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Mobilité sociale et émergence d'une élite parmi les "secondes générations" : stratégies individuelles, réseaux sociaux et contexte politique

UMR5283 Centre Max Weber

22 mars 2012

 

S'intéresser au devenir des « secondes générations » et aux facteurs favorables à leur ascension sociale : tel est l'objet de l'étude d'Emmanuelle Santelli, chargée de recherche au Centre Max Weber – UMR5283 (CNRS / Université Lyon 2 / Université St-Etienne / ENS Lyon) pour laquelle elle a obtenu, en 2010, le soutien de l'INSHS à travers l'attribution d'un PE/PS. Avant d'aborder le volet quantitatif de la recherche, c'est l'aspect qualitatif qu'Emmanuelle Santelli a étudié, dans le cadre de l'appel d'offres 2010 de la CNAF : Impact de la fratrie sur le parcours scolaire et professionnel, recherche réalisée sous la coordination de Laure Moguérou.

 

Les débats sur la scolarité des enfants d'immigrés1 restent vifs et mettent très souvent en cause le rôle éducatif des familles. Les familles migrantes sont l'objet de nombreuses représentations qui souvent les stigmatisent et les associent à divers problèmes sociaux, comme l'absentéisme scolaire. Celui-ci est implicitement assimilé aux familles nombreuses et à une défaillance parentale. Pourtant, les parents immigrés se distinguent nettement des parents issus des autres milieux défavorisés car ils ont pour leurs enfants des aspirations scolaires plus élevées. Malgré cela, faute d'avoir eux-mêmes pu être scolarisés, les parents immigrés ne sont pas toujours en mesure d'accompagner l'enfant dans le suivi de sa scolarité et notamment dans l'aide apportée pour les devoirs. En outre, le suivi du travail scolaire semble se diluer à mesure que les familles s'agrandissent.

S'en tenir à ces faits reviendrait cependant à négliger la très grande confiance que ces familles ont en l'institution scolaire. Bien souvent, leur projet migratoire comportait l'aspiration à une ascension sociale et l'ambition d'offrir à leurs enfants de bonnes conditions de scolarité. Cette confiance ne faiblit pas, même avec l'augmentation du nombre d'enfants.

Toutefois, l'aide aux devoirs et les tâches qui l'entourent sont loin de relever de l'évidence pour ces parents peu familiers de l'univers scolaire qui éprouvent très souvent un sentiment d'incompétence et/ou d'illégitimité en la matière. De plus, leurs difficultés à maîtriser le système scolaire et les enjeux d'orientation pénalisent très fortement les enfants issus de ces familles immigrées. Peu guidés dans leurs orientations, les interviewés avouent souvent avoir regretté les choix faits, même quand ils étaient bons élèves. En outre, au-delà des aspects matériels qui ont nuit aux conditions de réalisation du travail scolaire, la faiblesse des ressources économiques des parents a été de nature à influencer les choix scolaires des enfants en les conduisant à privilégier des « études réalistes », l'enjeu étant d'acquérir un diplôme dans un temps relativement court et assurant une insertion rapide sur le marché du travail.

Il est par ailleurs intéressant de constater que les interviewés ont beaucoup insisté sur les aspects positifs de leurs histoires personnelle et familiale. Mais il peut s'agir parfois de discours « convenus » liés à la nécessité probable d'une mise en scène de soi. Une analyse fine des parcours révèle alors leurs failles. Ces parcours paraissent souvent chaotiques. Certes, ils aboutissent à une certification supérieure, mais avec beaucoup de retard scolaire et, finalement, leur insertion professionnelle s'avère difficile, précaire et déqualifiante2.

L'analyse montre aussi que la faiblesse de l'aide parentale est compensée par une aide plus soutenue entre frères et sœurs, en particulier dans les grandes familles. Les parents immigrés ayant une connaissance modérée du système scolaire et de son fonctionnement, l'expérience des frères et sœurs, en particulier des aînés, est déterminante pour contrebalancer l'impuissance parentale à enrayer les difficultés rencontrées, notamment lors des décisions à prendre en matière d'orientation. Il faut toutefois souligner que la « responsabilisation scolaire » des aînés peut obérer leur propre travail scolaire. À cet égard, le travail à la maison reste un enjeu fondamental dans le processus de démocratisation de l'institution scolaire et de l'accès aux savoirs. Comme l'avait constaté, il y a vingt ans déjà, le Haut conseil de l'évaluation de l'école, « laisser les élèves et leurs familles seuls face aux devoirs et leçons est source d'iniquité ».

Dans les familles immigrées étudiées, l'analyse a révélé que l'entraide entre germains était loin d'être systématique et dépendait notamment de la place occupée dans la fratrie et de l'imbrication rang/sexe/lieu de naissance. Ces éléments s'avèrent indispensables à la compréhension des dynamiques observées au sein des fratries, mais aussi des parcours de chacun.

Si l'implication des parents est fortement différenciée selon les milieux sociaux et culturels d'origine, le sexe des enfants est aussi source de différences significatives. En général, les collégiennes et lycéennes sont davantage suivies par leurs mères que ne le sont leurs frères. Toutefois, la taille de la famille semble avoir un impact spécifique parmi les filles : alors que les analyses statistiques confirment l'avantage scolaire des filles sur les garçons parmi les enfants d'immigrés — celles-ci sortent moins souvent du système éducatif sans diplôme et sont généralement plus diplômées que leurs homologues masculins —, on constate que lorsqu'elles sont issues de familles nombreuses, elles ont des trajectoires scolaires comparables à celles des garçons (c'est-à-dire une moindre réussite scolaire). En d'autres termes, les filles pâtissent plus que les garçons de naître et de grandir dans une grande fratrie. Cela n'est certainement pas sans lien avec la socialisation différentielle des sexes dans les familles et, plus particulièrement, avec la différenciation des rôles de sexe qui semble augmenter avec la taille des fratries (les filles gérant des charges domestiques, elles y consacrent un temps accru par l'augmentation du nombre d'enfants ; les grandes fratries témoignent aussi de l'absence de volonté d'en limiter la taille et, implicitement, d'une attitude plus traditionnelle, moins égalitaire).

L'analyse des entretiens qualitatifs s'est aussi attachée à comprendre comment les dynamiques familiales, instaurées entre les parents et leurs enfants et entre les frères et sœurs, ont contribué à favoriser ou non l'accès à de meilleures conditions socio-professionnelles. Par exemple, l'analyse statistique des mobilisations parentales selon le rang de naissance des jeunes dans la fratrie (aîné ou autre position) a suggéré une forme de surinvestissement des parents sur leurs premiers enfants. Néanmoins, dans les entretiens, aucune place ne se dégage comme étant automatiquement « bonne » ou « mauvaise » : cela n'obéit pas à un effet mécanique, tout est affaire de dynamiques relationnelles et d'opportunités individuelles. Faire partie des aînés peut tout à la fois être une place très favorable comme un handicap (en particulier pour les filles). Le rang, le sexe et la taille sont en effet autant d'éléments qui se combinent. A l'opposé de la situation de « l'élu-e », selon laquelle les parents concentrent leurs espoirs et efforts sur un ou quelques enfants (l'aîné, le premier né en France, le « chouchou », ou celui/celle qui finalement, mais plus discrètement, réussit scolairement), la mobilisation des parents pour la scolarité de tous les enfants apparait particulièrement propice à la réussite ; mais elle est plus incertaine dans les familles de grande taille.

Par leur approche longitudinale, les entretiens biographiques autorisent la prise en compte de la dimension temporelle de ces différents processus, quand beaucoup d'analyses présupposent la permanence des pratiques éducatives des familles et négligent la complexité des interactions entre ces pratiques, les ressources familiales et les conditions de scolarisation à différentes étapes des cursus scolaires. Appartenir à une même fratrie ne signifie pas avoir grandi dans la même famille, en particulier quand elle compte de nombreux enfants. Aux environnements sociaux non partagés s'ajoutent, dans les grandes fratries, les effets de situations générationnelles hétérogènes, tant au niveau micro (contexte familial) que meso (contextes résidentiel et scolaire) ou macro (contexte économique) : mobilisation déclinante des parents qui vieillissent, détérioration des conditions de vie suite au chômage ou à la maladie, contexte local et scolaire moins favorable dû notamment à la dégradation des quartiers périphériques.

Le caractère dynamique et longitudinal est donc au centre de l'analyse des fratries et explique l'importance de considérer le nombre et les écarts d'âge entre enfants, mais aussi la période observée, et de croiser ces éléments. Il s'agit là d'un des enjeux principaux de l'analyse des dynamiques observées dans les fratries et des parcours de chacun en leur sein. Loin d'avoir seulement un rôle compensatoire durant la scolarité, l'influence des frères et sœurs sur les destinées personnelles des individus s'observe également dans les parcours d'entrée dans la vie professionnelle ; les parcours des premiers — ou de ceux qui précèdent — peuvent influer durablement. Les dynamiques familiales sont aussi un observatoire privilégié des conditions sociales vécues par chacun et de ce qu'elles produisent sur leurs parcours.

Emmanuelle Santelli souhaite, désormais, placer ses travaux dans une perspective de comparaison européenne, dans le cadre du projet Pathways to Success, avec Laure Moguérou et Stéphanie Condon. Le travail statistique de la Post-Enquête Qualitative Trajectoires et Origines (TeO, INED-INSEE, 2008) est également en cours d'exploitation avec ces chercheures de l'INED et la collaboration de Marilyne Goutagny, chargée de la Plateforme Data SHS (Lyon). Les thématiques suivantes seront étudiées : le contexte favorable à la mobilité sociale, les conditions d'émergence d'une élite.

 

 

1. Provenant principalement d'un des trois pays du Maghreb, d'Afrique sub-saharienne et de Turquie.
2. La déqualification désigne le fait d'occuper un emploi en inadéquation avec le niveau de diplôme obtenu et/ou l'expérience professionnelle accumulée, mais aussi le sentiment de déception et de frustration ressenti à l'égard du statut professionnel en comparaison à l'investissement consenti dans les études ou l'emploi occupé.

 

 

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Emmanuelle Santelli

 

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