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Jean-Luc Schwartz : « Un extraordinaire îlot de confiance, de liberté, de moyens, et aussi de responsabilités »

Point de vue sur l’aventure ERC de Jean-Luc Schwartz, directeur de recherche au sein du laboratoire Grenoble Image, Parole, Signal, Automatique (GIPSA-lab - CNRS/Grenoble INP/Université Grenoble Alpes), lauréat d’une bourse ERC Advanced Grant en 2013.

Le financement de la recherche en France s’est considérablement complexifié et compliqué dans les 15 dernières années. Les processus de compétition et de sélection se sont alourdis, marqués par deux problèmes majeurs de la plupart des programmes de financement, régionaux, nationaux, européens. D’abord, les recherches sont tournées toujours plus vers la demande de débouchés sociétaux. Ensuite, les chercheurs sont incités à répondre à une multiplicité d’appels, à s’inscrire dans un canevas d’engagements précis, à découper leurs projets en actions et sous-actions, à définir à l’avance leurs résultats, leurs risques, leurs process.

Or la recherche survit mal aux finalités a priori, aux découpages en cases et aux engagements de résultats. La recherche a besoin de liberté et d’incertitudes, de curiosité et d’un peu d’esprit d’aventure. Et dans ce paysage institutionnel de plus en plus complexe et contrasté, l’ERC apparaît comme un incroyable espace de liberté retrouvée. En effet, le principe même du programme ERC semble être le respect et la confiance : présentez-nous un projet ambitieux, un peu détonnant, donnez-nous des arguments pour nous montrer qu’il a quelques chances de succès, des raisons de croire en votre capacité à mener les recherches à bien. Si vous nous convainquez, nous vous donnerons les moyens de travailler et de tenter d’aller vers vos rêves rédigés dans 15 pages formatées un peu, mais ouvertes, beaucoup.

Voilà, l’ERC c’est, pour le chercheur, la surprise de pouvoir se reprendre à tisser des raisonnements argumentés mais pas cadrés, à tenter d’aller le plus loin possible dans son projet fondateur, et à en décortiquer toutes les potentialités. En cela, rédiger un projet ERC est souvent un temps de réflexion un peu stressant certes, assez prenant sans aucun doute, mais surtout extrêmement structurant et absolument excitant. Et puis c’est, en cas de succès, la grande satisfaction de se voir en situation de se lancer dans les explorations projetées et d’aller plus loin qu’on ne l’avait jamais imaginé.

Alors bien sûr il y a quelques écueils possibles ou réels derrière ces apports indéniables. On aimerait que les moyens soient mieux partagés, et que l’on fasse partout plus confiance aux chercheurs qui le méritent par l’intensité de leur travail et de leur engagement. Le récipiendaire d’un financement ERC se sent investi de chercher les moyens d’en faire bénéficier un environnement large et de dynamiser le plus possible les équipes, les chercheurs, les partenaires de son projet.

Ensuite, le monde de la recherche devient de plus en plus difficile pour les jeunes chercheurs, doctorants, post-docs, ceux-là mêmes que les moyens de l’ERC mobilisent, et qu’ils pourraient aider à développer leur projet de recherche et leur projet de vie. Le récipiendaire d’un financement ERC a alors la responsabilité lourde et difficile de faire en sorte que le temps de recherche des jeunes chercheurs impliqués leur fournisse autant que possible de nouveaux atouts de qualité pour leur développement professionnel à venir.

Voilà, j’ai choisi finalement de parler avant tout de ce que l’ERC représente comme extraordinaire îlot de confiance, de liberté, de moyens – de luxe ? – et aussi de responsabilités, dans un continent de recherche magnifique et difficile. Je n’ai pas parlé… de la parole, de ces recherches interdisciplinaires que j’ai pu enclencher grâce à l’ERC, avec des jeunes psychologues, neuroscientifiques, modélisateurs, phonéticiens, phonologues, dans un ensemble de réflexions, de discussions, d’avancées, de publications, d’exposés, de réalisations passionnantes. Je n’ai pas parlé des unités de la parole, des liens sensori-moteurs, des relations perception-action, du modèle COSMO, ni de bien d’autres choses. Tous développements rendus possibles grâce au financement de l’ERC – et avec le support du laboratoire et l’investissement de nombreux collègues, jeunes et moins jeunes. Une chance formidable pour moi, et, je l’espère, pour tout mon environnement de recherche. Je n’ai pas parlé de science : ce sera pour une autre fois.

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