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N° 274 I septembre-octobre 2013 L’événement | 7 Comment a été accueilli le roman à sa parution ? A. C. : Contrairement à une idée reçue, il a eu du succès dès sa publication, en novembre 1913. Bien couvert par la presse, il se hissait à près de 3 000 exemplaires vendus à la veille de la guerre, en août 1914 : une bonne vente à l’époque pour un roman. Et, dès janvier 1914, André Gide écrit personnellement à Proust pour lui dire que le refus de son manuscrit constitue la plus grande erreur de la NRF. Ironie du sort, cette publication dont il rêve depuis son adolescence coïncide avec une rupture tragique pour lui sur un plan personnel : Agostinelli, son secrétaire chauffeur pour lequel il éprouve une grande passion, quitte le domicile de l’écrivain le 1er décembre. À l’étranger, le succès est encore plus rapide… A. C. : Oui, la consécration est immédiate. Dès décembre 1913, le Times Literary Supplement, à Londres, lui consacre un article, et des critiques considèrent que c’est un livre très original, important. Une traduction en anglais du premier volume paraît dès 1922. En Italie aussi, dès janvier 1914, un article de presse annonce que, dans trente ou cinquante ans, ce livre sera un classique. Et en Allemagne, les plus grands critiques écrivent sur Proust dès les années 1920. En fait, il a immédiatement été beaucoup mieux compris hors de France qu’en France. Comment expliquer ce clivage ? A. C. : Dans la France de l’affaire Dreyfus, les préjugés biographiques, l’image d’un auteur snob, homosexuel et juif, ont freiné la lecture, ce qui n’est pas le cas en Angleterre, en Allemagne Les temps forts du centenaire de swann L’équipe Proust de l’Institut des textes et manuscrits modernes (Item, unité CNRS /ENS ), dirigée par Nathalie Mauriac Dyer, est au coeur de nombreux événements autour du grand écrivain. Ainsi, tous les amateurs sont conviés le 18 novembre à l’Item à la journée « Cent ans de Swann, cent ans d’édition proustienne ». Chacun peut aussi consulter sur le site Internet de l’Item les manuscrits de la Recherche, soit 13 000 pages du fonds numérique de la Bibliothèque nationale de France. À visionner aussi sur Internet le colloque « Du côté de chez Swann ou le cosmopolitisme d’un roman français », organisé par Antoine Compagnon et Nathalie Mauriac Dyer les 13 et 14 juin. À lire, enfin, Proust, 1913, n° 36 de la revue Genesis (Pups, 216 p.) contenant un fac-similé dépliable d’une affiche de Du côté de chez Swann. Les chercheurs pourront également participer à de nombreux colloques internationaux, notamment à Columbia en octobre, à Oxford et à Padoue en novembre, et à Exeter en décembre ; ainsi qu’au colloque « Comment traduire Proust ? », organisé par la Société d’études des pratiques et théories en traduction et le Réseau Asie-Imasie (CNRS) les 28 et 29 novembre, à Paris. en LIGNE. > www.item.ens.fr/index.php?id=578147 > www.college-de-france.fr/site/antoine-compagnon > www.septet-traductologie.com Contact : Institut des textes et manuscrits modernes, Paris Nathalie Mauriac Dyer > nathalie.mauriac@ens.fr ou aux États-Unis. Ce retard est amplifié par la mort de Proust en 1922. Tous ceux qui l’ont côtoyé publient alors leurs anecdotes personnelles et leurs lettres de l’écrivain. En 1962, quand la grande émission littéraire de la télévision Portrait-Souvenir lui est consacrée, on n’est toujours pas sorti de l’âge des témoins. On n’invite sur le plateau que des proches, pas un seul critique ! Cela n’existe pas à l’étranger. Proust est-il un auteur universel ? A. C. : À la recherche du temps perdu est traduit dans toutes les langues européennes, mais aussi en chinois, en coréen, en japonais… Proust est un auteur que tout bon éditeur se doit d’avoir à son catalogue, et cela est vrai dans le monde entier. D’ailleurs, pour le centenaire, de nombreux événements sont prévus à l’étranger. Cette année, dans mon séminaire, j’ai invité des personnalités d’horizons très différents à parler de la façon dont la lecture de ce roman avait marqué leur vie. Qu’ils soient mathématiciens comme Alain Connes, géologues comme Xavier Le Pichon, ou historiens comme Pierre Nora, tous ont parlé de la façon dont la lecture de Proust avait infléchi leur existence. C’est ce que fait la littérature. En ce sens, Marcel Proust fait partie d’une sorte de patrimoine universel. © J.-P. chabot Contact : La République des Lettres, Paris Antoine Compagnon > antoine.compagnon@college-de-france.fr


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