Dossier : Climat   
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Impact du changement climatique sur un écosystème estuarien : 
le Bassin de Marennes Oléron


Extrait de la Lettre n°12 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




1 : Indices saisonniers
de la pluviométrie
des 5 dernières décades
au niveau du Bassin
de Marennes Oléron.




2 : Tendance de la température de l'air et de l'insolation à la Rochelle entre 1950 et 2000.



3 : Relation entre
la température de l'air
et celle de l'eau.




4 : Evolution des indices saisonniers de la chlorophylle a entre 1978
et 2000.

 


L’ostréiculture

L'huître est consommée dans le monde entier depuis des millénaires. Issue de gisements naturels, elle devient au cours des siècles un produit d'aquaculture «traditionnelle». Contrairement à l'aquaculture dite «nouvelle», la conchyliculture, et en particulier l'ostréiculture, échappe pour une grande part au contrôle des «travailleurs de la mer». Si l'homme gère les cheptels sur les sites ostréicoles, l'alimentation de l'huître, elle, provient directement de son environnement. En poches et sur «tables» ou «à plat» sur le sol, l'huître puise dans les particules organiques et le microphytoplancton en suspension dans l'eau de mer l'énergie nécessaire à sa croissance et à sa reproduction.

De nombreuses régions et sites côtiers présentent un environnement satisfaisant les conditions de croissance de l'huître. Par contre, les sites adaptés à sa reproduction sont plus rares. Les bassins de Marennes Oléron et d'Arcachon sont les deux principaux sites ostréicoles français de reproduction de l'huître creuse. Comme l'alimentation, la reproduction des huîtres est «naturelle». Les huîtres, mâles et femelles, libèrent leurs produits sexuels durant l'été en «pleine eau» où la fécondation et l'embryogenèse (vie larvaire) ont lieu. Au bout de 2-3 semaines, l'ostréiculteur reprend le contrôle de la situation en collectant de jeunes huîtres minuscules sur des supports mis en place à cet usage. Croissance, reproduction, vie ou mort de l'huître dépendent étroitement de son environnement marin et aérien.


Température, insolation et pluviométrie, paramètres clé

La température, l'insolation et la pluviométrie sont les moteurs essentiels des écosystèmes estuariens. Ces trois paramètres déterminent pour une grande part les conditions saisonnières de température et de salinité de l'eau de mer. Ils conditionnent également les apports de sels nutritifs en provenance du bassin versant et la croissance phytoplanctonique printanière qui en découle. L'ensemble du cycle biologique de l'huître : croissance, maturation, ponte et développement larvaire, dépendent chaque année de la qualité de ces paramètres. Or les mesures de ces dernières décennies montrent une évolution. L'analyse de données environnementales portant sur de nombreuses années permet de distinguer la «saisonnalité» (mensuelle) et la «tendance» (pluriannuelle) des paramètres étudiés. Les résultats de «saisonnalité» et «tendance» se complètent pour la compréhension des phénomènes et leur évolution au fil des décennies. Ainsi le changement climatique conduit-il à modifier le fonctionnement de l'écosystème estuarien du Bassin de Marennes Oléron.

L’évolution du climat des dernières décennies
Sans que le régime des précipitations ne s'intensifie réellement jusqu'en 1999 (la quantité de pluie annuelle reste semblable d’une année à l’autre), une saisonnalité printanière de la pluviométrie se met en place au cours des
2 dernières décades (figure 1). On constate qu’au cours des décennies écoulées la quantité de pluie tombée au cours du printemps a augmenté. Cette évolution saisonnière est associée à une diminution de l'insolation de l'ordre de 12-13 % en 50 ans (figure 2) : le nombre moyen et mensuel d'heures de soleil passe de quelque 200 heures à 175 heures au niveau du Bassin de Marennes Oléron. On constate également que cette diminution s'accompagne d'une augmentation significative de la tendance de température de l’air (figure 2) ainsi que de l'eau de mer, toujours corrélée à celle de l'air (figure 3) : la tendance de la température de l'air sous abri (Météo-France), reste voisine de 12,3-12,5°C entre 1950 et 1975-80, puis elle augmente de près de 1,5°C en 25 ans. La tendance de la température de l'eau de mer suit la même évolution, passant de 13,5°C à 14,5°C durant les 25 dernières années.

Ces tendances présentées ci-dessus sont cohérentes avec les tendances calculées sur les températures minimales au niveau du territoire français en utilisant des données homogénéisées (voir «Le réchauffement climatique en France…»).


Conséquence de cette évolution

Cette évolution des «moteurs» de l'écosystème (insolation et pluviométrie en particulier) conduisent vraisemblablement à déplacer significativement le bloom phytoplanctonique printanier, du mois de mai au mois de juin (figure 4).

Cette évolution n'est pas sans conséquences sur la biologie de l'huître dont les cycles de croissance, maturation et ponte, sont étroitement associés à la ressource alimentaire durant cette période. L'augmentation de la température accélère la maturation des produits génitaux et l'activité de filtration. La demande énergétique de l'huître s'en trouve significativement augmentée. Cette modification dans la saisonnalité d'apparition des blooms phytoplanctoniques printaniers retarde par contre l'émission des gamètes. Ainsi la fragilisation des cheptels en période de pré ponte se trouverait-elle encore aggravée. L'étalement de la durée de la vitellogénèse, le décalage saisonnier des pontes au fil des décennies, autant de réponses biologiques étudiées par l'auteur, reflètent vraisemblablement les effets de l’évolution du climat sur la productivité de l'écosystème estuarien du Bassin de Marennes Oléron.

Les mortalités des deux dernières décennies
Dans ce bassin ostréicole souffrant déjà d'une surcharge en «filtreurs» (huîtres d'élevage et compétiteurs trophiques) depuis de nombreuses années, les variations climatiques tendent à déséquilibrer un peu plus l'écosystème estuarien. Les mortalités d'huîtres creuses apparaissent ces deux dernières décennies alors que cette espèce a été importée sur le littoral français depuis la fin des années 60. On constate également que les épisodes de crues en sortie de Charente semblent reliés aux grandes crises de mortalité rencontrées en France sur les cheptels de C. gigas en 1983, 1988 et 1994-95. Ces grands épisodes de mortalité se retrouvent également dans les «creux» d'oscillations de l'insolation, en dessous d'un niveau moyen de 170 heures de soleil par mois. Or durant ces crises, aucune pollution apportée par les effluents (vecteur de bien des rejets potentiellement toxiques) n’a pu être mise en évidence malgré les efforts déployés. Ceci conduit à penser que les variations climatiques enregistrées sur ces dernières décennies restent la cause vraisemblable à ces crises.

Ces études sont menées par l'équipe IFREMER du Laboratoire Conchylicole de Poitou-Charentes.


Contact : 
Patrick Soletchnik
IFREMER / Département des Ressources Aquacoles
Laboratoire Conchylicole de Poitou-Charente (L.C.P.C)
Ronce les Bains. 17390 La Tremblade, France.
Patrick.Soletchnik@Ifremer.fr



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