Au Centre Poncelet à Moscou, 20 ans de recherches collaboratives

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Depuis de nombreuses années, le CNRS partage des engagements scientifiques forts avec la Russie. Exemple notable, l’Interdisciplinary Scientific Center Poncelet, basé à Moscou, qui a récemment travaillé sur la modélisation du COVID-19. Rencontre avec Sergei Nechaev, son directeur.

L’Interdisciplinary Scientific Center Poncelet (ISCP) à Moscou est l'une des plus anciennes collaborations du CNRS en Russie. Quels sont ses sujets de recherches ?

Sergei Nechaev1 : Le Centre Poncelet est un International Research Laboratoryirl qui existe depuis bientôt 20 ans. Dédié uniquement aux mathématiques fondamentales et appliquées à ses débuts, ce laboratoire a aujourd’hui élargi sa thématique à la physique mathématique et l’informatique théorique autour d’un nouveau partenariat  et un hub pour des projets de recherche conjoints. Nous menons des recherches allant de la topologie et géométrie algébrique à la théorie des cordes, l’informatique et bio-informatique jusqu’à l’analyse de réseau et l’apprentissage automatique pour la génomique 3D et les études cérébrales, que nous avons développés plus récemment en 2019.

Vous venez par ailleurs de faire une étude sur le COVID-19.

S. N.: Nous avons en effet récemment mené une étude en modélisation sur sa transmission avec comme sujet « Auto-isolation ou fermeture des frontières : quelle meilleure solution pour prévenir la propagation d’une épidémie ? ». En modélisant la propagation du Covid-19 par des équations sur les réseaux et en déterminant son comportement à travers la résolution numérique de ces équations selon le modèle SIR2 et selon ces deux choix stratégiques d’auto-isolation ou de fermeture des frontières, nous avons démontré que l’auto-isolation empêchait mieux la propagation d’une épidémie que la fermeture des frontières. Cette étude est le sous-produit de notre thématique « Les effets critiques et collectifs dans les graphes et les réseaux », qui a fait l'objet de plusieurs conférences.

Comment votre laboratoire est-il impliqué dans le paysage scientifique du pays ?

S. N.: Nous travaillons avec cinq partenaires russes de premier plan : l’Université Indépendante de Moscou – où le laboratoire est implanté, la Haute École d’Économie – la meilleure université russe dans le domaine des mathématiques, l’Institut de science et technologie de Skolkovo – que l’on peut décrire comme le MIT Russe, l'Institut Steklov de mathématiques – centre de recherche de pointe en mathématiques appliquées et physique mathématique, et l'Institut A. A. Kharkevich, spécialiste en transmission de l'information. Nos équipes comptent aujourd’hui 35 chercheurs, en provenance des laboratoires russes et français, dont 21 Russes et 14 Franco-Russes. Ces derniers ont des affiliations permanentes à des instituts de recherche russes. Être affilié avec le Centre Poncelet donne des avantages pour inviter des collègues étrangers, obtenir des visas et un logement pour les visiteurs, organiser des conférences, etc.

L’objectif est de favoriser les échanges et les idées entre chercheurs russes et français, et nous apportons notre soutien, autant que possible, aux chercheurs extérieurs - 30 visiteurs sont accueillis par an et 1 à 2 visiteurs de long terme sont invités par le CNRS. Nous développons également les échanges pour les étudiants et post-doctorants. J’ai par exemple récemment rencontré l’Université Paris-Saclay pour leur proposer d’entrer dans notre programme d’échange. Cela permet à la fois aux étudiants français de tisser des liens avec la recherche russe, mais également aux étudiants russes de découvrir comment la recherche fonctionne à l’étranger.

Concernant nos recherches conjointes, il s'agit de collaborations 'bottom-up', qui viennent des chercheurs, passent ensuite par leurs laboratoires, et si cela fonctionne, se terminent par des demandes de subventions.

Quelles sont les principales collaborations scientifiques entre le CNRS et la Russie ?

S. N.: L’organisme dispose de quatre autres IRL dans le pays : le Centre d’Études Franco-Russe de Moscou3 dédié aux sciences humaines et sociales ; le laboratoire « ArchaeoZOOlogy in Siberia and Central Asia » (ZooSCAn) - créé en 2021 et implanté à Novossibirsk, en Sibérie occidentale - dédié à l’archéologie ; et enfin deux laboratoires en sciences environnementales, « Coévolution Homme-Milieu en Sibérie Orientale » et « Recherches multidisciplinaires sur l'art préhistorique d'Eurasie », en partenariat également avec des institutions sibériennes, respectivement à Iakoutsk et Novossibirk .

Plus largement, le CNRS est le 1er partenaire de la Russie en terme de co-publications scientifiques (voir encadré) et reste très engagé avec le pays sur le plan de la physique nucléaire, des sciences de la Terre, du changement climatique ou des recherches polaires.

Comment le monde de la recherche en Russie traverse-t-il la crise du COVID-19 ?

S. N.: Comme partout dans le monde, la première vague de la pandémie de Covid-19 a touché la Russie de février à juin 2020 : tout était bloqué et un confinement a été décrété à Moscou. Comme en France, les restrictions ont été levées durant l’été, mais avec l’arrivée de la seconde vague de l’épidémie en octobre, le gouvernement a annoncé un confinement partiel avec la fermeture des écoles, la mise en place du télétravail pour 30 % de la population et l’interdiction de déplacement pour les personnes âgées de plus de 65 ans. Comme tous les centres de recherche, le Centre Poncelet a annulé et reporté toutes les conférences prévues pour 2020. Certaines d'entre elles se sont malgré tout déroulées en ligne, comme par exemple le 1er Congrès national sur la recherche cognitive, l'intelligence artificielle et la neuroinformatique. Mais le plus difficile pendant cette crise a été l’absence de contacts scientifiques directs entre chercheurs. Nous avons bien organisé quelques séminaires en visioconférence, mais ils n'ont pas remplacé les échanges en face à face. Ainsi, dès la première occasion, en février 2021, nous avons repris les séminaires en présentiel.

Aujourd’hui, la vaccination aide. Les scientifiques russes ont mis au point deux vaccins très efficaces : « Gam-COVID-Vac », connu sous le nom de « Spoutnik V », du Gamaleya Research Institute of Epidemiology and Microbiology de Moscou et « EpiVacCorona » du Vektor State Research Center of Virology and Biotechnology à Novossibirsk. Si la mise au point de ces vaccins est une réussite scientifique, leur production de masse est limitée par les capacités sur le sol national et dédiée en priorité à l'approvisionnement de la Fédération de Russie. Pour faire face à l’afflux de demandes, la Russie doit donc délocaliser sa production vers d’autres pays comme l’Inde. Le taux de vaccination globale en Russie est plutôt faible, et peu homogène dans la population. À Moscou, il n'y a pas de restriction en matière de vaccination et tout citoyen russe peut être vacciné gratuitement et indépendamment de son âge. Cependant on constate une certaine réticence de la population russe et une publicité insuffisante dans les médias sur la nécessité de se faire vacciner.

  • 1. Directeur de recherche en physique (DR1), spécialisé en physique statistique, topologie et théorie des probabilités, il est le directeur de l’ISCP depuis 2016.
  • irl. Ces outils structurent en un lieu identifié la présence significative et durable de scientifiques d’un nombre limité d’institutions de recherche françaises et étrangères (un seul pays étranger partenaire).
  • 2. Le modèle de base de propagation d’une épidémie est appelé SIR, où S désigne, au sein de la population concernée, les individus Sains (ou Susceptibles d’être infectés), I désigne ceux qui sont Infectés et R ceux qui sont Rétablis (Recovered en anglais) et ne peuvent plus être infectés.
  • 3. Egalement UMIFRE : Unité mixte des instituts français de recherche à l’étranger sous la tutelle du CNRS et du Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères.

Les collaborations franco-russes de la recherche

La Russie compte parmi les principaux partenaires scientifiques du CNRS et se place au 4e rang des pays partenaires en terme du budget du CNRS consacré aux actions institutionnelles internationales. Un partenariat qui remonte aux Joliot-Curie, avant même la création du CNRS, avec des collaborations en physique nucléaire qui sont aujourd’hui encore très vivantes. En 2018, le CNRS organisait une journée pour célébrer les 45 ans de relations bilatérales entre le Joint Institute of Nuclear Research1 et l’Institut national de physique nucléaire et de physique des particules (IN2P3) du CNRS. La recherche arctique est également un axe fort de développement de la coopération afin d’y conduire des travaux autour de problématiques ayant trait aux sciences de la Terre et à l'étude du changement climatique, à l'écologie et aux sciences de l'environnement et aux sciences humaines et sociales, alors que la France s'est lancée tout récemment dans l'élaboration d'une feuille de route nationale et interdisciplinaire relative à la science dans les milieux polaires et subpolaires. Enfin, la France est le 3ème partenaire scientifique de la Russie en terme de co-publications2 et avec presque 60 % des co-publications franco-russes, le CNRS est le 1er partenaire de la Russie au niveau mondial.

  • 1. Créé en 1956 et reconnu en 1957 comme organisation internationale, le JINR a pour programmes de recherche la physique nucléaire, la physique hadronique, la physique des particules ainsi que le développement des technologies et des applications associées. Il compte 18 pays membres (dont 6 de l’UE) et six pays associés (dont 3 de l’UE), et s’est imposé sur la scène internationale par son travail dans la découverte des nouveaux éléments ayant les noyaux atomiques les plus lourds. Avec des infrastructures de recherche telles que le Nuclotron-based ion collider facility (NICA), l’observatoire de neutrinos dans le lac Baïkal ou le réacteur de recherche IBR-2 producteur des faisceaux de neutrons pulsés, le JINR opère des projets de physique nucléaire internationaux de premier plan.
  • 2. InCites Web of Science, 2019, analyse mars 2021.