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AOC, nature, traditions : le pré-verger normand

Indications géographiques et biodiversité culturelle

En France, la protection des indications géographiques est assurée par deux instruments   juridiques : l'appellation d'origine contrôlée ou appellation d'origine protégée au niveau communautaire et l'indication géographique protégée.
L'Appellation d'origine protégée (AOP) que l'on peut assimiler à l'Appellation d'origine contrôlée française (AOC) et l'Indication géographique protégée (IGP) assurent toutes les deux la protection d'un nom à travers la relation à un lieu.
Toutefois la biodiversité n'est pas concernée de la même façon par les deux démarches. Dans le cas de l'AOP, « la qualité ou les caractères sont dus essentiellement ou exclusivement au milieu géographique comprenant les facteurs naturels et humains ». En accordant une place déterminante aux facteurs naturels et à leur imbrication avec les facteurs humains, la définition de l'AOP intéresse implicitement la biodiversité culturelle. Il n'en est pas de même pour l'IGP où « une qualité déterminée, la réputation ou une autre caractéristique peut être attribuée à cette origine   géographique ». Dans ce cas, les facteurs naturels, qui ne sont pas mentionnés, peuvent occuper une place secondaire et le lien à l'origine s'établit essentiellement via les pratiques et l'histoire. Il faut néanmoins relativiser, car le choix de la protection appartient aux acteurs locaux qui parfois s'orientent vers une IGP alors que l'analyse des faits ferait pencher pour une AOP. Des situations similaires sont constatées dans les différents pays d'Europe. Ainsi, contrairement à ce que l'on peut observer en France, les fruits et légumes en Italie bénéficient en majorité d'une IGP alors que certaines charcuteries font l'objet d'une AOP.

L'exemple du pré-verger normand

Livarot : fromage à pâte molle et à coûte lavée à base de lait de vache.Le pré-verger normand, système de culture arboricole et herbagère à cycle long, fournit sur un même sol des productions complémentaires de diverses natures : fruits à boisson, herbe, lait et viande. Au total, six produits cidricoles et six produits laitiers et fromagers bénéficient d'une Appellation d'origine contrôlée :© Inra photothèque / CAIN Anne-Hꭨne

  • productions cidricoles normandes: calvados, calvados pays d'Auge, calvados Domfrontais, pommeau de Normandie, cidre Pays d'Auge et poiré Domfront
  • productions fromagères et laitières : camembert de Normandie, pont l'Evêque, livarot, neufchâtel, ainsi que le beurre et la crème d'Isigny

La diversité variétale y reste élevée. A l'intérieur de l'appellation calvados, par exemple, on dénombre, dans les vergers identifiés par l'Institut national des appellations d'origine, cent soixante dix-sept variétés dûment répertoriées et quatre cent soixante dix-sept dénominations. Cette diversité «traditionnelle» traduit les objectifs de production, certaines variétés étant plus ou moins aptes à l'élaboration de cidres et de poirés de consommation (équivalent du cidre, mais élaboré à partir de poires) ou de moût à pommeau (apéritif local fait à partir de moût de pomme et d'eau de vie de cidre), d'autres à la distillation. En effet, le résultat final dépend du mélange judicieux de diverses variétés : amères, douce amères, douces, acidulées. Ce choix variétal procède également d'une stratégie de protection contre les risques d'alternance ou de maladies cryptogamiques (causées par des champignons microscopiques), mais aussi d'organisation de la pollinisation des arbres.
L'AOC « Calvados-Domfrontais », obtenue en 1997, précise que toute plantation d'un verger de poiriers en basses tiges (dont la ramure est à portée de main) doit être accompagnée de la plantation d'une superficie équivalente de verger de poiriers en hautes tiges (tronc haut de plus de 1,60 m). L'AOC « poiré Domfront » (2002) a su prendre en compte, d'une certaine façon, l'écosystème dans son ensemble. C'est la première AOC qui définisse de manière stricte comment doivent être gérées les ressources végétales. Les poiriers sont conduits en haute tige avec une densité de plantation inférieure à 150 poiriers par hectare sur une surface intégralement enherbée, ce qui introduit une dimension paysagère. La variété principale est le plant de blanc, bien connu localement, accompagné de variétés locales complémentaires. Tous ces critères correspondent aux usages locaux liés à la conduite du verger de plein vent. Par ailleurs, le verger extensif, avec ses haies bocagères, ses arbres de haute tige, parfois monumentaux comme le poirier, est un refuge pour un certain nombre d'espèces d'animaux, comme les insectes, oiseaux et petits mammifères.

Rédaction :

Laurence Bérard et Philippe Marchenay : Laboratoire Eco-antrhropologie et ethnobiologie- MNHN/CNRS/Université Paris 7- Paris/Bourg-en-Bresse

Source :

« Biodiversité culturelle, productions localisées et indications géographiques ». Conférence plénière de Laurence Bérard et Philippe Marchenay, 3e Colloque Syal, octobre 2006


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