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LINGUISTIQUE LA GRAMMAIRE AU BERCEAU Mari a 8 mois. Son père est japonais, sa mère anglaise. Et, déjà, la petite fille sait parfaitement faire la différence entre ces deux langues. Comme l’ont mis en évidence des scientifiques du Laboratoire psychologie de la perception (LPP)1 et de l’université de British Columbia, les bébés bilingues ont une stratégie toute particulière pour distinguer leurs langues maternelles : ils s’appuient sur la mélodie des phrases. « Pour faire cette distinction, les bébés bilingues utilisent la position des mots et leur accentuation, qui sont intimement liées à la structure grammaticale de la langue. Et ce, bien avant de prononcer leurs premiers mots ! » indique Judit Gervain, du LPP. Dès leur plus jeune âge, les bébés intègrent en effet de nombreuses subtilités du langage. Ils savent, par exemple, reconnaître deux catégories de mots grâce à leur fréquence d’utilisation : les mots de fonctions (article, pronom, préposition, etc.), très fréquents, et les mots de contenus (nom, verbe, adjectif, etc.), moins fréquents. Or, les langues comme le français ou l’anglais utilisent les mots de contenus, plus longs et plus accentués, en position finale. Tandis que les langues comme le japonais, l’hindi ou le turc, à l’inverse, les utilisent en position initiale. Les chercheurs se sont alors demandés si les bébés bilingues étaient capables de distinguer ces variations d’organisation. « Nous avons soumis une cinquantaine de bébés bilingues âgés de 8 mois à une langue artificielle composée de syllabes plus ou moins longues et accentuées, puis nous avons joué sur l’ordre des mots, autrement dit sur la grammaire de cette langue », explique Judit Gervain. Résultat de l’étude : en plus de la fréquence des mots, les bébés bilingues utiliseraient l’ordre et l’intensité des mots pour reconnaître et apprendre différentes langues. « Contrairement à ce que certaines théories avancent, l’acquisition de la grammaire se ferait en parallèle et en interaction avec l’apprentissage des sons et des mots, et non dans un second temps, résume la chercheuse. Ces résultats montrent, par ailleurs, que l’apprentissage de la grammaire dans un milieu bilingue ne pose aucun problème aux enfants. » 1 Université Paris Descartes/CNRS. 31 SOCIÉTÉS Nature Communications Février 2013 © Gaël Pollin / IFAO  ÉGYPTOLOGIE DES PAPYRUS VIEUX DE 4 600 ANS DÉCOUVERTS À OUADI EL-JARF Ils avaient démarré en 2011 les fouilles de ce site archéologique égyptien situé sur la côte du Sinaï. Au printemps 2013, Pierre Tallet et son équipe du laboratoire Orient et Méditerranée1 ont découvert des trésors dans le port de Ouadi el-Jarf : les papyrus les plus anciens connus à ce jour et 99 ancres de bateaux de l’Ancien Empire. Vieux de 4 600 ans, ces vestiges attendaient là, sur le rivage de la mer Rouge, au coeur d’un site qui s’impose désormais comme le plus vieux port de mer construit du monde. Il était utilisé sous le règne de Khéops, au début de la IVe dynastie (vers 2 600 ans avant J.-C.), pour aller chercher dans le Sinaï des matériaux comme le cuivre et la turquoise utilisés pour l’édification des pyramides. « Ouadi el-Jarf était un port de grande envergure, comprenant divers types de constructions réparties sur cinq kilomètres. Notamment un système de galeries “magasins” creusées dans la montagne, à quelques kilomètres du littoral, vraisemblablement destinées à entreposer du matériel », précise Pierre Tallet. Si les archéologues s’attendaient à y trouver des fragments de bateaux et des informations sur le fonctionnement du port, ils étaient loin d’imaginer qu’ils allaient mettre la main sur 300 à 400 fragments de papyrus ! « On trouve sur ces documents la mention du 13e recensement du pharaon, qui correspond à sa 27e et dernière année de règne, détaille Pierre Tallet. C’est une vraie chance, car les dates sont rares pour l’Ancien Empire. » La découverte est inestimable : ces papyrus sont antérieurs d’au moins un siècle aux premiers documents comparables connus. Ils contiennent une comptabilité de l’approvisionnement des équipes qui travaillaient dans le port, ainsi qu’une belle surprise : le journal de bord d’un fonctionnaire de l’administration égyptienne du nom de Merer. L’homme y relate notamment les voyages effectués dans les carrières de calcaire de Tourah, afin d’aller chercher des pierres qu’il rapporte à Gizeh. Pour les chercheurs, aucun doute possible : ce chef d’équipe travaillait sur le chantier de la pyramide de Khéops, et le port de Ouadi el-Jarf constituait la base arrière du chantier des pyramides, auquel toute l’activité du pays et la navigation sur la mer Rouge étaient subordonnées. 1 Orient et Méditerranée, textes – archéologie – histoire (Université Paris Sorbonne/ Université Paris 1/CNRS/EPHE/Collège de France/Musée du Louvre). Ce papyrus comptable daté de la dernière année du règne de Khéops est à ce jour le plus ancien papyrus inscrit connu.


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