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Vie des Laboratoires

 

Le vernis de Stradivarius et l'investigation scientifique

USR3224 Centre de recherche sur la conservation des collections (CRCC)

20 janvier 2010

 

Le vernis utilisé par Antonio Stradivarius, le légendaire luthier italien, pour revêtir ses prestigieux instruments fait depuis plus de deux siècles l'objet de multiples hypothèses et controverses. Une « formulation secrète » aurait ainsi pu être à l'origine de la sonorité, réputée et tant admirée, de ses instruments.

Menée au sein du Laboratoire de recherche et de restauration du Musée de la Musique et coordonnée par Jean-Philippe Echard, doctorant au Centre de Recherche sur la Conservation des Collections (CRCC – USR 3224), une étude vient de paraître dans la revue Angewandte Chemie International Edition ; conduite dans le cadre d’une coopération internationale, elle a ainsi permis de révéler la nature exacte des différentes couches de vernis de cinq Stradivarius conservés au Musée de la musique.

 

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, aucune source historique connue ne décrit les matériaux, outils et procédés utilisés pour vernir les instruments.
A partir de sources bibliographiques indirectes, il est néanmoins possible de dresser une esquisse du contexte technique des pratiques de vernissage en Europe durant cette période, en particulier pour la formulation des vernis. Il semble que l'essor des vernis à l'alcool et à l'essence et que l'abandon des vernis gras aient constitué une rupture technique au milieu du XVIIIe siècle. Associée à un contexte socio-économique plus exigeant en termes de rapidité de production, cette rupture aurait brisé la chaîne de transmission principalement orale de l'apprentissage du vernissage dans les ateliers de lutherie.

Dès le début du XIXe siècle, de nombreux luthiers et expérimentateurs en sont réduits à des conjectures quant à la technique de vernissage des anciens luthiers italiens, dont les instruments sont alors perçus comme étant bien meilleurs que la production contemporaine. De nombreuses hypothèses sont alors proposées, s'appuyant sur l'apparence visuelle des vernis ou sur de rares résultats analytiques, relativement fragiles du fait de leur caractère individuel par rapport à la nature complexe et hétérogène des matériaux.

Jean-Philippe Echard et ses collègues ont donc souhaité définir une méthodologie d'analyse physico-chimique dédiée à la caractérisation la plus complète possible des vernis anciens d'instruments de musique. Ils ont ainsi proposé une séquence de techniques d'analyses maximisant la quantité d'informations obtenues (à la fois sur la structure stratigraphique, sur la composition organique et inorganique) tout en étant adaptée à l'échelle de l'épaisseur des strates de vernis et aux quantités de matière disponibles pour l'analyse et applicable à un large corpus d'instruments plutôt qu'à des instruments pris individuellement. Ainsi, d'infimes fragments de vernis ont été prélevés pour être analysés :

  • par microspectrométrie infrarouge au Laboratoire du Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (LC2RMF – UMR171) et sur la ligne de lumière SMIS du synchrotron SOLEIL,
  • par microspectrométrie Raman au Laboratoire de Dynamique, Interactions et Réactivité (LADIR – UMR7075)),
  • par microscopie électronique à balayage à l’Institute for Analytical Sciences de Dortmund (ISAS)
  • et par chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse au CRCC.

Ces analyses ont permis de montrer que les vernis des cinq Stradivarius étudiés comportent tous deux strates de compositions organiques similaires.
La strate sous-jacente est à base d'huile siccative. La strate de surface est un vernis gras, mélange d'huile siccative avec une résine de Pinacée. Cette adjonction d'une résine, commune en Europe, à une huile est la base de nombreuses recettes de vernis contemporaines des instruments étudiés. Un tel vernis y est parfois appelé vernis d'ambre.
Des pigments rouges (oxydes de fer, vermillon, laque de cochenille), aussi utilisés en peinture de chevalet, ont en outre été caractérisés dans la strate de surface des vernis de quatre instruments. Par leur composition et leur concentration pigmentaire, ces vernis sont à rapprocher des glacis en peinture de chevalet. Ils témoignent de l'intention d'Antonio Stradivarius de colorer ses instruments lors du vernissage et ainsi de lui conférer un rôle déterminant dans l'apparence visuelle de l'instrument.

La compréhension des constituants et de la technique employés requiert une collaboration multidisciplinaire, associant scientifiques de la conservation, physiciens, chimistes, organologues et luthiers. Elle implique également l’association d’un ensemble de méthodes analytiques de pointe au sein des différents laboratoires et sur grand instrument.

De nouvelles expériences de micro-imagerie sont ainsi programmées dès 2010 sur le synchrotron SOLEIL.
A terme, les informations recueillies sur un large corpus d'instruments européens constitueront des éléments essentiels à la compréhension de l’histoire des techniques pour les sciences humaines, en particulier pour mieux comprendre les transferts techniques entre les ateliers de lutherie et la place de la facture instrumentale dans le contexte socio-technique européen.

 

Références

Echard, J.-P., Bertrand, L., Von Bohlen, A., Le Hô, A.-S., Paris, C., Bellot-Gurlet, L., Soulier, B., Lattuati-Derieux, A., Thao, S., Robinet, L., Lavédrine, B., Vaiedelich, S., The Nature of the Extraordinary Finish of Stradivari's Instruments, Angewandte Chemie International Edition, 49, 1, 2010, pp. 197-201.

Echard, J.-P., Bertrand, L., Von Bohlen, A., Le Hô, A.-S., Paris, C., Bellot-Gurlet, L., Soulier, B., Lattuati-Derieux, A., Thao, S., Robinet, L., Lavédrine, B., Vaiedelich, S., Zusammensetzung und Aufbau des berühmten Stradivari-Lackes, Angewandte Chemie, 122, 1, 2010 pp. 202-206.

 

contacts Contact :

Jean-Philippe Echard

 

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