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N° 274 I septembre-octobre 2013 Décryptage | 17 Neurosciences Des chercheurs américains ont réussi à créer de faux souvenirs chez des souris. Le neurobiologiste Serge Laroche analyse les enjeux de cette découverte. Pourra-t-on bientôt remodeler nos souvenirs ? Par julien bourdet La réalité rejoint la fiction : une équipe américaine du Massachusetts Institute of Technology (MIT) est parvenue pour la première fois à implanter de faux souvenirs dans le cerveau de souris qui ont réagi comme s’ils étaient réels. Un exploit qui éclaire le fonctionnement de notre propre mémoire et qui pourrait même conduire, un jour, à effacer des souvenirs déplaisants chez certaines personnes. Ce que l’on vient de démontrer Pour réaliser cette première, les chercheurs du MIT ont eu recours à l’optogénétique1, une technique qui permet d’activer certains neurones lorsqu’on les expose à une source lumineuse. Pour être réceptives à la lumière, les cellu- les nerveuses doivent avoir été au préalable modifiées génétiquement pour exprimer une protéine, la channelrhodopsin. Dans l’expérience, les souris dont les neurones ont été modifiés ont été placées dans une boîte  A qu’elles ne connaissaient pas. « Pour mémoriser ce nouvel environnement, un ensemble spécifique de neurones se sont activés, explique Serge Laroche. Ces neurones ont alors synthétisé la channelrhodopsin.  » Le lendemain, les souris ont été mises dans une boîte B, différente de la première. Les chercheurs ont alors réactivé le souvenir de la boîte A en éclairant les neurones à l’aide d’une sonde implantée dans le cerveau des souris. Au même instant, les rongeurs ont reçu un petit choc électrique sur les pattes. Le troisième jour, les souris ont été remises dans la boîte A et, alors qu’elles n’y avaient jamais reçu de choc électrique, elles ont adopté un comportement de peur. « En faisant revivre aux souris le souvenir de la boîte A au moment où elles recevaient un choc électrique dans la boîte B, les chercheurs sont parvenus à leur faire associer deux événements indépendants pour en faire un faux souvenir  », analyse le neurobiologiste. Ce qu’impli quent ces résult ats Ces recherches menées sur des souris – animal modèle par excellence en neurosciences  – nous éclairent sur les processus de mémorisation de notre propre cerveau. Elles viennent confirmer de manière éclatante une idée acquise depuis quelques années seulement : notre mémoire n’est pas fixée une fois pour toutes, mais elle est dynamique, susceptible de changer à chaque fois que l’on se souvient de quelque chose. « Un souvenir correspond à une configuration spécifique de l’activité de neurones interconnectés, précise Serge Laroche. Lorsqu’on se remémore un souvenir, ce réseau de neurones est réactivé, mais il est aussi réactualisé : de nouvelles informations – le choc électrique, dans l’expérience  – sont incorporées à ce souvenir. Et parfois, cette mise à jour peut aboutir à la création d’un faux souvenir, comme l’ont mis en évidence les chercheurs du MIT. » Ce que cela pourrait changer Sans aller jusqu’à un scénario de sciencefiction où l’on manipulerait à loisir la mémoire des gens, l’idée de créer de faux souvenirs pourrait être utilisée un jour pour soigner certaines personnes. « Dans le futur, on espère ainsi pouvoir effacer les mauvais souvenirs chez des patients souffrant de stress post-traumatique ou chez des anciens drogués », indique Serge Laroche. Chez ces personnes, on sait que le contexte initial (mêmes lieux, même entourage…) fait ressurgir les souvenirs déplaisants. Il s’agirait alors d’éliminer cette association, voire même de créer de faux souvenirs agréables liés à ce contexte. « Bien entendu, l’optogénétique n’est pas envisageable chez l’homme, rassure le chercheur. À la place, on utiliserait des molécules pour bloquer l’activité de certains neurones. Des essais qui pourraient aboutir un jour à des traitements sont déjà en cours. » 1. Lire « Lumière sur l’optogénétique », CNRS Le journal, n° 263, décembre 2011, p. 35. serge laroche Directeur du Centre de neurosciences Paris-Sud (CNRS/Université Paris-Sud), à Orsay, ce médaillé d’argent du CNRS s’intéresse aux mécanismes cellulaires et moléculaires impliqués dans la mémoire et ses dysfonctionnements. Contact : Centre de neurosciences Paris-Sud, Orsay Serge Laroche > serge.laroche@u-psud.fr dr © s. mill et pour cnrs le journal


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