CEA-CNRS : l’accord fait la force

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Le 22 juillet 2021, le CEA et le CNRS signaient un nouvel accord-cadre de recherche. Il rénove une longue et fructueuse collaboration, dans un contexte en forte mutation : défis sociétaux à relever au premier rang desquels figure l’urgence climatique, et un paysage de la recherche qui évolue. Éclairage avec leurs deux dirigeants : François Jacq, Administrateur général du CEA, et Antoine Petit, PDG du CNRS.

Quels sont pour vous les grands enjeux actuels pour la recherche française ?

François Jacq : Nos sociétés contemporaines évoluent dans un monde marqué par de profondes ruptures scientifiques et technologiques, avec par exemple l’irruption massive du numérique. La situation est aussi paradoxale : la recherche est à la fois perçue comme positive parce qu’elle contribue au savoir et à l’innovation tout en suscitant parfois la méfiance, soit par les conséquences des découvertes, soit par les incertitudes qui demeurent. La manière dont la recherche s’adapte à ces évolutions, dans un contexte de défis sociétaux que sont les transitions écologique, énergétique, numérique et de la médecine du futur, est fondamentale.

Antoine Petit : Un véritable enjeu est aussi de préserver l’excellent niveau global de la recherche française à l’international. La compétition mondiale en recherche est beaucoup plus féroce qu’il y a trente ans. L’exemple le plus frappant est celui de la Chine, qui est devenue un très grand pays scientifique. Nous devons y être attentifs, car le risque de décrochage de la recherche française, voire européenne, dans certains domaines est réel.

 

Quel a été l’impact de la pandémie de Covid-19 sur la recherche et quelles leçons peut-on en tirer ?

A.P. : La situation engendrée par la Covid-19 l’a une nouvelle fois prouvé, la recherche est indispensable à la société pour comprendre et aider à résoudre les grandes crises. Faciliter la prise en compte des connaissances par les citoyens est tout aussi essentiel. L’importance du temps long de la recherche fondamentale a également été illustrée. L’ARN messager a été découvert en 1961 ; mais c’est soixante ans plus tard qu’il a été utilisé pour un vaccin.

F.J. : Au-delà de la pandémie elle-même, la crise a aussi mis en lumière un certain nombre de questions et de défis sociétaux. Prenons l’exemple du changement climatique. Lorsque l’économie est à l’arrêt, les émissions de CO2 ne baissent que peu en regard de ce qu’il nous faut atteindre. La crise met en lumière l’acuité des défis. Ajoutons la prise de conscience de la domination de géants industriels chinois et américains, révélant l’importance cruciale de la maîtrise de nos chaînes d’approvisionnement et des grands processus techniques qui conditionnent nos vies. Nous, organismes de recherche, devons être présents sur ces thématiques qui étaient peut-être jusque-là minimisées. Les dimensions technologique et industrielle de la recherche, profondément inscrites dans le patrimoine d’un organisme comme le CEA, sont à cet égard vitales. D’une certaine manière, la crise nous encourage dans notre raison d’être.

A.P. : Ces questions exigent bien souvent des innovations de rupture, qui naîtront d’une recherche au meilleur niveau mondial. Elles nécessitent aussi des collaborations internationales, ou à l’échelle européenne sur certaines thématiques pour des raisons de souveraineté. C’est aussi pour cela que le CNRS se donne les moyens d’être un acteur fort, engagé dans la construction de l’espace européen de la recherche.

L’accord CNRS-CEA, c’est :

  • 49 unités communes
  • 24 unités mixtes de recherche
  • 7 unités d’appui à la recherche
  • 4 équipes mixtes de recherche
  • 14 fédérations de recherche
  • Plus de 1 700 personnes

Le paysage de la recherche française se transforme avec des nouvelles universités clusters comme Paris-Saclay, ou encore un rapprochement entre le monde industriel et la recherche académique… Que pensez-vous de ces évolutions ?

A.P. : Les mentalités évoluent. Les chercheurs travaillent beaucoup plus volontiers avec les industriels qu’il y a trente ans, et les industriels comprennent mieux tout l’intérêt de travailler avec un organisme de recherche tel que le CNRS. Développer des relations plus étroites avec les industriels, tout en assumant notre métier de base qui consiste à faire de la recherche fondamentale, est devenu au fil des ans l’une de nos priorités. Les grands défis de société ou les grandes questions industrielles ne peuvent s’aborder avec des approches mono-disciplinaires. Ils nécessitent des coopérations entre les sciences, y compris bien sûr les sciences humaines et sociales. Au sein du CNRS, qui a la chance d’avoir un spectre très large, faire travailler ensemble les équipes de nos dix instituts est un enjeu majeur car c’est une force.

F.J. : Se placer à l’interface entre les acteurs (de la recherche académique au monde industriel) est une compétence que le CEA a développée de longue date. Il réunit d’ailleurs en son sein une grande diversité d’approches. Au-delà, même si nous disposons de technologies et de savoir-faire, cela ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir créer les conditions qui permettent d’en tirer tout le profit. L’exemple récent de l’essai de création d’une filière française de production d’hydrogène décarboné est en cela emblématique, avec l’alliance entre le CEA et un industriel comme Schlumberger. L’écosystème grenoblois est aussi une très belle réussite où le CEA a joué un rôle de catalyseur, je pense. Les politiques de sites et l’émergence de clusters, comme l’Université Paris-Saclay ou l’Université Grenoble Alpes, dans lesquelles le CEA est partie prenante, marquent désormais le paysage et sont un atout. Ces lieux, qui réunissent des compétences variées, donnent une force d’impact et une capacité de mobilisation autour des grands enjeux, mais aussi pour inventer de nouvelles approches.

A.P. : La création de ces universités de grande taille est en effet une chance pour la recherche française. Et le CNRS se réjouit de leur montée en puissance dans les classements internationaux. Nous sommes fiers d’en être des partenaires privilégiés. Il nous faut maintenant développer des collaborations plus individualisées et reposant davantage sur des stratégies scientifiques partagées.

 

Quelles sont les ambitions de la collaboration CEA-CNRS ?

F.J. : Notre accord atteste de cette volonté de mobilisation commune. Il a été construit pour nous permettre, ensemble, de relever un certain nombre des grands défis précédemment évoqués. Au travers de programmes de recherche communs, mais aussi via les PEPR1 que nous copilotons, avec Inria pour deux d’entre eux (technologies quantiques – cybersécurité - hydrogène décarboné). Plus que l’accord lui-même, c’est la coopération enthousiaste et ouverte, quotidienne et concrète, qui existe entre nos deux organismes, que je souhaite souligner.

A.P. : Cet accord est symboliquement important, à la fois en interne et vis-à-vis des pouvoirs publics, par le message qu’il porte : les deux plus grands organismes de recherche français, qui figurent parmi les plus importants au niveau international, affichent une convergence de vue. François et moi, nous nous connaissons maintenant depuis une quinzaine d’années, et je peux témoigner de la liberté et du climat de confiance dans nos échanges. Cette entente bénéficie également à nos équipes. C’est une vertu pour que le système fonctionne.

F.J. : Les cultures et les positionnements de nos établissements ne sont pas les mêmes. Nos approches sont complémentaires, celle du CEA étant peut-être davantage tournée vers des enjeux d’interface avec le monde économique, de technologie, d’innovation, tout en s’enrichissant d’une science de base reconnue au plan international.

  • 1. Programme et équipement prioritaire de recherche.

CNRS-CEA : nos programmes communs

  • Physique nucléaire et hautes énergies
  • Nanosciences
  • Sciences du vivant et médecine du futur
  • Neurosciences
  • Calcul scientifique
  • Hydrogène
  • Quantique
  • Cybersécurité

On constate depuis plusieurs années une défiance à l'égard de la parole publique, et plus récemment des experts, y compris des scientifiques. Comment y répondre ?

F.J. : La défiance à l’égard de la parole publique, des experts, y compris des scientifiques, n’est pas un sujet nouveau. Face à cela, nous devons réexpliquer les mécanismes du fonctionnement de la recherche : la réalité de la pratique scientifique, sa complexité, sa progression par le débat, la controverse. Et réfléchir à la manière de porter les savoirs et de les partager, en sortant d’une posture de « savoir immaculé ». Dans cette réflexion, les sciences humaines et sociales peuvent nous aider.

A.P. : Constate-t-on plus de défiance ? Je n’en ai jamais vu la démonstration. Internet et les réseaux sociaux ont simplement davantage mis en avant des opinions. Mais je crois que les citoyens ont une vraie soif de savoir. Pour autant, tout n’est pas discutable : la Terre n’est pas plate ! A nous de mieux expliquer ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas. La science, c’est le doute permanent. L’expertise scientifique collective, c’est-à-dire validée par les pairs, qui se construit et s’accumule au fil du temps, est aussi une notion essentielle à comprendre et à partager. Des institutions comme le CNRS ou le CEA pourraient se porter garants de cette expertise, même si cela serait une grande responsabilité pour nous.