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N° 274 I septembre-octobre 2013 L’enquête | 27 traduire la présence ou non de taches solaires observée par les astronomes du passé en flux ou en spectre de lumière ? » Les volcans, eux, projettent des cendres qui refroidissent l’atmosphère. Or, si les éruptions récentes sont bien documentées, les chercheurs n’ont que peu d’informations sur les plus anciennes. Quelle était la taille des poussières ? Quelle en était la quantité ? « Nous n’avons pas non plus assez de recul sur les événements extrêmes comme les tempêtes, observe Hervé Le Treut. Autrefois, ceux qui pouvaient acquérir des informations – marins ou aviateurs – avaient évidemment plutôt tendance à les éviter. Et, sur certains continents, ces événements faisaient uniquement partie de traditions orales. » les limites des modèles Le caractère chaotique du climat et sa variabilité naturelle ne sont pas les seules difficultés auxquelles les climatologues doivent faire face dans leurs recherches. Les prévisions sur le climat futur sont réalisées à l’aide de modèles numériques qui s’appuient sur les lois de la physique atmosphérique et océanique. Ces modèles sont à peu de chose près les mêmes que ceux utilisés en météorologie pour prévoir le temps à une échéance de quelques jours. « Mais, contrairement aux modèles de prévisions météorologiques, les modèles climatiques n’utilisent pas d’observations directes pour corriger les trajectoires, explique Jean-Louis Dufresne. Par exemple, lorsque des basses pressions sont observées au-dessus 16 17 de l’Atlantique, les données sont enregistrées dans les modèles météo qui simulent une dépression et son évolution. Au fil du temps, si le modèle dérive, la trajectoire de la dépression peut être corrigée par les observations suivantes pour aboutir à des prévisions fiables à quelques jours. » En climatologie, la page est blanche. Le modèle doit lui-même créer les conditions initiales, faire évoluer les grandes structures atmosphériques comme les dépressions ou les anticyclones sur des dizaines d’années, sans aucune observation pour le corriger. « Si, par exemple, les dépressions et les grandes structures associées sont systématiquement placées trop au sud, ce sont toutes les structures climatiques qui seront mal positionnées, indique Jean-Louis Dufresne. Rien ne les corrige. » La difficulté est encore plus grande à l’échelle régionale (une région correspondant dans ce cas à un sous-continent). Le climat régional dépendant fortement du climat global. Il faut que ce dernier soit déjà très bien simulé pour que les modèles parviennent à faire de bonnes prévisions sur le premier. Et, comme il n’y a pas de climat sans rétroactions, les effets régionaux vont à leur tour influer sur la circulation globale. « Nous savons, par exemple, que l’évolution des pluies sera très hétérogène sur la planète, remarque Jean-Louis Dufresne. Elles vont augmenter à l’équateur et aux hautes latitudes, diminuer dans les régions subtropicales et augmenter ou diminuer selon les saisons aux moyennes latitudes. Or les frontières exactes entre toutes ces zones dépendent de la circulation globale et de sa variation, sur laquelle, il y a encore beaucoup d’incertitudes. » un ris que climati que bie n réel Pour Hervé Le Treut, ce problème de l’incertitude est capital pour les recherches sur l’adaptation au changement climatique. « Il ne faut pas croire aveuglément les modèles, prévient-il. Ce n’est pas parce qu’ils prédisent en moyenne plus de sécheresse dans une région qu’il ne faudra y semer que des plantes résistantes à la sécheresse. Les prévisions ne se traduisent pas par des risques permanents. Des pluies pourraient aussi augmenter localement, et les plantes trop spécialisées n’y résisteraient pas. » Malgré tout, l’urgence est là, car le risque climatique est bel et bien réel. « C’est notre rôle, en tant que climatologues, de réaffirmer sans cesse ce fait et de dénoncer toutes les contre-vérités qui sont dites dans ce domaine, estime Hervé Le Treut. Il est probable que nous ne sachions jamais avec exactitude ce qui va advenir. Mais cela ne doit pas empêcher d’agir. Nous ne savons pas prédire où et quand un tremblement de terre va survenir, mais nous connaissons les zones à risque et nous y construisons des bâtiments résistants. Nier le changement climatique serait donc un peu comme dire que, puisque nous ne savons pas les prévoir, les tremblements de terre n’existent pas. » 1. Unité CNRS/École polytechnique/UPMC/ENS. Contacts : Jean-Louis Dufresne > jean-louis.dufresne@lmd.jussieu.fr Hervé Le Treut > letreut@lmd.jussieu.fr 16 Les phénomènes extrêmes comme les tempêtes, ici à Nice en 2011, font courir des risques accrus aux populations. 17 Diminuer les rejets des gaz à effet de serre pour limiter le changement climatique est une nécessité, mais les mesures sont difficiles à prendre. À voir sur le journal en ligne : le film L’homme responsable du réchauffement. © V. HACHE/AFP Pour en savoir + à lire i Le Climat à découvert Outils et méthodes en recherche climatique Catherine Jeandel et Rémy Mosseri (dir.), CNRS Éditions, 2011, 288 p. Gestion des risques naturels Leçons de la tempête Xynthia Valentin Przyluski, Stéphane Hallegatte (coord.), Éditions Quæ, coll. « Matière à débattre et à décider », 2012, 264 p. Changement climatique : les savoirs et les possibles Jérôme Chappellaz, Olivier Godard, Sylvestre Huet et Hervé Le Treut, La Ville Brûle, coll. « 360 », 2010, 240 p. © jianan yu/RE UTER S


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