ces trois Rifts se trouve au lac Abhé, un lac endoréique qui est actuellement le réceptacle final de la rivière Awash et qui se situe à cheval entre le bassin du Gobaad en République de Djibouti et l’Afar central éthiopien.

Au cours du Quaternaire supérieur, le bassin sédimentaire du Gobaad formé par la rivière Gobaad dont l’origine se situe dans le bassin versant des plateaux éthiopiens, a été recouvert par les transgressions majeures du lac Abhé (environ jusqu’à la côte). La néotectonique et les fluctuations climatiques pléistocènes et holocènes (recrudescence des pluies versus sècheresse) sont responsables des variations du niveau de ce lac. Au début de l’Holocène (autour de 9000 BCE), on observe une rapide montée du niveau du lac. A plusieurs reprises, le niveau s’est élevé jusqu’à une altitude de près de 400 m, soit près de 200 m au dessus du niveau actuel, entrainant le dépôt de sédiments lacustres carbonatés, argileux et gréseux dans le bassin du Gobaad. Vers 7000 BCE, cette phase très humide est interrompue par une brusque baisse du niveau des eaux et par une chute de la quantité des précipitations. Cet épisode aride est observé dans toute l’Afrique du Nord, dans le delta du Nil, le désert occidental égyptien. La dernière grande transgression lacustre du lac Abhé qui atteint le Gobaad s’opère aux 5ème et 4ème millénaires BCE s’achevant vers 2500 BCE. Ensuite le niveau du lac décroit, avec quelques phases transgressives postérieures. Est entamé alors le début de l’aridification qui va conduire à la situation actuelle.

Conditions environnementales et dynamiques de peuplement durant l’Holocène. Problématique du projet et moyens mis en oeuvre

En vertu des transgressions lacustres, qui ont eu une incidence sur la morphologie de certaines formations volcaniques dans la Corne de l’Afrique, ainsi que sur leurs accessibilités au cours des périodes humides, des épisodes de resserrements et de dilatations géographiques des environnements exploitables par l’Homme se sont assurément succédés au cours de l’Holocène. Ces conditions environnementales ont inévitablement joué un rôle déterminant sur les modes de vie des populations humaines, leur démographie, leurs stratégies d’adaptation, leurs déplacements, la délimitation et l’évolution de leur bassin de vie et l’émergence d’innovation technique. L’enjeu de notre programme vise ainsi à saisir les dynamiques d’émergence, d’évolution et de peuplement des premières sociétés productrices à la lumière de l’influence des changements climatiques (épisodes humides/arides).

Le choix de cet espace géographique que constitue le bassin du Gobaad repose sur le fait :

  • qu’il est un axe de passage entre la basse vallée de l’Awash, en Éthiopie, et le bassin de Dikhil. Le bassin du Gobaad forme aussi par une série de bassins jusqu’au littoral de l’Océan indien, un pivot dans les apports potentiellement hérités de la Péninsule arabique, et probablement du sud du continent asiatique. Ce bassin constitue donc une zone clés lorsque l’on cherche à appréhender les mécanismes de la néolithisation internes au continent africain.  

  • qu’il détient également une documentation archéologique importante et la possibilité d’enregistrer des signaux paléoenvironnementaux forts pour l’Holocène permettant d’attendre l’objectif d’une lecture croisée entre l’histoire des paysages et de l’environnement et les dynamiques de peuplement.

 

Compréhension des mécaniques adaptatives culturelles humaines et fauniques

Les principaux marqueurs considérés sont :

  • les données morphologiques et sédimentaires des formations alluviales de la rivière Awash et de la rivière Gobaad et celles des dépôts lacustres du Lac Abhé. L’analyse comparée des séquences géologiques permet de modéliser les cycles d’ouverture et de fermeture du paysage. Il s’agit d’identifier en pleine phase aride des zones refuge pour les populations ou, aux antipodes, d’envisager les conquêtes ou reconquêtes du milieu par les groupes humains au moment des périodes humides (mise en place de SIG et exploitation des MNT pour simuler ces cycles).

  • les marqueurs bioclimatiques relevant des faunes, de l’ichtyofaune et de la flore pour compléter la restitution des conditions environnementales durant l’Holocène, dans la mesure où ils sont en lien avec l’évolution paléoclimatique dont ils dépendent. De récents travaux ont démontré par exemple que les variations climatiques associées aux évènements tectoniques ont pu être à l’origine de modifications des bassins hydrographiques (changement de connectivité, modification des bassin-versants, naissance de nouveaux corps alluviaux). Les milieux humides forment des espaces dynamiques où la biodiversité est riche. Les modifications ont pu affecter les populations humaines, mais aussi animales terrestres par la mise à disposition de nouvelles ressources hydriques et halieutiques ou au contraire leur fermeture.

  • les marqueurs chronométriques pour caler les phases de régression et de transgression du lac Abhé et donc les alternances de phases arides et humides (datations AMS sur malacofaune, ichtyofaune pour les dépôts lacustres, datations OSL pour les dunes). En parallèle, la constitution d’un référentiel de mesures chronométriques sur les sites archéologiques (datations sur bioapatite) du Gobaad est indispensable pour estimer la cohérence entre les séquences géologiques et les séquences archéologiques.

  • les données paléoanthropologiques. Fait remarquable en effet, un important programme paléo-anthropologique a été mené il y a quelques années sur plusieurs sites funéraires du Gobaad et se poursuit actuellement dans le cadre du programme Premières Sociétés de Production dans la Corne de l’Afrique. Alors que datés de l’Holocène, les ossements montrent de toutes évidences des caractères archaïques (robustesse) tandis que les populations actuelles sont graciles. En quoi les cycles d’évolution biologique sont-ils corrélés aux conditions environnementales et en quoi résultent-t-il de transformations dans les stratégies d’exploitation des ressources ? Les périodes humides et sèches peuvent impliquer la dispersion des groupes ou leur repli. Sur un plan démographique, ces dynamiques de peuplement, dissémination des foyers de peuplement ou leur circonscription, ont pu modifier l’identité biologique des populations.

Restitution environnementale pour apprécier la signification des choix humains

Les principaux marqueurs considérés sont :

 

  • les faunes envisagées cette fois en fonction des choix cynégétiques et halieutiques pour mieux appréhender les stratégies d’adaptation et leurs évolutions au cours du temps selon les phases de régression ou de transgression du lac Abhé.

  • les données liées aux ressources disponibles en obsidienne et en argile pour appréhender les stratégies d’exploitation du paysage mises en œuvre par les groupes humains. Lorsque les populations dépendent de milieux particulièrement mobiles, comme c’est le cas dans le bassin du Gobaad, il est possible de s’interroger sur les degrés de fixation des populations ou au contraire leur déplacement en fonction des pressions imposées par le milieu ou des potentialités offertes par celui-ci.

  • les données des systèmes techniques et des dispositifs anthropiques (forme de l’habitat). Il s’agit de caractériser les mutations et les innovations technologiques qu’ont pu engendrer ou freiner les pressions de subsistance.

 

Modélisation des trajectoires adaptatives durant l’Holocène

 

Le poids du déterminisme écologique et climatique dans le processus d’adoption de l’économie de production

Le déterminisme environnemental a longtemps constitué le ressort interprétatif principal pour expliquer les débuts de la néolithisation, en particulier dans le contexte proche-oriental. Le perfectionnement de la chronologie sur l’évolution du climat a toutefois rapidement permis de nuancer les relations causales entre les conditions climatiques de la fin du Pléistocène et du début de l’Holocène et le processus d’émergence des sociétés productrices. Aujourd’hui, les modèles théoriques sont nombreux concernant le processus de la néolithisation ; ils s’appuient tantôt sur le bagage social, mental et culturel nécessaire à l’émergence de nouvelles pratiques, tantôt sur l’accroissement démographique associé à un climat stable favorisant la fixation humaine, ou encore sur la hiérarchisation et la spécialisation des sociétés. Quant aux modalités de la diffusion de l’économie de production, les hypothèses sont plurielles: vastes mouvements de populations ou acculturation de petits isolats culturels par contacts et transferts d’idées... Il est de toute façon certain que les différents scénarios ne peuvent être vus comme mutuellement exclusifs.

Que dire du continent africain ? Celui ci se positionne sous des latitudes tropicales et les fluctuations climatiques depuis la fin du Pléistocène se sont révélées bien moins modérées que dans d’autres parties de la Planète. Il est admis, qu’en réaction à ces modifications parfois extrêmes des paysages et des environnements, les sociétés de cette partie du monde ont pu développer, pour assurer leur survie, des stratégies sociales, économiques et culturelles multiples selon les biodiversités locales. En d’autres termes, les pressions de subsistance exercées par ce milieu, mais aussi la géographie des territoires auraient joué un rôle essentiel. Tout l’intérêt de ce programme est par conséquent de questionner d’abord le rôle levier ou verrou des systèmes écologiques locaux dans l’émergence et la consolidation de l’économie néolithique, ensuite les éventuelles conjonctions entre ces composantes environnementales et l’élaboration de nouveaux systèmes de valeurs et d’innovations (adaptation des savoir-faire,  choix culturels, nouveau modèle économique). Le défi est de proposer un ou des modèles recevables sur les mécanismes de la néolithisation.

 

Une comparaison raisonnée avec d’autres observatoires réflexifs

Ce programme revêt également un enjeu particulier : celui d’opter pour une comparaison raisonnée de différents espaces géographiques. Dans le cadre de l’ANR « Big Dry » (2015-2019), dirigée par François Bon du laboratoire TRACES, la problématique est celle des dynamiques de peuplement de l’Homme Moderne à l’aune d’un événement paléoclimatique majeur, une phase d’hyperaridité dénommée « Big Dry » au cours du dernier maximum glaciaire (entre 23 et 15000 BCE) observée dans l’ensemble de l’Afrique et qui va se traduire par l’extension massive des zones désertiques et la réduction de l’emprise des forêts tropicales. Ce programme repose sur la confrontation de deux laboratoires de réflexion, les vallées du Rift et du Nil. Parmi les nombreuses études projetées, l’analyse du régime paléohydrologique du système des grands lacs de la vallée du Rift (séquences géologiques, sédimentaires, données de la faune et de la flore…) dans le but de reconstituer de façon précise les variations des niveaux de lacs et les corréler aux variations climatiques, aux comportements techniques, culturels et biologiques. L’objectif du programme « Big Dry » est d’estimer dans quelle mesure les pressions du milieu durant cette phase d’hyperaridité peuvent jouer un rôle déterminant sur les conditions de vie, les stratégies, les déplacements, les échanges des sociétés « innovantes, intégrantes, adaptatives » de la fin du Pléistocène. En ce sens, notre projet constitue un prolongement chronologique de l’ANR « Big Dry » et des études qui seront menées dans la vallée du Rift.

 

Rétroaction : consolider des scénarios futurs d’évolution des écosystèmes

Le bassin du Gobaad est encore aujourd’hui drainé par l’oued du Gobaad, long de plus de 120 km et à écoulement temporaire. Aujourd’hui le fond de la vallée alluviale du Gobaad est large de 500 m à 1 km et se distingue très nettement des glacis basaltiques latéraux. La plus grande partie des eaux du Gobaad provient de la partie éthiopienne du bassin versant. En cas de fortes précipitations sur ce bassin versant, des apports latéraux peuvent générer des turbulences favorables à la remobilisation des alluvions et des crues successives et importantes comme la dernière qui a eu lieu en 2010. Des pertes humaines ont été à déplorer, des puits ont été détruits de même que plus de 40 jardins maraîchers, mettant en péril l’économie agricole de la zone, la sécurité alimentaire des populations et par la même la stabilité politique. Des évènements de nature similaire ont frappé la région depuis une vingtaine d’année fragilisant régulièrement l’exploitation des espaces agricoles produits d’une économie locale collectiviste. A chacun d’eux, les populations, à forte capacité de résilience, ont remobilisé des moyens pour faire face à la crise sur le court et le moyen terme en renouvelant des actions de gestion et de restauration des jardins. L’appréhension des changements climatiques et environnementaux fait partie des enjeux majeurs de nos sociétés actuelles, l’impact de ces phénomènes sur les populations humaines et la biodiversité passées permet d’ancrer cette réflexion dans une histoire longue et d’en consolider les scénarios futurs d’évolution et d’adaptation des écosystèmes.

 

Partenaires institutionnels 

Paléoécologie et paléoenvironnement :
Laboratoire Archéozoologie, archéobotanique, UMR 7209 MNHN, Paris
Laboratoire d'archéologie et de patrimoine de l'UQAR Université du Québec à Rimouski
Géomorphologie, Micromorphologie, SIG et Modélisation Numérique de Terrain :
Institut National de Recherches Archéologiques Préventives
Laboratoire ChronoEcologie, UMR 6249, Besançon
Laboratoire Aménagement, Développement, Environnement, Santé et Sociétés, UMR 5185 ADESS, Bordeaux
Matériaux et ressources :
Institut de Recherche sur les Archéomatériaux, UMR5060 IRAMAT, Bordeaux et Orléans
Géohistoire de l’aridification de milieux humides – Observatoire rétrospectif :
Laboratoire Gouvernance, Risque, Environnement, Développement, UMR GRED, Montpellier.
Datations chronométriques :
Laboratoire Archéozoologie, archéobotanique, UMR 7209 MNHN, Paris
Institut de Recherche sur les Archéomatériaux, UMR5060 IRAMAT, Bordeaux
Paléodémographie :
Laboratoire De la Préhistoire à l’actuel : Cultures, Environnement et Anthropologie, UMR 5199 PACEA, Bordeaux
Étude des dispositifs anthropiques et des systèmes techniques :
Laboratoires Travaux et Recherches Archéologiques sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés, UMR 5608 TRACES, Toulouse
Laboratoire Archéologie des Sociétés Méditerranéennes, UMR ASM 5140, Lattes-Montpellier
Laboratoire Cultures et Environnements. Préhistoire, Antiquité, Moyen-Âge, UMR 7264 CEPAM, Nice
Institut National de Recherches Archéologiques Préventives
Laboratoire De la Préhistoire à l’actuel : Cultures, Environnement et Anthropologie, UMR 5199 PACEA, Bordeaux

Laboratoire Archéorient, UMR 5133, Université Lumière Lyon 2

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Accréditations

 

Le programme bénéficie du soutien de la commission des fouilles du Ministère français des Affaires Etrangères et du Développement International, de l’Ambassade de France à Djibouti, de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR Big Dry), du CNRS INEE (programme SEEG), du laboratoire TRACES (UMR 5608) de Toulouse, du laboratoire ASM (UMR 5140) de Montpellier, du laboratoire PACEA (UMR 5199) de Bordeaux, du laboratoire MNHN (UM7209) de Paris, du laboratoire IRAMAT (UMR5060) d’Orléans, du Labex Archimède, du Labex LaScArBx ainsi que de l’Institut National des Recherches Archéologiques Préventives (INRAP). Il est mis en œuvre en étroite collaboration avec notre partenaire djiboutien,  l’Institut de Recherche en Archéologie et Histoire (IRAH).

 

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