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Vie des Laboratoires
![]() Visualisation et analyse du réseau maritime mondial depuis le XVIIIe siècleUMR8504 Géographie-cités25 janvier 2012
Avoir un aperçu de l'économie mondiale depuis le début du XVIIIe siècle à partir des flux interportuaires des navires de commerce : tel est le projet de César Ducruet, chercheur à l'UMR 8504 Géographie-Cités (CNRS / Université Paris 1 / Université Paris Diderot / Paris 7) ; projet d'autant plus ambitieux que ces données, qui ont l'avantage d'être harmonisées et précises, n'ont jamais été utilisées dans ce sens sauf pour quelques années récentes et de façon relativement succincte.
Lors d’un post-doc en Corée du Sud en 2006, au Korea Research Institute on Human Settlements (KRIHS), César Ducruet s’intéresse aux connexions maritimes de la Corée du Nord et analyse les flux maritimes intercoréens durant les 20 dernières années. Ce travail, prolongé lors d'un second post-doc (Marie Curie EIF-FP6) à l'Université Erasmus de Rotterdam en 2007-2008, est alors étendu à l'analyse du réseau maritime mondial des flux conteneurisés depuis le milieu des années 1990. Petit à petit, l'idée de remonter davantage dans le temps et d'inclure tous types de navires a émergé : marchandises générales, vracs solides (ex : céréales, minerais) et liquides (ex : hydrocarbures), mais aussi transport de passagers puisque les conteneurs n'occupent, à l'heure actuelle, qu'environ 12% de la flotte mondiale et qu’ils ne sont apparus sur la scène internationale que dans les années 1950-1960. L’objectif premier de cette étude était de montrer le rôle central du transport maritime dans la mise en réseau des territoires. En effet, à l’heure actuelle, plus de 90% en volume des échanges internationaux se font par voie maritime. Dans un premier temps, le projet s’est basé sur l’étude et l’analyse des archives de l’assureur maritime Lloyd’s. Cette compagnie britannique conserve en effet des registres recensant les escales quotidiennes des navires de commerce depuis 1734 et accessibles au public dans les grandes bibliothèques londoniennes. Les deux illustrations suivantes sont établies à partir des mouvements de 12728 navires en 1890, dont 7956 navires à voile et 4772 nvaires à vapeur, la source renseignant par ailleurs leur pavillon, leur compagnie d'assurance, leur sous-type (ex : barge, schooner) et leur capacité en tonnage.
Ces registres n'ont jamais été exploités de manière systématique. L'analyse de ces données va donc permettre d'établir de manière détaillée un panorama des flux commerciaux au niveau mondial, à un niveau spatial très fin : celui des ports et des villes portuaires. Elle aidera aussi à comprendre l'organisation hiérarchique du système-monde et l'évolution de ses composantes régionales, sur la base de la répartition géographique et de l'intensité des flux maritimes. C'est donc la configuration des réseaux maritimes qui sert de révélateur des dynamiques de régionalisation et de mondialisation, en vertu du rôle-clé de ces flux dans l'économie mondiale.
Un Projet Exploratoire / Premier Soutien décroché en 2010 auprès de l'INSHS a permis de jeter les bases de ce travail gigantesque en collectant des données brutes sur la période 1946-2008. De plus, une participation au projet européen ESPON (ORATE en français : Observatoire en Réseau de l'Aménagement du Territoire Européen) "TIGER" (Territorial Impact of Globalisation on Europe and its Regions), financé par la Commission Européenne, sur le thème de l'insertion de l'Europe et de ses territoires dans la mondialisation, a permis de mettre au point certaines analyses de la régionalisation du réseau maritime mondial sur quelques années récentes. Ce projet fonctionne à plusieurs échelles ; le réseau dans son ensemble est un objet d'étude à part entière, tout comme la position d'un port ou d'un ensemble territorial (ici l'Europe des 27+4) dans des flux particuliers, montrant par là l'étendue de son avant-pays maritime qui met en valeur certaines proximités ou liens préférentiels. Il est aussi à noter la participation de César Ducruet en tant qu'expert au projet de l'OCDE intitulé "Port-Cities Programme", qui s'intéresse aussi à la façon dont les villes portuaires sont positionnées dans les réseaux maritimes. Le contact a été établi avec un projet voisin (ANR Navigocorpus) afin de trouver des pistes communes de recherche sur la période moderne.
Enfin, le projet de réintégration Marie Curie ERG (2009-2011) a poursuivi la collecte des données brutes historiques en remontant à 1890, le choix ayant porté dans un premier temps sur l'analyse de quelques semaines de navigation des navires tous les cinq ans, afin de disposer d'un échantillon représentatif. L'analyse bénéficie par ailleurs d'échanges réguliers dans le cadre du groupe de travail FMR (Flux Matrices Réseaux) créé par César Ducruet et Laurent Beauguitte et propose des réunions thématiques mensuelles depuis 2010 sur l'analyse des réseaux dans un esprit transdisciplinaire. Un projet ERC Starting Grant a été déposé au Conseil Européen de la Recherche fin 2011 pour l'analyse de la série complète des registres. L'ambition de César Ducruet est de numériser un échantillon suffisamment représentatif de ces registres pour permettre de retracer l'évolution du réseau sur presque trois siècles. Plusieurs pistes de recherche sont proposées. Une approche par les SIG (Systèmes d'Information Géographique) doit permettre de visualiser de façon dynamique sur le globe, en deux ou trois dimensions, le volume et la densité des routes maritimes et le trafic des ports. De plus, l'analyse de réseaux manque cruellement de données empiriques sur le temps long, qu'il s'agisse de sciences de la nature ou de sciences sociales. Or, ces données permettraient de valider voire d'infirmer certains modèles, comme par exemple l'évolution théorique des réseaux complexes (réseaux "small-world" et "scale-free"). La description de la structure topologique du réseau peut également éclairer la relation réseau-territoire, de par le repérage des influences diverses qu'ont pu avoir les grands événements marquants de notre histoire contemporaine. Elle permettrait par exemple de voir en quoi une guerre ou une crise financière mondiales peuvent transformer la répartition des circulations et si l'on peut identifier des invariants. L'expansion et la dislocation des empires et des "blocs", la mise en opération des canaux transocéaniques, les effets spatiaux des révolutions industrielles et technologiques sont autant de forces en jeu qui forment et déforment le réseau dans son ensemble ainsi que les régions ou "espaces-mondes". Enfin, le projet devrait permettre de mieux comprendre l'évolution des villes littorales en relation avec leur(s) port(s), en mesurant l'interaction croissance urbaine / croissance portuaire. Certains ports ou villes portuaires ont surmonté, plus que d'autres, les changements globaux économiques, politiques et technologiques en vertu d'une plus ou moins grande résilience. D'autres approches sont envisagées, comme l'analyse conjointe des réseaux maritimes et terrestres pour mesurer la spécialisation modale des ports et des territoires, la simulation des évolutions passées et futures, en vue de tester certains scénarios locaux et globaux, et l'évolution du rôle de la distance physique et de la durée des voyages dans la structuration et la régionalisation du réseau, à partir de différentes métriques (distance nautique, kilométrique, nombre de jours, fréquence, etc.) Etant donné le temps nécessaire à la saisie dans un tableur des escales de navires en si grand nombre, le travail s'est surtout concentré sur quelques années récentes. Une analyse du réseau tous les 5 ans depuis 1890 est en cours, notamment en relation avec la dynamique de croissance urbaine. Les données sur les escales permettent en effet de combler la rareté des données historiques de trafic portuaire et de rapporter le trafic de navires à la population des villes pour analyser les relations statistiques.
César Ducruet, chargé de recherche CNRS
Publications récentes de César Ducruet sur cette thématique : Ducruet, C., Notteboom, T.E. (2012) The worldwide maritime network of container shipping: spatial structure and regional dynamics, Global Networks (sous presse).
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