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Vie des Laboratoires

 

La cohabitation forcée des couples séparés – Living together appart

UMR6051 Centre de Recherches sur l'Action Politique en Europe (CRAPE)

18 juin 2012

 

 

Claude Martin, directeur du Centre de Recherches sur l'Action Politique en Europe (UMR6051, CNRS / Université de Rennes 1 / IEP de Rennes / Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique), Andrew Cherlin, Professeur de sociologie et de politique publique et directeur du Hopkins Population Center de l'Université Johns Hopkins et Caitlin Cross-Barnet du Franklin and Marchall College ont réuni leurs efforts pour explorer un phénomène encore peu étudié : le cas des personnes qui vivent ensemble sous le même toit tout en ne formant plus un couple, ou Living Together Apart (LTA). Ils rendent comptent de leurs travaux dans un article de la revue Population (volume 66 n°3-4 publié dans deux volumes, l'un en français et l'autre en anglais).

 

Un objet émergent et médiatisé

Au beau milieu de la crise bancaire et de son extension à l'économie mondiale en 2008, des médias ont souligné, de part et d'autre de l'Atlantique, un phénomène jusque-là peu visible. « La crise du logement oblige des couples à rester dans le même appartement en dépit de leur volonté de se séparer », écrivait ainsi Michaël Hadjenberg en mai 2008 dans un article du site Mediapart. En décembre de la même année, un autre papier du Seattle Times, intitulé « Des couples restent ensemble à cause de la crise économique », abordait le même phénomène aux Etats-Unis.

Ces « cohabitations forcées » représentent-elles des situations familiales inédites qui pourraient justifier d'être répertoriées et qualifiées comme telles ? Et si oui, comment les nommer ? Ces situations témoignent en tous les cas des contraintes et des craintes dans lesquelles se déploient les trajectoires conjugales contemporaines. Le contexte de crise économique et de logement accentuerait encore ce phénomène, dont journalistes, notaires et avocats perçoivent les prémisses en France.

 

Deux enquêtes exploratoire pour une comparaison

Cet objet de recherche s'est aussi imposé à l'occasion de deux enquêtes réalisées parallèlement en France et aux Etats-Unis, l'une sur les conséquences des réformes des politiques sociales américaines sur des familles à bas revenus dans des quartiers défavorisés de trois grandes cités états-uniennes ; l'autre dans le cadre de travaux qualitatifs menés en France sur les conséquences du divorce et des conflits conjugaux.

Dans ces deux contextes, les auteurs ont été confrontés à ces situations et ont cherché à comprendre les spécificités de ces arrangements dans la période contemporaine par rapport au passé pour en tirer un certain nombre d'hypothèses sur la signification que prennent actuellement la cohabitation et le lien familial (comme lien conjugal et lien parental). Malgré des conceptions différentes du mariage et de la cohabitation dans les deux pays, les situations de LTA et le sens qu'elles revêtent pour les intéressés sont finalement assez proches de part et d'autre de l'Atlantique.

 

caska

Nancy Partridge et son ex-conjoint, David Snyder. Pause devant la maison qu'il partage à Westminster dans le Colorado en décembre 2008. Ce couple a divorcé en janvier de la même année après six ans de mariage, mais devant l'impossibilité de vendre leur maison, Nancy est revenue habiter avec son ex-conjoint. (AP Photo/David Zalubowski) ).
"Couples Staying Together because of Poor Economy." The Seattle Times. Retrieved April 18, 2009

 

Quelques pistes d'interprétation

Les récits des personnes concernées témoignent de l'importance des conditions économiques et matérielles dans lesquelles se déploient les trajectoires conjugales, que ce soit pour accéder au mariage ou au divorce, mais aussi de la valeur accrue attachée aux liens de filiation et à l'exercice du rôle parental. Les personnes interrogées considèrent ainsi qu'elles se sont installées dans ces arrangements familiaux pour préserver la fonction parentale et surtout le lien paternel, mais aussi du fait de la crainte des conséquences économiques du divorce, craintes qui pourraient augmenter avec la crise économique.

 

Le moyen de rester parents ensemble

Le maintien du lien parental est une des principales justifications de cet arrangement. « On ne divorce pas de ses enfants », comme dit l'adage. Cet argument est prégnant dans les discours recueillis auprès des ménages LTA aussi bien aux Etats-Unis qu'en France. Cette importance accordée au maintien des liens parentaux va sans doute de pair avec l'insistance des discours culpabilisants adressés aux parents, considérés comme inefficaces, égoïstes voire irresponsables face à leur mission de socialisation et d'éducation. La récurrence des projets de sanction à l'égard de certains parents (suppression des allocations familiales ; signature de contrats parentaux, etc.) est particulièrement remarquable en France depuis quelques années, mais aussi dans d'autres pays européens où s'esquisse une « politique de la parentalité », qui prend notamment la forme de programmes d'intervention auprès des parents (parenting programs).

Aux Etats-Unis, cette pression sur les parents amplifie la stigmatisation des mères seules, des mères ayant eu des enfants avec plusieurs partenaires, des mères considérées comme responsables de la violence et de la délinquance de leur progéniture, voire même la disqualification des situations de concubinage réputées encore moins stables que les mariages. Si la pression sociale et le respect des normes familiales bourgeoises pouvaient expliquer des situations de désamour sans rupture au XIXe siècle et au début du XXe siècle, les raisons de ce type d'arrangement ont plus à voir désormais avec la responsabilité qui incombe aux parents de le rester, même s'ils ne se pensent plus comme un couple.

Confrontés à l'échec conjugal, l'alternative réside soit dans le fait de partager dans la séparation cette responsabilité de parent en organisant la circulation des enfants, soit de mettre en place une cohabitation sans conjugalité pour maintenir ainsi la coprésence parentale en continu. Il ne fait aucun doute que ces deux modalités d'exercice de la parentalité sont lourdes de conséquences pour la vie quotidienne des enfants et des parents qui y sont confrontés. Mais elles sont bien deux réponses à cette nécessité de rester parents malgré la fin du couple.

C'est à ce niveau que se manifestent les questions matérielles et les conséquences économiques de la séparation. Dans les cas américains, la vie en LTA est souvent le résultat de l'impossibilité de faire autrement. Il faut éviter la rue aux pères et leur concéder une place pour qu'ils restent des pères.

En France, où ont été étudiés des profils de personnes appartenant plutôt aux couches moyennes, la contrainte économique prend une autre figure : il est plutôt question de la crainte des conséquences économiques du divorce et de la séparation, de la « peur du déclassement ».

Il est donc possible d'avancer qu'il n'y a peut-être pas véritablement de différence de nature entre les situations observées aux Etats-Unis auprès de populations très défavorisées et celles repérées en France, mais plutôt une différence d'intensité de la nécessité. Quand les unes semblent presque obligées de s'installer dans ces arrangements familiaux particuliers pour ne pas laisser sombrer l'un d'entre eux dans l'errance et préserver un lien jugé essentiel (le lien avec les pères), les autres décrivent le processus et les craintes qui les amènent finalement au même type d'arrangement. Quand la nécessité guide les unes, la peur guide les autres. Reste à savoir si les conséquences de la crise économique majeure traversée par l'un et l'autre pays ne provoqueront pas aux Etats-Unis comme en France cette peur du déclassement ressentie par les couches moyennes, menacées de précarité.

Quant à savoir si ces situations familiales de type LTA sont plus fréquentes aujourd'hui que dans le passé, nous pouvons avancer l'hypothèse que si le pourcentage de couples insatisfaits qui restent ensemble est probablement moindre statistiquement aujourd'hui qu'il y a une cinquantaine d'années, dans la mesure où le divorce était alors beaucoup plus stigmatisé et que de puissantes normes sociales décourageaient les couples mariés de se séparer, les couples contemporains pourraient être plus conscients de leur condition et de leur malheur conjugal. En effet, il y a un demi-siècle, de nombreux couples insatisfaits n'envisageaient même pas le divorce. Il est même probable qu'ils ne se posaient pas la question du dilemme de leurs conditions conjugales et envisageaient encore moins de s'en ouvrir à des proches.

 

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Claude Martin

 


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