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Vie des Laboratoires

 

Vendeurs en librairie : engagement culturel et invisibilité sociale, contenu du travail et qualité des statuts d’emploi

UMR7217 Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris - CRESPPA

16 septembre 2010

 

Frédérique Leblanc, maître de conférences à l'université Paris Ouest-Nanterre et membre de l'équipe CSU de l'UMR7217 Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris, a mené une enquête sur les vendeurs en librairie, en réponse à l'appel à recherches lancé par le DEPS (ministère de la Culture) en 2009 sur "La qualité de l'emploi dans les secteurs artistiques et culturels".1

 

Le travail qu’effectuent les « vendeurs » en librairie, traditionnellement appelés « libraires »2, et la valeur sociale qu’ils produisent, sont particulièrement peu (re)connus. De fait, les recherches menées sur ce groupe social sont quasi inexistantes. Qui sont-ils/elles ? Quelles sont les réalités de leurs conditions d’emploi et de travail ? Puisqu’il est à peu près unanimement admis qu’ils ne perçoivent pas une rémunération à la mesure de leurs qualifications et/ou compétences, entre autres situations d’emploi pas toujours enviables, quels sont les ressorts de leur mobilisation professionnelle ?

 

Contexte

2009 est l’année de la mise en place du label LIR (Librairies indépendantes de référence) par le ministère de la Culture3. C’est aussi l’année de la signature d’une convention collective spécifique pour la librairie, définissant finement les tâches, ainsi que les « critères classants », correspondant à différents niveaux d’emplois et de rémunération.

 

Corpus

Les 30 entretiens, réalisés à Paris Île de France (8), dans des villes de tailles différentes en région (10) et en Belgique francophone (12) ont été menés auprès de 13 hommes et 17 femmes. 20 personnes ont moins de 40 ou 30 ans4 et 10 sont plus âgées. 9 d’entre elles sont titulaires d’un diplôme inférieur ou égal à Bac +2 ou +35 et 21 plus diplômées ; 13 détiennent, en plus de leur formation générale, une spécialisation Métiers du livre.

 

Premiers résultats

1°) une meilleure connaissance d’une fraction de la classe moyenne
Les libraires travaillant dans des librairies indépendantes présentent des caractéristiques très particulières puisqu’ils se situent très bas dans la hiérarchie sociale en tant qu’ « employés de commerce », mais ont un niveau de diplôme généralement élevé, voire très élevé. Leur salaire est le plus souvent (très) proche du SMIC en France alors qu’ils exercent dans un secteur culturel bénéficiant d’une image de légitimité forte et qu’ils jouissent d’une autonomie dans le travail souvent très importante ;

2°) l’appréhension de la précarité de l’emploi, même en CDI
Ce secteur à faible rentabilité supporte mal les baisses d’activité. Le métier laisse peu de place à la mobilité, sauf à Paris où l’offre d’emploi est suffisante pour permettre une relative diversité d’expériences. Cette forte pression peut conduire à une résignation, à des situations d’emploi et des conditions de travail (très) dégradées. En Belgique, les salaires semblent un peu plus élevés (plusieurs salariés interviewés sont d’ailleurs français), mais la comparaison des systèmes sociaux français et belges doit encore être approfondie pour distinguer ce qui ressort de la librairie proprement dit et ce qui ressort d’autres facteurs moins spécifiques ;

3°) une situation paradoxale
L’attachement à un métier en mesure de répondre à des aspirations de « réalisation de soi » dans le travail est souvent confronté à un certain détachement vis-à-vis d’une activité professionnelle dont les conditions d’emploi ne permettent pas toujours une articulation vie professionnelle/vie privée satisfaisante. La modicité des salaires rend difficile l’accès au logement ; les horaires imposés par le commerce, en particulier le fait d’avoir peu de week-end ou pire, la perspective de devoir travailler le dimanche, éloignent ceux et celles qui souhaitent consacrer du temps à leur couple et/ou à leurs enfants ; les « problèmes » de dos et plus généralement d’articulation provoqués par la part de manutention du métier, aggravée par l’augmentation continue de la production éditoriale et la vitesse de rotation des livres, est un des arguments conduisant à envisager des reconversions.
Par ailleurs, un détachement vis-à-vis de l’emploi occupé et/ou du métier exercé - alors même qu’il est très apprécié - apparaît nettement. En effet, la généralisation de la dégradation de la valeur du travail induite par la multiplication des stages non rémunérés, des emplois précaires, etc.6 rejaillit aussi sur le secteur de la librairie même s’il n’est pas le plus touché. Or, ce qui est un atout pour certaines entreprises, notamment les chaînes commerciales qui tablent sur la rotation de la main d’œuvre, se révèle préjudiciable à une activité comme la librairie indépendante qui mise sur le temps long pour fidéliser une clientèle et lutter contre la concurrence.

4°) un nouvel éclairage sur des résultats déjà soulignés dans des travaux antérieurs
La « librairie » qui associe à la vente une réflexion sur l’élaboration de l’offre et du fonds ainsi qu’un conseil au client, est une manière particulière de pratiquer le commerce du livre. Ce métier requiert des compétences différentes de celle du métier de « vendeur » spécialisé dans le secteur livre qui consiste à commercialiser majoritairement, voire essentiellement, des produits sélectionnés par la direction commerciale de l’entreprise. Il y a peu de passerelles entre les deux métiers, tant en termes de contenu du travail (marges d’autonomie radicalement différentes, inégale proximité avec la culture légitime, etc.) que des conditions d’emploi (primes souvent inexistantes en librairies indépendantes mais les emplois à temps partiels y sont aussi moins fréquents, etc.) et du mode de management dont certaines modalités sont directement liées à la taille de l’entreprise. Pour les « libraires », la perspective de travailler dans des chaînes « commerciales », quelles que soient leur taille et/ou leur réputation, est le plus souvent envisagée en dernier recours. Pour les vendeurs, la perspective de travailler en librairie est angoissante et suppose un temps d’adaptation non négligeable à la clientèle et à l’élaboration de l’offre. Si les frontières entre le marché de l’emploi en librairie et en chaîne ne sont pas étanches, le passage d’un type de métier à l’autre se fait souvent au prix de réelles souffrances au travail (arrêts maladie, départs) et montrent une très forte intériorisation de l’infériorité socialement construite du secteur de la vente par rapport au secteur culturel.

 

1 Pour voir l'intégralité de l’appel publié le 2 juin 2009, cliquez ici
2 Ce terme désigne aussi la personne qui détient les rênes de l’entreprise ou du magasin, voire du rayon spécialisé dans une grande surface, culturelle ou non. Toutefois, sont appelées « libraires » (par la hiérarchie comme par les pairs) les personnes dédiées au travail au contact des livres et des clients (mise en place, conseil…) sur la surface de vente, en référence à la nature du travail effectué et aux compétences qu’il requiert, et non à un niveau hiérarchique.
3 Un des critères d’attribution était de consacrer au moins 12,5 % du chiffre d’affaires annuel à la rémunération du personnel dédié à la vente (critère en voie d’assouplissement pour faire place à de toutes petites entreprises).
4 En Belgique la dégradation du marché de l’emploi est un peu plus tardif qu’en France, c’est pourquoi nous avons situé le « cran » générationnel à 30 ans au lieu de 40.
5 En Belgique le premier diplôme suivant ce qui correspond à notre Bac est de niveau Bac +3.

6. Pour nombre de chefs d’entreprise français, le responsable serait « les 35h ». Or, en Belgique, le temps de travail hebdomadaire (38h) est resté stable, et le détachement des salariés français vis-à-vis de leur emploi de libraire, par ailleurs apprécié, est le même qu’en France…

 

 

contact Contacts :

Frédérique Leblanc, CRESPPA-CSU & Paris Ouest-Nanterre


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© CNRS Photothèque / BUSSON Sébastien

 

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