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Vie des Laboratoires
![]() Le bénévolat : une nouvelle forme d'épanouissement personnelUMR8070 Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS)30 mars 2012
Roger Sue et Jean-Michel Peter, tous deux membres du Centre de recherche sur les liens sociaux - UMR8070, CNRS / Université Paris Descartes (PRES Paris Cité Sorbonne), ont initié, il y a deux ans, un important travail de recherche sur l'engagement des bénévoles au sein des associations. L'objectif de cette étude était d'observer les incidences positives — ou négatives — pour un sujet de la pratique d'une activité bénévole au sein d'une association.
A l'origine de cette étude, Roger Sue et Jean-Michel Peter sont partis du constat sociologique qu'un « boom associatif » important avait ébranlé les dernières décennies1. Des groupements de consommateurs aux mouvements humanitaires, des coordinations de salariés aux organisations de défense de toutes sortes, la dynamique associative est, en France et en Europe, en pleine expansion. Malgré ce que l'on peut entendre dans les médias, le lien social est plus que jamais présent.
Un profil de l'engagement bénévole en mutationAujourd'hui, les secteurs en plein essor sont le sport, la culture et les loisirs et sont les terrains de prédilection du bénévolat masculin, alors que les activités éducatives, religieuse, mais aussi l'action sociale, caritative et humanitaire sont nettement plus féminisées2. Le lieu de résidence a aussi une incidence sur l'engagement associatif. On trouve par exemple plus de bénévoles dans les communes rurales que dans les grandes villes. L'initiative associative permet en effet de pallier l'insuffisance de certains biens collectifs locaux. En terme de genre, on trouve encore une légère prédominance des hommes sur les femmes, tous secteurs confondus. En terme d'âge, le pic de pénétration se situe un peu avant et un peu après l'âge du départ à la retraite. On assiste cependant à un rattrapage spectaculaire chez les jeunes. Cet engagement est assez révélateur d'un changement des mentalités. Les jeunes sont sensibles au fondement profondément égalitaire du bénévolat. De plus, l'acquisition de compétences dans les associations est de plus en plus reconnue par la société et les individus eux-mêmes, en particulier les employeurs, parce qu'elle constitue désormais un « plus » dans le cursus de formation et le parcours professionnel.
Si l'on considère les catégories socio-professionnelles, on s'aperçoit que plus les gens sont diplômés, plus ils ont tendance à s'engager3. L'engagement bénévole augmente avec le niveau du diplôme et avec le revenu du ménage. Nous ne sommes plus dans l'assistance aristocratique ou bourgeoise mais dans un processus de solidarité qui touche la société toute entière, y compris les chômeurs, jusque-là à l'écart de l'engagement. On peut donc faire légitimement l'hypothèse que la nature et les formes du bénévolat ont changé. Menés en France auprès d'une soixantaine de bénévoles, les entretiens se sont concentrés sur leur parcours initiatique de formation et de construction de savoirs, à partir d'un échantillon raisonné agrégeant plusieurs variables : âge, genre, secteur géographique de l'engagement, secteur d'intervention de l'association, type d'association, régularité et ancienneté dans le bénévolat, intensité de l'engagement, appartenance unique ou multiple.
L'enquête qualitative a permis de souligner un changement des discours qui sous tendent l'engagement associatif. Du devoir, voire de la mission, sous couvert d'altruisme, on est passé à une forme privilégiée de la réalisation de soi où la notion de plaisir devient déterminante. Cette étude a fait l'objet d'un rapport de synthèse, Intérêts d'être bénévole, consultable en format PDF, dont voici ici quelques faits saillants.
Autonomie revendiquée et recomposition de l'engagement collectifLes bénévoles d'aujourd'hui ne sont pas plus individualistes que leurs prédécesseurs, mais l'évolution de la société les rend plus autonomes. Ils ne sont pas plus altruistes mais la « déliance » d'avec les anciens systèmes d'appartenance a transformé les relations entre les individus, proches ou lointains. En un sens, on est passé d'un engagement militant à une logique d'épanouissement personnel ou, en tout cas, à une inversion des motivations4. Passage de l'idéal-type du bénévolat hérité du XIXe siècle, où l'engagement associatif reposait sur une forme de présupposé de supériorité morale de l'altruisme et des valeurs collectives sur les valeurs individuelles. Il s'agit plus d'une logique de contractualisation — où l'association offre un cadre à l'action personnelle, une source de plaisir à un bénévole en échange de sa disponibilité et de ses compétences — que d'une logique d'adhésion au sens fort.
Un épanouissement personnelL'engagement bénévole apparaît pour les bénévoles interrogés comme lié à un loisir particulier par lequel on peut tout à la fois se connaître et « se produire ». Il correspond à un projet d'activité où le plaisir est synonyme de réalisation de soi : « Pour moi c'est surtout un loisir et je me fais plaisir... Je n'ai jamais fait ça par contrainte, je le fais par plaisir, jusqu'à maintenant c'est comme ça. Mais je crois que si je le faisais par contrainte, je m'arrêterai tout de suite », raconte Alain, 54 ans, actuellement sans emploi (bénévole dans des sections sportives et d'animation de quartiers, et secrétaire d'une association de collections de cartes postales). Plutôt qu'un militant dévoué à une cause globale, donc prêt à jouer n'importe quel rôle au sein d'une organisation, les bénévoles souhaitent pouvoir s'exprimer eux-mêmes dans leur engagement, s'y tester, y faire des rencontres enrichissantes et conviviales. Cela contribue à la formation de sa propre identité toujours en mouvement, caractéristique de l'individu moderne.
Un développement personnelAujourd'hui, les leviers de l'engagement résultent de l'adéquation entre la volonté d'œuvrer pour une collectivité et de former sa personnalité dans un engagement choisi et volontaire pendant son temps libre : « Faire du bénévolat, c'est un intérêt personnel par ce qu'on a besoin de s'apporter quelque chose... Le bénévolat m'a appris à être indépendante, surtout à être indépendante… Il y a des personnes qui m'ont aidé. Il y a des personnes qui m'ont reconnue », explique Agnès, 56 ans, salariée de la fonction publique, bénévole au Secours populaire et dans des associations de quartier pour l'accueil de personnes en difficulté.
Reliance et affiliation socialeDans un environnement social invitant de plus en plus à l'épanouissement personnel et à la réalisation de soi, s'accomplir n'est plus réductible aux satisfactions (ou insatisfactions) générées par la vie familiale ou professionnelle. La passion ou le plaisir à travers l'engagement bénévole qui entremêle socialisation primaire et secondaire, devient un vecteur indispensable de cette réalisation de soi : « C'est la passion de la gym bien sûr, ça c'est évident pour moi mais aussi la passion pour tout ce qui est secrétariat, contacts, contacts humains, enfance… C'est passionnant de travailler avec l'enfant », lance Claudine, 58 ans (présidente d'association sportive). Dans cette optique, l'engagement associatif permet à l'individu de se révéler lui-même, grâce à un travail réflexif. L'essentiel de ce travail pouvant devenir un travail de « reliaison », visant à réaccorder dans le monde ordinaire un individu en quête de sens5. L'engagement ne signifie plus pour soi même la mise à l'écart de sa part intime. C'est ce processus que décrit François de Singly comme le passage de « l'individu anonyme » à « l'individu singulier ». Et c'est bien parce que les individus sont davantage autonomes que le besoin d'inscription dans une œuvre collective se fait sentir, et que ces nouvelles formes d'engagement associatif se multiplient. La participation à la vie associative repose de plus en plus sur la recherche d'une satisfaction personnelle de type hédoniste, pouvant parfois s'allier à une utilité sociale. On peut envisager le futur sous la forme d'un néo bénévolat fondé sur des solidarités nouvelles et la construction de soi par l'acquisition de compétences multiples. Le travail n'est plus la mesure de toutes les choses et le bénévolat peut trouver une place comme occupation ou activité. L'engagement associatif peut être une réponse démocratique pour proposer des modes alternatifs au délitement social alimenté par la seule logique libérale du marché7.
1. Tchernonog, Viviane. (2007). Le paysage associatif français. Mesures et évolutions. Paris, Dalloz.
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