Dossier : Climat   
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Les populations d’oiseaux en France : indicateurs de l’évolution de la biodiversité
Extrait de la Lettre n°17 Programme International Géosphère Biosphère-Programme Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)


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Les modifications anthropogéniques s’accélèrent et leurs conséquences se font sentir sur l’ensemble de la biosphère. Toute gestion de la biodiversité nécessite la connaissance de son état et de sa dynamique. Le suivi des populations d’oiseaux est un outil particulièrement intéressant qui permet à la fois la description des dynamiques et l’analyse des mécanismes allant de la population à la méta-communauté (ensemble d’espèces en interaction, structurées dans l’espace).

L’analyse des données issues de ce suivi permet la quantification de l'impact des pressions anthropiques (changements climatiques et changements d'usage des sols….), ainsi que celle des réponses (politiques de gestion de la biodiversité) lorsqu'elles existent.

     
     
   

Indicateurs de biodiversité associés à l'abondance des espèces communes

Afin d'atteindre les deux objectifs précédents, l'étude des variations d’abondance des espèces communes semble particulièrement intéressante, pour au moins deux raisons.

• La simplicité potentielle des méthodes de mesures permet la multiplicité des sites d’observation (donc de distinguer l’impact de nombreux facteurs). En effet la multiplication spatiale des points d'échantillonnage est fondamentale : elle seule peut permettre de démontrer la généralité des changements d'état de la biodiversité mesurés localement (de même que le réchauffement climatique n'acquiert un caractère d'évidence qu'à travers la convergence des variations climatiques sur l'ensemble des sites étudiés). Cette multiplicité des sites peut se mettre en œuvre à travers la coordination de réseaux naturalistes.
• La biologie des populations fournit un cadre théorique pour interpréter par des mécanismes les variations observées. Lorsque l'on connaît les mécanismes, on peut alors développer des scénarios de devenir de la biodiversité, et quantifier pressions anthropiques et réponses.

L'abondance des espèces communes serait alors un indicateur d'état de la biodiversité, les variations de cette abondance seraient, elles, un indicateur de la dynamique de la biodiversité.

     
     

Figure 1 – Un exemple de suivi d’espèces communes
 
 
 

Figure 2 : Variations d’abondance des oiseaux communs en France
 

Un exemple : les indicateurs basés sur les oiseaux communs

Le suivi des populations d’oiseaux communs à l’échelle de la France permet de déterminer pour une centaine d’espèces nicheuses en France, la tendance soit au déclin, soit à la stabilité, soit à la croissance des populations sur le long terme.

Observation : un déclin général

Ces données sont obtenues grâce à l'animation d'un réseau d'ornithologues (un millier d'observateurs) réparti sur l'ensemble de la métropole (Figure 1). Ce suivi existe depuis 1989. Il est possible d'agréger ces données en distinguant les communautés selon leur habitat. La Figure 2 présente l’évolution sur les 15 dernières années du nombre d’individus appartenant à 95 espèces. Ces espèces sont classées en 4 groupes selon leurs degrés de spécialisation à différents habitats. Un net déclin est constaté pour les espèces spécialistes dans tous les habitats considérés. Il est particulièrement élevé dans les espaces agricoles (- 25 %). Ce fait est aussi observé dans d'autres pays d'agriculture comparable (Royaume- Uni).

     
     
   

Réorganisation de la diversité des espèces à l'échelle nationale

Dans le cadre de ce déclin général, on observe une réorganisation de la biodiversité, avec un déclin particulier des espèces septentrionales et/ou spécialistes (Julliard et al. 2004), tableau 1.

Des variations comparables sont observées chez 46 espèces de papillons communs en Grande-Bretagne entre 1970 et 2000 (Warren et al. 2001) avec déclin accentué des espèces spécialistes et/ou septentrionales dans un contexte de déclin général.

     
     
   

Groupe d’espèces

Variations entre 1989 et 2002

Septentrionales

~ - 20 %

Méridionales

~ - 10 %

Spécialistes

~ - 25 %

Généralistes

~ - 5 %

     
    Tableau 1 : Variation d'abondance du premier et du dernier quartile, selon la distribution de l'aire de répartition, ou selon la spécialisation par rapport
à l'habitat.
     
     
   

Différentes origines à ce déclin

Parmi les différentes origines possibles à ce déclin nous en soulignons trois particulièrement importantes.

Le réchauffement climatique

Le déclin marqué des espèces septentrionales reflèterait la redistribution actuelle des espèces vers les plus hautes latitudes, par suite du réchauffement climatique. Un tel mouvement est constaté chez de nombreuses espèces (Parmesan and Yohe, 2003). La conséquence d’une telle redistribution est que, à une échelle géographique donnée (ici la France métropolitaine), on observera un déclin des espèces septentrionales et un devenir plus favorable des espèces méridionales (qui cependant déclinent aussi). Des observations récentes confirment plus directement que cette réorganisation en cours serait bien due au réchauffement climatique : les passereaux dont l’abondance est le plus en déclin entre 1989 et 2002 sont les oiseaux qui ont été les plus affectés par le début de canicule de 2003 (Julliard et al. in press).

     
   

La fragmentation des habitats

Le déclin marqué qui est constaté chez les espèces spécialistes (c.a.d. inféodées à un type particulier d’habitat) pourrait être dû aux plus fortes exigences des espèces spécialistes en termes d’habitat, associée à la fragmentation croissante de ces derniers. Le mouvement vers les plus hautes latitudes serait plus difficile pour ces espèces, car la fragmentation de leur habitat constitue un obstacle à la dispersion des individus.

Cette interprétation est appuyée par les observations menées en Angleterre sur les papillons, couplées à des modèles prédictifs. Les nouvelles aires d’habitats possibles estimées, compte tenu du réchauffement récent, ne sont pas actuellement entièrement occupées par les différentes espèces ; on constate que le déficit d’occupation (écart entre ces aires et les aires de distribution actuelle) est plus important chez les espèces spécialistes. Ce décalage est un élément supplémentaire en faveur de cette hypothèse d'impact de la fragmentation, plus négatif chez les espèces spécialistes.

     
   

L’utilisation des fertilisants et pesticides

Le déclin particulièrement élevé du nombre d’oiseaux inféodés aux espaces agricoles, observé sur le territoire français, a également été observé dans d'autres pays d'agriculture comparable (Royaume Uni). Néanmoins, ces oiseaux ne diminueraient pas en abondance au Danemark au cours de la dernière décennie. Ce fait, selon les auteurs, pourrait être dû à une diminution de l’utilisation de fertilisants et de pesticides au cours de cette même décennie (Fox, 2004). Ce domaine d’étude demande à être développé.

     
     

Figure 3 – Cartographie des variations d’abondance du Bruant zizi
 

Variations spatiales de l'indicateur «oiseaux communs»

Grâce à cette multiplicité de sites d'observations, et en faisant appel aux techniques de corrélation spatiales, il est possible de cartographier les variations d'abondance de chaque espèce. Nous présentons Figure 3 les variations d’abondance du Bruant zizi en 2002, elle montre une densité d’occupation plus forte dans la région du sud-ouest. La réalisation de ces cartographies pour chaque espèce couplée à une analyse des variations spatiales des taux de survie et de fécondité, des taux d'extinction et de colonisation des populations, devrait apporter de nouvelles informations conséquentes sur la dynamique des populations en marge de leur aire de distribution.

En comparant le devenir des populations plus ou moins septentrionales, il sera alors possible de tester plus directement l'influence du réchauffement climatique.

     
     
 
 
 
 
 

Figure 4 – Variation spatiale des communautés d’oiseaux en France
 

Variations à l'échelle des communautés

Les communautés peuvent être caractérisées selon deux indicateurs :

• la richesse spécifique (nombre d’espèce existant),
• l'abondance totale (nombre total d'individus).

La comparaison des variations spatiales de ces deux indicateurs est instructive. S'il existe une corrélation positive au niveau local (Jiguet and Julliard, sous presse), on observe cependant des variations sensiblement différentes à l'échelle régionale (voir Figure 4). Cette figure présente la variation spatiale des communautés d’oiseaux en France au printemps 2002. Ces cartes sont le résultat d’une modélisation spatiale réalisée à partir des données issues du programme STOC au printemps 2002 (6000 points d’écoute).

En ce qui concerne la diversité spécifique (nombre d’espèces), on constate un appauvrissement de l'avifaune terrestre lorsque l'on approche de la bordure du contient eurasien (ouest de la France), ce qui pourrait correspondre à un phénomène classique d'appauvrissement spécifique en situation de semi-insularité. En ce qui concerne l'abondance, à l'inverse, cette dernière tend à augmenter dans l'Ouest de la France, notamment en Bretagne et dans le Sud-ouest. Ceci pourrait correspondre à des paysages agricoles avec une moindre intensification, et plus de prairies.

Une conséquence de ces différences régionales est que l'état de l’avifaune dans une région peut être qualifié de plus ou moins bon selon l'indicateur utilisé conduisant à classer différemment les régions entre elles.

     
     
   

Conclusion : indicateurs associés à d'autres groupes

Il serait important de disposer d'indicateurs sur d'autres groupes, notamment ceux qui interagissent avec les oiseaux communs (plantes, flore et faune du sol, invertébrés, reptiles et amphibiens). Cela permettrait à la fois de :

• rendre compte de la dynamique de la biodiversité dans sa globalité,
• mettre en relation les différents éléments d'une communauté, notamment selon leur lien trophique,
• affiner les analyses concernant les oiseaux communs.

Cela nécessite de développer des réseaux d’observation pour combler les lacunes de nos connaissances actuelles dans notre pays.

     
     
   

Contact : D. Couvet, F. Jiguet, R. Julliard
Laboratoire « Conservation des espèces, restauration et suivi des populations»
UMR 5173 MNHN-CNRS
Muséum National d'Histoire Naturelle, CRBPO
55, Rue Buffon, 75005 Paris

     


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