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3 . Des confusions épistémologiques caractéristiques
Les contorsions de Johnson sont des plus sophistiquées qui soient, et très difficiles à identifier pour le grand public. C’est la raison pour laquelle nous nous arrêterons un instant sur les confusions épistémologiques sciemment entretenues par ce juriste de profession. Phillip Johnson est connu pour les équivalences suivantes : matérialisme = idéologie, la théorie darwinienne de l’évolution est matérialiste, donc darwinisme = idéologie. Toute l’argumentation de Johnson repose sur une astuce simple sur le fond mais qui demandent une solide culture scientifique pour pouvoir être déjouée, culture que n’a pas une grande partie du public auquel Johnson s’adresse. En découplant la science du matérialisme méthodologique qui la fonde et la définit ; Johnson fait passer le matérialisme pour un parti pris tantôt « idéologique », tantôt « métaphysique », tantôt « philosophique » ; et condamne comme usurpateurs les scientifiques conscients de la condition matérialiste de la science, tel Richard Lewontin. Au sujet de la théorie de l’évolution (tiré de « La crise politique du matérialisme scientifique » publié dans First Things en mai 1997, et traduit dans Convergences, n°7, revue de l’Université Interdisciplinaire de Paris) :

« Or, supposer qu’une préférence philosophique puisse valider une théorie à laquelle on est attaché revient à définir la science comme un moyen d’appuyer ses préjugés. (…) Le darwinisme est basé sur un accord préalable en faveur du matérialisme et non  sur une évaluation philosophiquement neutre des preuves. Séparez la philosophie de la science et vous verrez le fier édifice s’écrouler. Quand le public aura bien compris cela, le darwinisme de Lewontin n’aura plus qu’à quitter les programmes d’études pour aller moisir au musée de l’histoire des idées près du marxisme de Lewontin».

L’allusion idéologique est claire. Une variante pose l’égalité : darwinisme = métaphysique dans le livre de Phillipp Johnson intitulé « Le darwinisme en question. Science ou métaphysique ? » (Pierre d’Angle, 1996). Puis, plus récemment, P. Johnson est passé du matérialisme comme métaphysique au matérialisme comme philosophie de la nature :
« Si le naturalisme est vrai, c’est-à-dire si la Nature est la seule chose qui existe, alors quelque chose de semblable au darwinisme est forcément vrai, même si on n’arrive pas à la prouver ». « Le darwinisme est moins une conclusion de faits observables qu’une déduction de la philosophie naturaliste ».

Selon John Wiester, véhément défenseur du mouvement : « le darwinisme, c’est de la philosophie naturaliste qui se fait passer pour de la science ».

D’où la position de Nancy R. Pearcey (autre promotrice du mouvement, et auteur de : « The Soul of Science : Christian Faith and Natural Philosophy »), qui en dit long sur la compréhension qu’ont les américains des rapports entre la religion et l’école :
« Considérez ces citations : « Tu es un animal, tel le ver de terre » proclament certains manuels de biologie, « l’évolution s’effectue au hasard, sans plan ni but » déclarent d’autres. Or les écoles publiques américaines sont censées être neutres en ce qui concerne la religion, alors que ces citations s’opposent clairement à toutes les religions. De plus, ces affirmations vont bien au-delà de toute constatation empirique, et sont plus philosophiques que scientifiques ».

En présentant la théorie darwinienne de l’évolution non pas comme une théorie scientifique mais comme une philosophie naturaliste ou une idéologie, ils améliorent leur stratégie :
1. Une théorie scientifique peut certes être enseignée dans les cours de sciences des écoles, mais pas une philosophie ; par conséquent on légitime soit l’éradication de la théorie darwinienne de l’évolution des cours de sciences, soit l’exigence de mise en balance d’une philosophie naturaliste et d’une philosophie spiritualiste.
2. Ils accréditent l’idée qu’une autre « proposition métaphysique » que la « philosophie naturelle » telle que la leur peut tout aussi bien être discutée rationnellement et faire l’objet d’un programme de recherche.

Johnson veut ignorer le véritable statut du matérialisme en sciences et confond clairement philosophie, proposition métaphysique, idéologie, paradigme et théorie. Il identifie les rôles du paradigme et de la théorie en sciences à celui de l’idéologie ou d’une philosophie qui plieraient la science à leurs besoins. Il y a, en fait, de grandes différences de niveaux et de rôles. La philosophie et l’idéologie siègent d’abord hors des sciences, car elles ont des objectifs et des moyens propres. L’idéologie soumet la science à son objectif primordial de justifier un pouvoir, quel qu’en soit le coût. Paradigme et théorie sont au contraire des éléments de la science en construction, en quelque sorte des parties de son échafaudage, même si les raisons pour lesquelles nous travaillons à l’intérieur d’un paradigme ne sont pas toujours rationnellement justifiées. On sait généralement pourquoi on travaille sur une théorie. On sait moins pourquoi on travaille dans un paradigme. Car le paradigme est l’ensemble des solutions concrètes appartenant à une matrice disciplinaire. Cette matrice est l’ensemble des valeurs, des techniques et des propositions considérées comme valides par une communauté scientifique appartenant à une même discipline à un moment donné. Le paradigme est l’ensemble des solutions d’énigmes auxquelles se réfèrent les membres d’une même discipline (voir « La structure des révolutions scientifiques », de Thomas Kuhn (1970), seconde édition traduite par Laure Meyer chez Flammarion en 1983 ; « La philosophie des sciences au XXème siècle » d’Anouk Barberousse, Max Kistler et Pascal Ludwig, Flammarion, 2000 ; « La science en dix questions », Hors Série du journal Sciences et Avenir n° 133 coordonné par Laurent Mayet , 2002). J. Wells est stratégiquement plus habile que P. Johnson, car il tente de lire des données à la lumière de deux théories prétendument en compétition (tantôt appelées théories, tantôt appelées paradigmes) et de voir lequel des deux est le plus cohérent (même si, techniquement, Wells est maladroit).

Johnson a habilement inversé les rapports entre science et philosophie, en subordonnant la première à la seconde. Car en fait, en dehors des sciences, le matérialisme méthodologique n’impose à quiconque aucune philosophie, aucune option métaphysique ni idéologie. La science pour fonctionner n’est subordonnée à aucun matérialisme métaphysique. D’ailleurs, il existe bien des scientifiques qui sont irréprochables dans leur métier et qui ont pourtant choisi pour leur vie privée des options métaphysiques incompatibles avec un matérialisme philosophique. Par ailleurs, libre à certains philosophes de s’inspirer des contraintes inhérentes au matérialisme méthodologique des sciences pour conforter un matérialisme philosophique ; mais cela ne concerne pas la science dans ses méthodes ni dans son projet collectif de construction de connaissances objectives.

Finalement, à travers cette inversion et l’intoxication générale produites par Johnson, on comprend l’importance et les enjeux d’une bonne clarification du rôle du matérialisme dans les sciences. Le matérialisme de la théorie darwinienne de l’évolution n’est pas spécifique à cette théorie : c’est le matérialisme de toute démarche scientifique. On n’embête pas les chimistes, les océanographes, les climatologues, les géologues… qui ont tous, eux aussi, leurs théories ancrées dans le même matérialisme scientifique.

4 . La théorie du « Dessein Intelligent » : outil d’une volonté théocratique
Pourquoi le mouvement du « dessein intelligent » relève-t-il de l’anti-science ? On peut appeler anti-science toute entreprise de fraude scientifique caractérisée, d’imposture intellectuelle en sciences (au sens de Sokal et Bricmont, 1997 ; ou Dubessy et Lecointre, 2001), ou d’opération de communication brouillant la nature, les objectifs et le champ de légitimité de la science. Ces trois motifs se retrouvent à des degrés divers lorsque l’indépendance méthodologique des sciences est annihilée par l’idéologie. Le mouvement du « dessein intelligent » est de l’anti-science pour les raisons suivantes :

- La nature de la science est faussée : la théorie darwinienne est présentée tour à tour comme une philosophie naturaliste, une idéologie, une opinion, une morale, une métaphysique, ou encore est présentée sur un mode déprécié comme n’étant « qu’une hypothèse », ou « qu’une théorie », et dans ce dernier cas c’est pour souligner qu’elle ne devrait pas être présentée comme « un fait », montrant par là une incompréhension des rapports entre faits et théories. La théorie darwinienne de l’évolution n’est rien de tout cela, elle n’est pas non plus un dogme ; elle n’est qu’une théorie scientifique comme une autre.

- Les objectifs de la science sont dévoyés. Les écrits des principaux ténors de ce mouvement démontrent que leurs motivations profondes et leurs objectifs ne sont pas scientifiques, mais politico-religieux. La science est mise à contribution pour fonder une posture théologique et justifier son intrusion dans le champ social et politique, dans le cadre des think thanks conservateurs (voir le Wedge Document). Pour cela les acteurs du mouvement revendiquent leur propre programme de recherches.

- Le champ de légitimité de la science est faussé. Ce mouvement fait sortir la science de son rôle en la sommant de dicter dans le champ moral et politique ce qui est conforme au « dessein intelligent ». L’indépendance des règles méthodologiques internes à la science vis-à-vis des champs moral et politique est rompue. Si la science se permet de légiférer dans le champ moral et politique, là où seuls des déterminants moraux devraient en principe agir, il faut alors qu’en retour elle s’attende à se voir dicter de l’extérieur ce qu’elle doit trouver. La science mise au service de l’idéologie légifère avec elle mais au prix de s’être préalablement totalement pliée à elle. Les exemples sont multiples. En cherchant à justifier scientifiquement des lois de discrimination raciale, l’anthropologie nazie s’est efforcée de prouver certaines infériorités raciales. En cherchant un soutien scientifique à l’interprétation littérale des textes bibliques, le créationnisme en vient à fabriquer de toutes pièces ses données.

- Il est important tout de même de rappeler qu’aucun élément factuel prouvé conformément à une démarche proprement scientifique n’est fourni par les « chercheurs » inscrits au sein du mouvement ID.

5 . Conclusion concernant l’Intelligent Design
Finalement, si la forme prise par l’anti-science semble se compliquer avec le mouvement du « dessein intelligent », nous faisons face à la répétition de vieilles objections finalistes sur la forme intentionnellement conçue pour une fin, et donc une priorité donnée aux fins dans la Nature, résurgence idéologique au service d’un pouvoir convoité. Il s’agit bien d’un créationnisme (le Designer est extérieur à ce qu’il créé) scientifique (présenté comme théorie scientifique alternative). Sur le plan épistémologique, il s’agit en fait d’un retour à une époque antérieure au dix-huitième siècle : on convoque à nouveau la transcendance dans une explication du monde qui se veut scientifique. Le l’aveu même de ses membres, le but de l’organisation est non seulement de « moraliser » la science, mais il est surtout politique, puisqu’il s’agit de faire passer pour scientifique un créationnisme dont on tait le nom afin qu’il parvienne dans les programmes scolaires. Les partisans de l’Intelligent Design évitent en effet de faire référence à la bible et au créationnisme puisque ceux-ci ont été interdits dans les écoles par la cour suprême en 1987. Il est également conçu pour qu’il soit scientifiquement justifié de penser que toute personne qui utilise ses organes non conformément aux fonctions que le Grand Concepteur lui a assignées se comporte en décalage de ce dessein. Tout homme de loi serait donc scientifiquement soutenu de légiférer contre l’avortement ou l’homosexualité. Il s’agit donc d’un véritable scientisme métaphysique et politique. En décembre 2005 l’ID est clairement identifié au « procès de Dover » comme religion déguisée et non comme science et son enseignement est déclaré anti-constitutionnel. En effet, fin 2004, huit professeurs et parents d’élèves du lycée de la petite ville de Dover, en Pennsylvanie, avaient attaqué la décision de leur conseil d’administration de faire lire en classe de sciences un communiqué indiquant que la théorie de l’évolution n’était pas « un fait » et que « le dessein intelligent était une explication de l’origine de la vie qui différait des vues de Darwin ». Au Tribunal de Harrisburg, le juge fédéral John Jones a déclaré le 20 décembre 2005 qu’au nom de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il était « inconstitutionnel d’enseigner le dessein intelligent comme une alternative à l’évolution dans une classe de sciences d’une école publique » (Le Monde, 22 décembre 2005). Il mit un terme à une bataille judiciaire très médiatisée, d’une portée bien au-delà de la Pennsylvanie et même des Etats Unis d’Amérique. Ce fut un nouvel échec dans les incessantes batailles juridiques que livrent les créationnistes « scientifiques » à la science et à la laïcité américaine. Les résurgences des offensives créationnistes ne se termineront pas là pour autant. Elles peuvent être en effet analysées comme levier d’action des partis politiques conservateurs américains de portée plus large que la seule question de l’éducation aux sciences. C’est tout un projet de société qui va avec. D’ailleurs les résurgences concordent avec les encouragements à peine voilés de présidents américains conservateurs, par exemple en 1981 suite aux déclarations publiques de Ronald Reagan en faveur « d’Adam et Eve », et en août 2005 suite aux déclarations de George W. Bush lorsqu’il se déclara favorable à ce que l’ID soit enseigné dans les écoles. Dans un continuum idéologique anti-Darwin, anti-avortement et anti-gay, la théorie darwinienne de l’évolution n’est, certes, pas à sa place, mais est rendue responsable de tous les malheurs moraux, économiques et sociaux. La construction intellectuelle et sociale Intelligent Design commet de multiples entorses à l’intime neutralité de la science vis-à-vis du moral et du politique. Un scientisme naïf, précisément parce qu’il est ignorant des limites méthodologiques de la science, ou moins naïf lorsqu’il instrumentalise les sciences, consiste à dénaturer les sciences en réintroduisant la transcendance dans l’explication scientifique et à assigner à la science des tâches pour lesquelles elle n’est pas faite : valider des postures morales et politiques, partir à l’assaut du pouvoir politique.

Le spiritualisme scientiste

La situation française ne saurait être décrite en termes de « créationnisme scientifique », mais à coup sûr en France la science est convoquée par un créationnisme philosophique. Il faut mentionner la résurgence d’un spiritualisme qui se propose de rendre compatibles les faits établis par la science et les dogmes des grandes religions. Ainsi, l’Université Interdisciplinaire de Paris (Voir Le Monde du 2 septembre 2006) organise depuis 1995 plusieurs congrès par an, dont celui d’avril 2002 était intitulé « Science and the Spiritual Quest II ». L’organisation reçut de substantiels soutiens financiers de la désormais puissante fondation Templeton « pour le progrès de la Religion » dans les sciences (voir plus loin). L’objectif de l’UIP n’est pas de prouver scientifiquement l’interprétation littérale d’un texte sacré. L’UIP n’est pas le créationnisme « scientifique », mais commet l’une des entorses créationnistes à l’égard de l’investigation scientifique : la négation du matérialisme méthodologique. L’organisation déclare ce matérialisme obsolète (notamment avec la « déchosification de la matière de B. d’Espagnat, voir ci-dessous) et prophétise le « nouveau paradigme » du XXI ème siècle, celui d'une nouvelle alliance entre science et spiritualité. L’organisation va s’efforcer de mettre en évidence, dans notre compréhension du monde, la convergence de lignes d’argumentation scientifiques et religieuses pour que la science puisse répondre à une « quête de sens ». Science et théologie sont présentées comme les pièces d’un même puzzle, selon les mots du secrétaire général Jean Staune. En même temps, il est entendu que tout phénomène n’ayant pas encore été expliqué par la science officielle reste un champ possible pour un appel à la transcendance (ceci est explicitement écrit dans la revue de l’organisation, « Convergences »). Il y a donc un appel, encouragé par le Vatican, à convoquer la transcendance précisément là où, sur le front de la genèse des connaissances, la science pour être efficace et respectueuse de son propre contrat épistémologique doit au contraire se conformer à la rigueur et à la parcimonie les plus strictes. L’UIP proclame que la science n’interdit pas la recherche du divin, oubliant au passage le principe de parcimonie qui exclut toute hypothèse surnuméraire ad hoc. L’organisation se veut évolutionniste, mais d’un évolutionnisme compatible avec la foi religieuse, où l’homme reviendrait au centre d’un Univers ayant évolué vers lui, dont il est le dessein, et qui permettrait « d’approcher rationnellement la croyance». Toute interprétation des mécanismes de l’évolution faisant appel au nominalisme, à la variation, au hasard et à la sélection naturelle est donc récusée. L’UIP est donc anti-darwinienne, et, selon une double stratégie, d’une part utilise les mêmes objection à l’encontre du darwinisme que celles émises par les créationnistes, mais à d’autres fins ; et d’autre part fédère toute recherche qui tendrait à accréditer un néo-finalisme qui voudrait que l’apparition de l’espèce humaine fut « attendue », en quelque sorte programmée, conformément aux intuitions du père jésuite Teilhard de Chardin. D’ailleurs, en astronomie, l’UIP fédère de la même façon tout ce qui peut favoriser le « principe anthropique fort ». On peut montrer qu’un certain nombre de membres de l’UIP sont en flagrant délit d’imposture intellectuelle, selon la définition qu’ont donné à ce terme Alan Sokal et Jean Bricmont (dans « Impostures Intellectuelles », Seconde Edition, J’ai Lu, 1999 ; pour plus de détails sur cette question voir « Intrusions spiritualistes et Impostures Intellectuelles en sciences », dirigé par Jean Dubessy et Guillaume Lecointre, Syllepse, 2001).





 
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