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Clio, Femmes, Genre, Histoire, N° 47 2018

Le genre des émotions

Sous la direction de Damien Boquet et Didier Lett

 

 

Clio. Femmes, Genre, Histoire, revue française semestrielle (anciennement Clio. Histoire, Femmes et Sociétés), ouvre ses colonnes à celles et ceux qui mènent des recherches en histoire des femmes et du genre (toutes sociétés et toutes périodes). Organisée autour d’un thème (études de cas, actualité de la recherche, documents, témoignages et interviews, Clio a lu, Clio a reçu), elle est attentive à la dimension pluridisciplinaire et publie également des articles de Varia.

Les émotions sont souvent considérées comme un puissant marqueur de genre, jouant un rôle central dans les délimitations culturelles et sociales du masculin et du féminin, les hommes étant considérés comme plus rationnels et maîtrisant mieux leurs émotions que les femmes. Ce stéréotype mérite d’être dépassé en le confrontant à des représentations et à des pratiques bien plus complexes, en refusant d’opposer raison et émotion, en dénaturalisant les émotions et en déconstruisant les stéréotypes de genre. Nous menant de l’Antiquité gréco-romaine au Soudan contemporain en passant par le Moyen Âge, la Révolution française ou la Grande Guerre, ce numéro de Clio se propose donc de revisiter l’articulation entre émotion et différence des sexes en historicisant ces concepts, en identifiant socialement les acteurs, en étant très attentif au contexte documentaire, en prenant en compte l’ensemble des émotions et en interrogeant simultanément le masculin et le féminin. Il permet finalement d’observer ce que le genre fait aux émotions et ce que les émotions font au genre.

L’article de Jean-Noël Allard et Pascal Montlahuc discute l’hypothèse selon laquelle les Anciens percevaient certaines émotions comme typiquement « féminines » ou « masculines », afin de restituer à la fabrication conjointe du genre et des émotions son épaisseur chronologique, de la Grèce archaïque à la Rome impériale. L’étude attire l’attention sur les comportements sociaux face à l’émotion, sur l’importance de la vie dans la cité et sur l’impact du discours des orateurs antiques dans la (dé)construction de la dimension genrée des émotions. À Athènes comme à Rome, le statut social de la personne compte au moins autant que le sexe pour déterminer la légitimité sociale de telle ou telle émotion exprimée.

Emmanuel Bain pose la question de savoir dans quelle mesure les émotions ont été un élément de construction du genre par les théologiens médiévaux. Il montre que la sensibilité, bien que régulièrement associée au féminin, n’a pas constitué un élément important de distinction des sexes avant le XIIIe siècle. Une émotion particulière, la verecundia, souvent associée au voile, a pu être construite comme spécifiquement féminine en ce qu’elle exprime la réserve et la soumission attendue de la femme qui accepte la médiation masculine, tout en lui ouvrant un chemin vers le salut et même vers la gloire.

Si les historiens ont étudié les émotions des premiers groupes protestants, dont les puritains, ils ne se sont pas demandés s’il pouvait y avoir des différences dans les émotions exprimées et ressenties par les hommes et les femmes appartenant à des congrégations puritaines. Barbara Rosenwein analyse une série de confessions consignées dans les années 1648-1649 par Thomas Shepard, qui était à la tête de l’église puritaine de Cambridge, dans le Massachusetts, et démontre qu’il y avait bel et bien des différences de genre dans la vie émotionnelle de ces femmes et de ces hommes de Cambridge.

Sophie Wahnich explore les premières années de la Révolution française durant lesquelles la patrie devient une communauté des affections et l’émotion ne semble plus avoir de sexe. Mais face aux nouveaux désirs des femmes, le rappel à l’ordre par les hommes au pouvoir a été constant. Les citoyennes demeurent avant tout des mères et des épouses qui, au sein de ce commun amour de la patrie, doivent faire l’éloge des pères et des maris, participer à la construction d’une image masculine du héros révolutionnaire. Les femmes, même pendant ces profonds bouleversements historiques, ont pu se montrer les plus ferventes garde-frontières des émotions genrées.

Pendant la Grande Guerre, les millions de lettres échangées entre les soldats mobilisés et leurs conjointes permettent d’observer les rapports conjugaux qui se recomposent, se nouent ou se dénouent. Clémentine Vidal-Naquet interroge le genre des émotions déployées dans ces relations conjugales à distance. Elle questionne la façon dont s’expriment et se décrivent, en commun ou différemment, les émotions masculines et féminines ; mesure de quelle façon le conflit, épreuve sentimentale pour les couples séparés, trouble l’expression des émotions ou les réinvente ; tente de comprendre de quelle façon les émotions jouent un rôle dans le ré-assignement des rôles sexués imposés dès le début du conflit.
Dans la littérature arabe médiévale, il existe une façon spécifique de mourir à cause d’une passion amoureuse, liée à la conception d’un amour chaste qui possède ses propres valeurs et qui ne peut s’exprimer que dans les limites de ses propres règles. Monica Balda-Tillier étudie les vers récités par les amants avant d’exhaler leur dernier souffle. En analysant les situations dans lesquelles ces vers sont prononcés, elle essaie de déterminer s’il existe (ou non) une manière spécifique, déclinée au féminin, d’exprimer son émotion avant de mourir.

À partir de l’éducation sentimentale d’Héloïse, Sylvain Piron raconte qu’autour de 1100, pour les jeunes femmes de l’aristocratie éduquées dans des monastères, l’écriture de lettres d’amour fictives à leur maître de rhétorique constituait un apprentissage aussi bien littéraire qu’émotionnel. Les Epistolae duorum amantium, correspondance échangée par Héloïse et Pierre Abélard durant leur liaison, doivent se comprendre dans cette lumière. Leur singularité tient largement au fait qu’Héloïse a choisi de donner corps à une figure poétique, en s’identifiant aux héroïnes tragiques d’Ovide.

Elena Vezzadini analyse la connexion entre genre et émotions à travers un corpus d’articles publiés dans les premières rubriques entièrement dédiées à la « question féminine » dans des journaux soudanais entre 1950 et 1956. Les auteur(e)s, à la fois hommes et femmes, cherchent à brosser un portrait de la « femme nouvelle », « moderne et heureuse », et la confrontent avec celle « arriérée », prise au piège des « coutumes obsolètes ». Ces portraits contiennent des suggestions à propos du régime émotionnel que la « femme moderne » devrait adopter. L’article se propose de tracer la généalogie de ces régimes émotionnels genrés et des stratégies narratives déployées pour « émouvoir » le public de lecteurs.

Didier Lett, enfin, commente un récit recueilli vers 1240, qui relate les réactions paternelles et maternelles à la mort d’un enfant de trois ans vers 1220 à Worcester. Il dévoile des expressions d’émotions considérées davantage comme masculines et d’autres, davantage féminines. Mais la douleur et la souffrance qui se manifestent par des larmes, des lamentations et des cris, sont largement partagées par les deux parents, même si le père tente de dissimuler davantage et de consoler son épouse. La douleur est telle que père et mère finissent « comme fous », une furie parentale qui crée un trouble dans les émotions et une confusion de genre car l’égarement virilise la mère et féminise le père.

 

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Rédacteur : Odile Contat

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