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Pierre Comon : « La priorité dans une ERC est en réalité de nature sociale »

Point de vue sur l’aventure ERC de Pierre Comon, directeur de recherche au sein du laboratoire Grenoble Image, Parole, Signal, Automatique (GIPSA-lab - CNRS/Grenoble INP/Université Grenoble Alpes), lauréat d’une bourse ERC Advanced Grant en 2012.

Le projet ERC que j’ai soumis en 2012 était d’orientation essentiellement théorique, centré sur les décompositions tensorielles. Ces décompositions constituent un outil particulièrement efficace pour identifier des paramètres cachés dans des cubes de données.

En raison de la nature théorique du projet, je n’ai pas demandé le montant maximum de financement. Bien que sachant pertinemment que demander en-dessous du plafond n’augmentait nullement les chances d’obtenir le contrat, j’avais considéré que 2.5M€ était trop pour un projet de ce type. De plus, demander moins permettrait sans doute à un autre projet de passer, m’étais-je dit.

Rétrospectivement, je pense que c’était une erreur. En effet, obtenir plus permet aussi de partager plus, ce qui est très productif au sein d’un laboratoire. À l’époque, il était difficile d’obtenir des conseils pertinents auprès des délégations régionales. Heureusement, elles sont maintenant bien rodées et prodiguent des aides diverses très significatives.

J’ai reçu la réponse officielle en janvier 2013. J’ai demandé à démarrer le projet en septembre, ce que je recommande, car il est plus pratique d’être synchronisé sur l’année universitaire pour des raisons évidentes de recrutement. Le projet se terminera donc en août 2018.

Mon objectif était de détecter des substances toxiques dans la nourriture, l’eau ou l’air. J’avais en effet à cœur d’utiliser cet argent pour améliorer la condition du citoyen européen. Le chemin pour atteindre cet objectif passe par toutes sortes d’étapes où il est tentant de s’attarder. Et j’ai cédé à la tentation en abordant de jolis problèmes théoriques.

À titre d’exemple, la dernière avancée a été effectuée par un post-doc chinois (maintenant aux États-Unis). En une phrase, elle a permis de montrer dans quelles conditions théoriques un cube de données réelles positives peut être approximé de manière unique par une somme de contributions élémentaires, sans autre a priori que la positivité. Le caractère positif est essentiel dans l’obtention de ce résultat, mais présente pourtant un grand intérêt pratique car de nombreuses données sont positives. Ce résultat permet par exemple d’extraire les spectres et les concentrations de fluophores élémentaires en spectrométrie fluorescente : de nombreuses applications existent en médecine et en chimie, notamment pour détecter les hydrocarbures aromatiques polycycliques, très toxiques. Un autre exemple concerne l’extraction des spectres de matériaux à partir d’images hyperspectrales variables dans le temps : on peut ainsi répertorier les ressources planétaires nivologiques, aqueuses, minérales ou forestières à partir d’un satellite, extraire les variations temporelle et spatiale de leurs proportions, ou surveiller des dégradations écologiques, avec une résolution inférieure au pixel.

Une de mes grandes satisfactions est d’avoir pu offrir à des post-doctorants qui le méritent un tremplin vers un emploi stable. Ainsi, sur les 7 post-doctorants recrutés, 5 ont déjà quitté le projet pour un poste plus durable.

Le succès du projet est-il d’atteindre les objectifs visés initialement ou de soutenir la recherche, tout en assurant une production scientifique de qualité, assurée par des chercheurs précaires en quête de poste ? Pour moi, l’objectif initial est une finalité excitante, mais pas nécessairement prioritaire. La priorité est en réalité de nature sociale.

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