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N° 274 I septembre-octobre 2013 Portrait | 29 w Contact : Centre de recherches en mathématiques de la décision, Paris Maria J. Esteban > esteban@ceremade.dauphine.fr © s. ruat pour cnrs le journal des options valables, mais elle est jeune et nationaliste : à 22 ans, pas question pour elle de transiger avec ses idéaux politiques, et de choisir cette Espagne qui refuse son indépendance au Pays basque. Et puis c’est l’occasion de partir à l’étranger, en particulier de venir à Paris, « l’épicentre des mathématiques ». Grâce à une bourse du gouvernement français, elle enchaîne DEA et doctorat à l’université Pierre-et-Marie-Curie, réussit le concours d’entrée au CNRS et pose ses valises au Laboratoire d’analyse numérique2, à Paris. Décidé à étouffer toute velléité de retour au bercail de sa brillante étudiante, son directeur de thèse la convainc d’embrayer sur une thèse d’État3, qu’elle achève en 1987. une énergie débordante « Ensuite, je n’ai plus quitté Paris », confie dans un sourire Maria J. Esteban, pourtant difficile à attraper dans la capitale ! Toujours entre deux avions, elle siège au sein d’une incroyable quantité de jurys de prix scientifiques, de sociétés savantes et de comités d’évaluation à travers le monde. Il faut dire que les responsabilités ne lui ont jamais fait peur. C’est ainsi qu’en 1995, quelques années après avoir quitté son premier laboratoire pour rejoindre le Ceremade, elle accepte d’en prendre la direction. En 2004, elle devient secrétaire générale de la Société de mathématiques appliquées et industrielles (Smai), puis sa viceprésidente en 2006 et sa présidente en 2009. Dans cette association, elle s’intéresse de plus en plus aux mathématiques industrielles et à leurs modélisations, indispensables pour concevoir, par exemple, les ailes d’avion les plus aérodynamiques, les moteurs les moins gourmands en énergie, ou optimiser n’importe quelle autre machine, avant d’en construire en dur les très coûteux prototypes. « On ne réalise pas l’importance des mathématiques dans nos vies quotidiennes », insiste Maria J. Esteban. Qu’il s’agisse de l’Internet et du Wi-Fi, qui doivent une fière chandelle à la théorie des réseaux ; de la bourse et des sociétés d’assurance, démunies sans la théorie des jeux ; ou encore des cartes bancaires, inutilisables sans cryptage des données, « les maths sont vraiment partout  », remarque la chercheuse. À partir de 2009, Maria J. Esteban participe à la coordination d’une étude sur les mathématiques industrielles en Europe4. Objectif : en dresser l’état des lieux et proposer des moyens pour les renforcer. Conscients de l’apport de cette science, des responsables en recherche et développement de toute l’Europe accourent aux réunions de travail. « Cela me fait penser qu’un livre récemment publié en Allemagne a donné la parole aux P-DG de Siemens, Bayer ou encore Mercedes, signale la chercheuse. Ils y expliquent comment les mathématiques leur font économiser des millions ! » Et en France alors ? Niveau tout à fait honorable, notamment grâce « à une bonne tradition de collaborations et  au récent travail de l’Amies5 », note la mathématicienne. Mais pourrait mieux faire, par exemple au niveau des PME. « Les petites entreprises françaises, même quand elles connaissent l’apport capital des maths, n’ont souvent pas les moyens d’investir dans la recherche et ignorent qu’il existe des programmes d’aide financière, regrette-t-elle. Quant aux chercheurs, il est dommage que leurs collaborations avec les industriels ne soient pas prises en compte dans leurs évaluations : cela n’incite pas les jeunes à y investir leur temps et leur énergie, car ils ont d’abord besoin de publier des résultats purement scientifiques afin d’asseoir leur carrière… » un engageme nt européen Ces dernières années, la mathématicienne s’est de plus en plus engagée dans la politique de la recherche au niveau européen. En 2015, en commençant son mandat à l’Iciam, aux manettes d’une organisation internationale, elle aura une vision mondiale. Son programme ? Il est encore un peu tôt pour en parler. Mais elle sait déjà qu’elle aimerait « dynamiser les échanges entre les membres –  qui sont les sociétés savantes de nombreux pays – et exporter au niveau mondial les travaux réalisés avec l’expertise européenne sur les mathématiques industrielles ». Et l’Espagne  ? La chercheuse basque est-elle toujours “fâchée” contre elle ? « Mes travaux et mes fonctions m’amènent bien évidemment à collaborer avec des scientifiques et des organismes de toutes les nations, y compris l’Espagne. De toute façon, avec l’âge, je me suis adoucie sur ces questions ! », s’amuse-t-elle. 1. Unité CNRS/Université Paris-Dauphine. 2. Unité CNRS/UPMC, aujourd’hui renommée Laboratoire Jacques-Louis-Lions. 3. Thèse nécessitant cinq à dix ans de recherche, supprimée en 1985. 4. Étude réalisée par le Forward Look « Mathematics and Industry » de l’European Science Foundation. 5. Agence pour les mathématiques en interaction avec l’entreprise et la société (Labex créé en 2011 et impliquant le CNRS). maria J. esteban en 5 dates 1956 N aissance à Barakaldo, près de Bilbao, en Espagne 1979 Arrivée à Paris pour suivre un DEA 1981 Entrée au CNRS 2009-2012 P résidente de la Smai 2013 Élue présidente de l’Iciam pour quatre ans (2015-2019) « On ne réalise pas l’importance des mathématiques dans nos vies quotidiennes. »


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