L'origine et les radiations des primates ; la place des hominoïdes
 

Il y a 60 millions d'années disparaissaient les dinosaures …

  Ce qui donnait leurs chances aux mammifères et parmi eux aux primates… Sur une période de temps aussi longue, outre les variations climatiques, il faut tenir compte des modifications majeures de la géographie de la planète dues à la dérive des continents, comme la collision survenue il y a environ 20 millions d'années entre les plaques africaines et asiatiques.
   
 

Les débuts de l'histoire des primates remontent à une soixantaine de millions d'années ; juste après que les dinosaures aient laissé le champ libre aux mammifères, et sont documentés par quelques dents découvertes dans le sud du Maroc appartenant à un petit singe d'à peine 120g nommé Altiatlasius. Bien sûr, ces quelques éléments fossiles sont très insuffisants pour interpréter ses relations de parenté avec les autres singes, mais ils suggèrent cependant que le berceau des primates serait en Afrique...

A cette époque, le monde était plus chaud et humide que le nôtre et les forêts abondantes. Ces conditions proches de celles qui règnent actuellement en milieu tropical ont permis à des formes voisines de celle qui est apparue en Afrique de se répandre en Europe, puis en Amérique du Nord et en Asie ( l'Atlantique Nord n'était alors qu'un étroit bras de mer qui n'empêchait pas les passages entre les deux continents). Mais ces animaux sont encore très petits ( de 100g à moins d'un kg). En Amérique du Nord et en Europe, deux familles primitives représentées par de nombreux restes fossiles illustrent bien le début de l'histoire des primates. Il s'agit d'une part des Notharetidae qui devait probablement ressembler aux lémuriens actuels et pouvaient atteindre jusqu'à 7 kg ( la taille d'un petit macaque) pour les plus grands représentants du groupe. Ils étaient certainement diurnes, ils se nourrissaient d'insectes ou de feuilles, et ils avaient des membres adaptés pour se déplacer en sautant de branche en branche comme les écureuils. Le second groupe, les Omomyidae, devaient eux chasser la nuit, et ils ne dépassaient pas un ou deux kg pour les plus grands… Ces deux familles se sont éteintes sans laisser de descendants il y a environ une quarantaine de millions d'années, lorsque les conditions climatiques se sont rafraîchies et que les forêts dans lesquelles ils vivaient ont commencé à se raréfier et à laisser place à des savanes. Les Notharctidae ont par contre survécu en Europe un peu plus longuement qu'en Amérique du Nord, puis ils ont été remplacés par un autre groupe, celui des Adapidac, très semblables à leurs ancêtres dans leur aspect, leur régime alimentaire et leur mode de vie. Tous ces primates euraméricains ont disparu sans laisser de descendants il y a 34 millions d'années, lorsque le climat qui régnait alors sur l'ensemble du globe s'est dégradé et est devenu plus frais et plus sec, réduisant ainsi les habitats forestiers favorables pour ces animaux. On vient cependant de découvrir en Espagne les restes d'un minuscule primate apparenté aux Omomyidae qui auraient survécu pendant environ 2 millions d'années à l'extinction de ses cousins ! Tous les singes actuels sont donc issus d'autres groupes de primates fossiles, africains ou asiatiques. C'est en effet, sur ces deux continents qu'on été découverts les fossiles parmi les plus intéressants, et que l'évolution complexe du groupe s'est déroulée.

En effet, l'origine africaine des anthropoides était jusqu'à très récemment étayée par le fait que les primates s'étaient éteints en Amérique du Nord, en Europe et en Asie à la fin de l'Eocène (grande coupure), et qu'ils avaient survécu uniquement en Afrique (documentés par la diversité des primates du Fayoum). La divergence entre les anthropoides d'Afrique et d'Asie se serait ainsi effectuée il y a 16 millions d'années environ, une date basée sur celle de la collision entre les plaques africaines et asiatiques il y a 21 à 18 Ma. Cet événement géologique aurait induit des passages terrestres entre les deux masses continentales, et donc des échanges fauniques. Dans ce cadre, les hominoides actuels d'Asie (gibbons et orangs-outans) sont supposés avoir dérivé d'ancêtres africains assez récemment ( c'est-à-dire Miocène moyen, il y a une quinzaine de millions d'années environ).

Or, les découvertes récentes de primates fossiles faites en Chine, en Thailande et au Myanmar renforcent l'hypothèse d'un centre évolutif sud-asiatique au Paléogène, et suggérent de plus que les primates n'ont pas disparu en Asie à la suite de la crise Eocène-Oligocène. Leur survie est démontrée par l'existence de trois genres de miocènes d'Adapidae en Chine (Sinoadapis) et en Inde (Sivaladapis et Indraloris), et du genre Tarsius en Thailande. En outre, des fouilles menées depuis quelques années par l'équipe de J.J. Jaeger dans les niveaux oligocène inférieur des Bugtis (Pakistan) ont livré les restes d'au moins cinq primates distincts, dont des anthropoides… Ce qui remet totalement en question le scénario admis depuis longtemps. On peut supposer q'une relative stabilité des conditions climatiques et environnementales de type tropical en Asie du Sud pourrait avoir favorisé la survie des primates après l'Eocène. Quoi qu'il en soit, il est plus parcimonieux d'admettre l'hypothèse de relations phylogénétiques directes entre les anthropoides d'Asie actuels et ceux de l'Eocène, plutôt que celle, plus problématique et pas toujours étayée, d'une extinction locale suivie d'un repeuplement d'âges miocène d'origine africaine.

Si les primates paléogènes d'Asie sont apparentés aux anthropoides actuels d'Asie, ou même s'ils en sont les ancêtres, alors l'âge de divergence entre ceux-ci et les hominoides africains estimé à 16-14 Ma n'est pas plus une hypothèse la plus parcimonieuse… Un scénario plus économique serait alors de considérer que les hominoides d'Asie seraient issus des formes palèogène d'Asie du Sud. Ainsi, l'âge de la séparation entre les homonoides d'Asie serait issus des formes paléogène d'Asie du Sud. Ainsi, l'âge de la séparation entre les homonoides africains (gorilles, chimpanzés) et asiatiques remonterait à au moins 35 Ma. Cette hypothèse est d'ailleurs en accord avec les résultats récents en biologie moléculaire portant sur les séquences d'ADN mitochrondrial complètes des hominoides actuels. Cet âge de divergence de 35Ma environ entre hominoides modernes africains et asiatiques ne peut donc pas être rejeté sur la base des nouvelles donnnées fossiles, et un âge plus ancien (40 à 45 millions d'années environ), basé sur la datation des primates fossiles du Myanmar peut être envisagé… Une origine et une évolution des anthropoides ne peuvent donc plus être considérées comme exclusivement africaines.

Cet exemple illustre donc parfaitement le fait que pratiquement chaque nouvelle découverte paléonthologique contribue à modifier ou même à remettre totalement en question les modèles préexistants de l'histoire de nombreux groupes de mammifères. Ces modèles évolutifs ne sont donc pas stables comme on pourrait le croire, et seule la poursuite intensive des recherches sur le terrain permettra d'avancer dans une meilleure connaissance de l'histoire évolutive des êtres vivants…

Jean Jacques Jaeger


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