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w 6 | L’événement cnrs I LE JOUNRAL Littérature Il y a cent ans paraissait Du côté de chez Swann. Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, revient sur l’importance du roman de Marcel Proust. Proust traverse le temps propos recueill is Par ale xandra dejea n En novembre  1913, il y a tout juste cent ans, Marcel Proust publiait Du côté de chez Swann, premier tome d’À la recherche du temps perdu. En quoi ce roman a-t-il marqué l’histoire de la littérature ? Antoine Compagnon : La Recherche est un roman de 3 000 pages qui s’étend sur sept tomes, dont trois parus après la mort de Proust. Écrit à la première personne, il retrace la vie et les souvenirs du narrateur, membre de la haute société parisienne du début du xxe siècle, qui rêve de devenir écrivain. C’est une vaste réflexion sur l’identité, l’écriture, l’art et la mémoire. Extrêmement composé, dans sa construction et dans son style, en rupture avec les codes du roman classique, il est de ces grands livres qui marquent leurs lecteurs pour toujours. Cela explique que, cent ans après sa parution, il continue de captiver les chercheurs en littérature. q Antoine Compagnon, directeur de l’unité du CNRS La République des Lettres. « Si telle chose a lieu à tel moment dans le roman, c’est parce qu’elle aura une répercussion 1 000 pages plus loin. » Le début du roman, dans lequel on trouve l’épisode de la madeleine, fait partie de la mémoire collective. A. C. : En effet, « Combray », la première partie du roman, où le narrateur évoque son enfance, a particulièrement frappé les lecteurs. « Combray », c’est en quelque sorte l’enfance perverse, celle-là même dont parle Freud, contemporain de l’auteur. Je ne parle pas d’inconscient, parce que Proust n’emploie pas ce mot, mais il y a une forte présence de la sexualité, du rêve, du désir, du corps. Une scène d’onanisme est suggérée dès la page 3. Proust renverse aussi les techniques du roman français traditionnel. Supprimant toute étape de présentation des personnages, il nous fait entrer directement, dès la première ligne, dans le lit du narrateur, qui met « trente pages à se réveiller », comme l’avait déploré un rapport de lecture. Un peu plus loin, il y a l’épisode de la madeleine : en savourant ce petit gâteau, l'enfance du narrateur à Combray resurgit, intacte. Puis, peu à peu, ce qui se dégage, c’est le désir sexuel et la vocation d’écrivain, fil conducteur de ces 150 premières pages. Une explication littéraire est-elle indispensable pour percevoir le degré de composition de l’oeuvre ? A. C. : À la parution, beaucoup de lecteurs ont dit : « C’est écrit au fil de la plume, ce sont des mémoires, du bavardage… » Un bon lecteur comme Jacques Rivière, secrétaire général de La Nouvelle Revue française (NRF), a compris, lui, qu’au contraire ce livre était extrêmement composé. « Rien n’est là par hasard », disait Proust : si telle chose a lieu à tel moment, c’est parce qu’elle aura une répercussion 1 000 pages plus loin, à l’autre bout du roman. Mais cette dimension du roman n’est pas comprise au départ, sauf par les plus fins lecteurs. C’est le dernier tome, Le Temps retrouvé, qui donne la clé du roman. Quelle est cette clé ? A. C. : À la recherche du temps perdu est un livre sur l’impuissance d’écrire. Le narrateur veut écrire et, parfois, il est saisi par des moments de ravissement, comme la madeleine ou d’autres épisodes. Ces moments de ravissement sont suscités par un souvenir involontaire, lorsqu’une sensation présente – déguster la madeleine  – fait revenir le passé, intact. Dans Le Temps retrouvé, plusieurs épisodes de mémoire involontaire successifs apportent alors au narrateur une révélation : ce choc de deux sensations, présente et passée, lui permet de dépasser la temporalité humaine, d’accéder à une transcendance. Ces moments, ces épiphanies, sont aussi la clé de l’art, du pouvoir de l’écrivain. Il construit ainsi une théorie esthétique : la métaphore, l’alliance de deux termes, permet de restituer un peu de temps à l’état pur. Toute la Recherche mène donc à cette révélation du Temps retrouvé. Pourtant, à l’automne 1912, quand Proust cherche à faire publier Du côté de chez Swann, aucun éditeur n’en veut. Pourquoi ? A. C. : Entre novembre 1912 et février 1913, trois éditeurs successifs, Fasquelle, les éditions de la NRF et Ollendorff, refusent en effet le roman. L’aspect matériel du manuscrit y est pour beaucoup  : il était très gros, près de 900 pages, et sa présentation était très complexe, avec des pages dactylographiées de plusieurs époques différentes, auxquelles étaient greffés des ajouts manuscrits. Il était donc difficile à lire. Proust annonçait en plus qu’il prévoyait un second volume de longueur semblable, dans lequel il parlerait d’homosexualité… Cela avait de quoi faire peur ! C’est ce qui a contraint Proust à publier son livre à compte d’auteur, chez Grasset, qui a accepté le manuscrit sans le lire. © p. im bert/coll ège de france À lire. > Proust entre deux siècles, Seuil, 2013 (rééd.), 320 p. > Un été avec Montaigne, Équateurs, coll. «Parallèles », 2013, 176 p.


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