Dossier : Climat   
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Les ressources en eaux en Tunisie
Bilan et perspective

Extrait de la Lettre n°16 Programme International Géosphère Biosphère-Programme Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)


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En raison de sa rareté, l'eau constitue un enjeu fondamental pour le développement actuel et futur de la Tunisie. Une politique hydraulique, appuyée sur une politique des barrages et de transferts du Nord et du centre vers le littoral est menée ces 3 dernières décennies. Qu’en est-il de l’évolution prévisible des ressources dans les prochaines décennies ?



1 : Répartition spatiale du réseau hydrographique et des précipitations
  Les ressources en eaux en Tunisie : quantités limitées et répartition spatiale inégale.

Les ressources mobilisables : faibles et mal réparties

La dernière évaluation des ressources fait état de 4 503 millions de m3, dont 2 700 sont des eaux de surface, et 1 803 sont des eaux souterraines. Comparées aux autres pays du Maghreb, ces ressources sont faibles, en raison de la taille modeste des bassins hydrologiques et du pays, et des précipitations limitées.

Ces études sont menées dans le cadre du programme «Schéma d'aménagement et de gestion des ressources en eau du Sahel de Sousse et de la région de Sfax» développé dans le cadre de la coopération franco-tunisienne (responsables A. Daoud et J. Trautman).

Ce programme implique les établissements et laboratoires suivant :

  • la Faculté des Lettres et Sciences Humaines - Sfax
  • la Faculté des Lettres et Sciences humaines - Sousse
  • la Faculté des Sciences Humaines et Sociales - Tunis
  • l’Ecole Nationale des Ingénieurs de Sfax –Sfax
  • le Centre d'Etudes et de Recherches Ecogéographiques - UMR 7007 CNRS/ULP, Strasbourg
  • le Laboratoire Image et Ville - UMR 7011 CNRS/ULP, Strasbourg
  • le Service Régional de Traitement d'Image et de Télédétection - ULP Strasbourg
  • Le financement est assuré par :

  • Le Comité Mixte Franco-Tunisien pour la Coopération Universitaire
  • Le Ministère des Affaires Etrangères (Paris)
  • Le Ministère de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie (Paris)
  • L’Institut Français de Coopération (Tunis)
  • Le Ministère de l'Enseignement Supérieur (Tunis)
  • La Direction Générale de la Recherche Scientifique et Technique (Tunis).
  • Le projet a pour objectif la mise en place d'une base de données multi-sources intégrant des cartographies et enquêtes de terrain (milieu physique et contexte socio-économique) et des données de télédétection (images satellitales SPOT), en vue de mettre au point un SIG (Système d'Information Géographique) pour l'aménagement intégré et la gestion des risques naturels, dans deux bassins versants pilotes en Tunisie centrale et méridionale. Dans ces régions, la mise en valeur intense de leurs ressources en eau et en sol a entraîné des déséquilibres graves, qui se manifestent par l'érosion des sols, le rabattement et la salinisation des nappes. Le SIG pourra constituer un outil d'aide à la décision dans les actions d'aménagement, dans la perspective du développement durable.

    La rareté des ressources en eaux sera un facteur déterminant dans la politique de leur mobilisation, ainsi que du rôle de l’Etat, principal acteur de la politique hydraulique du pays. En raison de sa rareté, l’eau constitue donc un enjeu fondamental pour le développement actuel et futur de la Tunisie.

    Les eaux de surface : concentrées dans la partie nord du pays

    Le Nord qui rassemble les principaux oueds de Tunisie et qui reçoit les plus grandes quantités de précipitations (plus de 400 mm/an), englobe les bassins du Nord-Est (Cap-Bon, Miliane et Ichkeul) et ceux du Nord-Ouest (Medjerda et extrême Nord). Quant au Centre (entre 400 mm et 200 mm/an) et au Sud (inférieur à 200 mm, souvent à100 mm), ils sont caractérisés par l’aridité et l’endoréisme.

    Tableau 1 : Répartition régionale des ressources en eaux de surface en Tunisie en 1995 ( Millions de m3 )


    Régions

    Nord
    Ouest

    Nord
    Est

    Total
    Nord

    Centre
    Ouest

    Centre
    Est

    Total
    Centre

    Sud
    Ouest

    Sud
    Est

    Total
    Sud

    Total
    Général
    Ressource 1585 605 2190 190 180 370 20 120 140 2700

    Source : Ministère de l’Agriculture, 1998.

     

    La figure 1 et le tableau 1 montrent la répartition spatiale du réseau hydrographique et des précipitations, ainsi que les trois grandes régions hydrologiques du pays. Il ressort de ce tableau que le Nord fournit 82 % des ressources, le centre 12 %, et le sud 6 %, ce dernier représentant 62 % de la superficie du pays

    Les ressources souterraines

    Par contre, l’essentiel des ressources souterraines provient des nappes du sud (tableau 2), dont les plus importantes sont les nappes profondes fossiles du Continental intercalaire et du Continental Terminal.

    Tableau 2 : Répartition régionale des ressources en eaux souterraines en Tunisie en 1995 ( Millions de m3 )


    Nord Centre Sud Total
    Ressources des nappes de surface 395 222 102 719
    Ressources des nappes profondes 216 306 728 1250
    Total 611 528 830 1969

    Source : Ministère de l’Agriculture, 1998. .

    Le caractère fossile des nappes du Sud pose le problème de la durabilité de leur exploitation, d’autant plus que cette région est de plus en plus considérée comme une région de mise en valeur par l’eau, puisque la surface des oasis a plus que doublé en 30 ans, passant de 15 000 à 36 000 hectares irrigués. Quant aux nappes de surface, elles sont exploitées à la limite de leurs ressources ; les plus importantes, celles du centre et du Sud tunisiens, affichent des situations de surexploitation, avec tout ce qui s’en suit comme aspects de dégradation qualitative et quantitative de l’eau (intrusions salées et baisses des niveaux piézométriques).

    Evolution de la politique hydraulique en Tunisie depuis la seconde moitié du XXe siècle.

    Jusqu’aux années 70 : mobilisation limitée des ressources.

    L’intérêt pour la construction de grands barrages et les transferts d’eau destinés à l’alimentation en eau potable de Tunis, remonte à l’époque coloniale. Toutefois, la réalisation d’ouvrages (barrages d’El-Kébir, Mellague et Béni-Mtir) ne faisait pas partie d’une stratégie de gestion intégrée des ressources. La réalisation de grands ouvrages va continuer après l’indépendance, et le nord du pays va concentrer tous les ouvrages, à l’exception du barrage de Nebhana en Tunisie centrale. La plupart des grands barrages étaient destinés à l’irrigation, à l’exception de Bouhertma et Kasseb, destinés à fournir l’eau potable pour Tunis.

    Début des années 80 : confirmation de la politique des barrages et application des Plans Directeurs des Eaux.

    La fin des années 70 et le début des années 80 constituent un véritable tournant dans l’histoire du pays, marqué entre autre par la croissance urbaine accélérée, l’amélioration relative du niveau de vie et l’extension continuelle des périmètres irrigués publics et privés. Ceci va se traduire par une augmentation sensible de la demande en eau. Les ressources mobilisées en 1980 étaient largement en deçà de celles connues : 34 % des eaux de surface et 65 % des eaux souterraines.

    2 : Les grands barrages du Nord
     

    La mobilisation des eaux va devenir un des objectifs fondamentaux de l’intervention de l’Etat, particulièrement à partir du Vème Plan (1977-1981) qui va fixer comme objectif l’étude et la réalisation de quatre grands barrages (Sidi Salem, Sidi Saâd, Joumine et Ghzala), qui s’inscrivent dans le cadre des Plans Directeurs des Eaux. La réalisation de ces Plans concrétisa pour la première fois la mise en place d’un système d’exploitation et de transfert des eaux du Nord, en vue d’une meilleure gestion de l’offre. La figure 2 montre que les plus grands barrages du Nord sont interconnectés par de nombreux canaux de transfert, si bien que l’eau de l’extrême Nord ou de la Medjerda peut arriver jusqu’au Sahel de Bizerte, la région de Tunis, le Cap-Bon, le Sahel de Sousse et la région de Sfax, ce qui fait un parcours de plus de 500 kilomètres. L’interconnexion des barrages du Nord va permettre d’effectuer des régulations en fonction du stock disponible dans chaque réservoir, ainsi que de sa salinité. Ainsi, le transfert des eaux va désormais constituer un volet essentiel dans la politique hydraulique de l’Etat, pour faire face aux besoins de l’irrigation et ceux en eau potable des zones urbaines littorales. L’engagement de l’Etat dans le domaine de l’aménagement hydraulique et de la mobilisation des ressources en eaux va continuer, avec la mise en place de la Stratégie Décennale de Mobilisation des Ressources en Eaux. Notons enfin que cette «politique des barrages» fut également suivie au Maroc durant la même période, où le rythme de construction des grands barrages fut d’au moins un par an.

    La Stratégie Décennale de Mobilisation des Ressources en Eaux (1990-2000) : vers la mobilisation quasi-totale des ressources disponibles

    La décennie 1990-2000 fut marquée par la mise en place et l’application de cette Stratégie. Celle-ci visait d’abord :

  • la mobilisation maximale des ressources en eaux disponibles dans des limites de qualité et de coûts acceptables,
  • a maîtrise des eaux de ruissellement de manière à éviter que la consommation aussi bien urbaine qu’agricole ne soit tributaire de la variabilité des apports annuels,
  • la conservation des eaux et des sols.
  • Pour atteindre ces objectifs, la Stratégie a prévu la réalisation de 21 grands barrages, 203 barrages collinaires, 1000 lacs collinaires, 4290 structures d’épandage et de recharge artificielle des nappes, 610 nouveaux forages et 500 de remplacement, 1300 forages de surveillance des nappes, 1150 forages de reconnaissance et 98 stations d’épuration. Ces éléments, une fois réalisés, devraient mobiliser 1,4 million de m3 supplémentaires. En 2000, le taux de réalisation fut estimé par le Ministère de l’Agriculture à 70 %. Il est important de noter que la Stratégie, dont l’exécution a continué après 2000, a donné une place importante à la petite hydraulique dans la mobilisation des eaux :lacs collinaires (<100 000 m3), barrages collinaires (entre100 000 et 1 000 000 m3) et autres ouvrages de recharge des nappes ou d’épandage artificiel des eaux des crues.

    Bilan actuel et perspectives jusqu’à 2030

    Au niveau de la mobilisation des ressources en eaux

    Ce bilan est présenté à partir des études réalisées par le Ministère de l’Agriculture, qui considère le potentiel comme étant la moyenne annuelle des ressources totales ; les ressources mobilisées correspondant aux volumes moyens annuels d’eau mobilisés et les ressources exploitables correspondant aux ressources moyennes annuelles qui peuvent êtres exploités, tenant compte de la régularisation interannuelle des barrages et des ressources souterraines. Le bilan ressources-demande est présenté comme excédentaire en 1996, résultat de la politique volontaire de l’Etat dans la mobilisation des ressources (tableau 3).

    Tableau 3 : Bilan ressources/demande en eau en 1996

      Volume (Mm3) Année 1996 : besoins en Mm 3
    Ressources/
    Dem
    ande
    Potentiel Mobilisé
    Exploi- table
    Eau potable Agricu-
    lture
    Industrie Touri-sme Total
    Eaux Conventionnelles 4670 3122 2647 290 2090 104 19 2503
    Eaux non-
    Conventionnelles
    250 120 120 0 25 0 0 25
    Total 4920 3242 2767 290 2115 104 19 2528

    Source : Ministère de l’Agriculture. Stratégie du secteur de l’eau en Tunisie à long terme, 1998.

    D’après cette même étude, le bilan restera positif jusqu’à 2010 (volume exploitable 3090 millions de m3; besoins : 2689) et 2020 (2792/2721). Le déficit ne commencera qu’à l’horizon 2030 (2732/2760). La gestion future des ressources en eau en Tunisie se posera davantage en termes de maîtrise de la demande en général, et de l’efficience de l’irrigation en particulier.

    Au niveau des périmètres irrigués

    L’agriculture est le premier bénéficiaire de la politique de mobilisation des eaux, puisqu’elle en est le premier consommateur (80 % des ressources). Ainsi, la superficie irriguée en Tunisie est-elle passée de 65.000 hectares en 1956, à 145 000 en 1975 et environ 345 000 aujourd’hui. Autrefois spatialement limitée, l’irrigation a aujourd’hui, grâce à la mobilisation des ressources en eau de différentes natures, essaimé du Nord au Sud du pays, marquant de profondes mutations dans le paysage agraire et la société rurale.

    Toutefois, le développement futur du secteur irrigué sera désormais beaucoup plus tributaire des mutations technologiques dans les méthodes d’irrigation et de l’implication du secteur privé que de l’unique condition de mobilisation de ressources supplémentaires, particulièrement dans la conjoncture actuelle de la mondialisation et du contrat d’association que la Tunisie a signé avec l’Union Européenne, et qui englobera, à terme, les produits agricoles.

    Cette nouvelle situation ne manquera pas d’avoir des conséquences sociales et spatiales importantes, marquées par les difficultés de la petite agriculture irriguée familiale, l’émergence de nouveaux acteurs, en l’occurrence les grands irriguants, et la primauté, en ce qui concerne l’irrigation, du Nord par rapport au centre et au Sud du pays.

    Gestion future ?

    Les trois dernières décennies furent marquées en Tunisie par l’engagement massif de l’Etat pour la mobilisation des ressources en eaux, en vue de subvenir aux besoins des différents secteurs. Si le bilan actuel est positif, la gestion future des ressources devrait tenir compte des aspects techniques, institutionnels et économiques. Sur le plan technique, la gestion future de la demande nécessite aussi bien le recours à la grande hydraulique, que la technique de petite hydraulique, capable de mobiliser les faibles quantités restantes, mais aussi de protéger les sols et réhabiliter les bassins versants dégradés. Sur le plan institutionnel, et face au désengagement progressif de l’Etat, marqué par l’application du Plan d’Ajustement Structurel Agricole, la gestion de la demande exigera dans l’avenir de déterminer le rôle de tous les autres acteurs, en les responsabilisant. A cet égard, les associations d’usagers, comme les Associations à Intérêt Collectif, devraient jouer leur rôle dans la gestion de l’eau d’irrigation, particulièrement par la maîtrise de sa consommation. Enfin, sur le plan économique, l’application de la réalité des prix de l’eau en agriculture, longtemps fournie très en deçà de son coût réel par l’Etat, est désormais incontournable.

         

    Contact : DAOUD Abdelkarim
    Département de Géographie
    Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Sfax
    B.P. 553. Sfax 3000. Tunisie

         


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