CNRS La lettre innovation

Partenariats, création d'entreprises, brevets, licences, événement... Retrouvez tous les mois les dernières actualités de la valorisation et de l'innovation au CNRS.

Stratégie

« La priorité du CNRS, c’est d’affirmer son modèle de valorisation »

Nicolas Castoldi, délégué général à la valorisation du CNRS, dresse le portrait du modèle de valorisation du CNRS, qui s’appuie sur la co-construction d’un partenariat scientifique avec les entreprises et sur des outils de collaboration performants, tels que les laboratoires communs. Il revient sur le rôle des différents acteurs de la valorisation, notamment les SATT, filiales territoriales du CNRS, et leur articulation avec la filiale nationale, FIST SA.

illustration

Vous avez insisté, à plusieurs reprises, sur l’existence d’un modèle émergent de valorisation basé sur un partenariat d’innovation entre entreprises et laboratoires de recherche académique. En quoi ce modèle, au cœur de la stratégie du CNRS, se distingue-t-il dans le paysage de la recherche publique française ?

La force et l’originalité du « modèle CNRS » en matière de valorisation s’appuient sur la volonté de co-construire un partenariat scientifique avec les entreprises. Il repose sur une dynamique de recherche très forte. Quand chercheurs et industriels travaillent ensemble, leurs travaux scientifiques poursuivent les mêmes finalités que les autres recherches en laboratoire : améliorer la compréhension du réel et repousser les frontières des connaissances. Mais ces innovations sont d’emblée coproduites avec les entreprises : le transfert n’est alors pas une étape venant après la recherche et est intégré au projet de recherche lui-même. C’est la grande force des laboratoires communs avec les entreprises, où le projet scientifique s’articule en lien direct avec les besoins industriels. Un des meilleurs exemples de cette construction commune : le Laboratoire du futur à Bordeaux, né du souhait de Solvay de développer de nouvelles solutions de criblage haut débit appliquées à la chimie et de l’intérêt scientifique du CNRS pour ces nouveaux outils afin de progresser dans un domaine en plein essor, la micro-fluidique.

 

On a longtemps opposé privé et public. Aujourd’hui, le sentiment qui prévaut est que les relations entre les entreprises et la recherche publique sont parvenues à un certain de degré de maturité. Partagez-vous ce constat ?

Comme l’a déjà évoqué Thierry Mandon1, nous vivons une révolution silencieuse. Les interactions entre recherche publique et entreprises atteignent des niveaux inégalés. Nous demeurons toutefois prisonniers d’un cliché, qui voudrait qu’il y ait un fossé entre recherche publique et acteurs privés. C’est faux. Les lieux de partenariat scientifique entre recherche publique et entreprises n’ont plus rien d’exceptionnel et constituent, au contraire, une dimension à la fois banale et primordiale de la vie des laboratoires. Pour preuve, le nombre de laboratoires communs, est en plein essor. Les entreprises réalisent qu’aujourd’hui les changements scientifiques et technologiques interviennent plus rapidement et peuvent, en l’espace de quelques années, transformer un marché ou renverser un modèle économique. Etre en lien avec une recherche de pointe, se connecter à la source-même de l’innovation, devient pour nombre d’entre elles une nécessité absolue, pour intégrer au plus tôt ces changements et ne pas se trouver dépassées.

 

Pouvez-vous citer quelques exemples ?

Avec l’arrivée des véhicules autonomes, l’industrie automobile se prépare à vivre une petite révolution et de nouvelles questions économiques vont se poser : resteront-t-ils des véhicules individuels ou familiaux ? Va-t-on vers des flottes de véhicules autonomes partagés ? Quel est le modèle économique de demain pour les constructeurs, voire les transports en commun ? Les industriels veulent se positionner en tant que pionniers sur ces questions centrales, en partie liées avec des évolutions de fond de la société. C’est une des raisons pour lesquelles le groupe PSA - pour n’en citer qu’un - a mis en place un réseau d’OpenLabs et réalise sa R&D en partenariat avec des universités et des organismes de recherche, en France et à l’international.

 

Le paysage français actuel de la valorisation de la recherche publique permet-il au CNRS de pleinement développer ses relations avec les entreprises ?

Le CNRS est aux premiers rangs de la recherche mondiale. Ses laboratoires, ses chercheurs, ses ingénieurs et sa recherche de base en sont sa force. C’est ce qui attire nos partenaires industriels. Imaginer qu’un acteur extérieur puisse dicter sa stratégie au CNRS, notamment en matière de valorisation, serait tout simplement absurde.

Notre priorité est d’affirmer notre modèle de valorisation et « d’embarquer » avec nous les entreprises dans une recherche conduite au plus haut niveau. La multiplication des acteurs – je pense aux quatorze SATT2 - n’est pas la menace que certains pouvaient craindre, mais l’occasion d’aller plus loin dans ce modèle. Cela pour deux raisons. Tout d’abord, ce sont des moyens considérables pour la protection de la propriété intellectuelle, la maturation des technologies et le transfert. Alloués à des filiales partagées avec nos partenaires universitaires, ils sont une chance de faire plus et mieux, et ce, ensemble. Ensuite, cela veut dire que nous pouvons concentrer notre énergie et notre temps sur notre mission de partenariat d’innovation scientifique et approfondir avec les entreprises notre démarche de recherche commune.

La condition est que la création de ces nouveaux acteurs ne conduise pas à multiplier les politiques ou les stratégies. Réussir la mise en place des SATT, c’est d’abord définir, entre établissements, la place de ces filiales et affirmer la stratégie que nous souhaitons les voir mettre en place.

 

Quelle est la stratégie de valorisation envisagée par le CNRS pour les prochaines années ?

Cette stratégie repose sur deux piliers. Le premier est de déployer plus avant notre gamme d’outils de collaboration permettant aux laboratoires et aux entreprises de construire des partenariats, en leur fournissant un cadre bien conçu et efficace. Tels que les laboratoires communs, un outil encore mal connu, ou les accords-cadres dont la vertu consiste à lever tous les obstacles techniques (gestion de la propriété industrielle, de la confidentialité, etc.) pour faciliter et accélérer la mise en place de partenariats avec cet industriel. Les entreprises savent désormais que nous sommes capables de monter rapidement et efficacement des partenariats sur des sujets stratégiques pour elles.

Le deuxième axe stratégique est la construction sur un certain nombre de thématiques scientifiques déterminantes et aux perspectives économiques importantes, d’actions de valorisation structurées, pour articuler les différents acteurs de la chaîne de valorisation. Il s’agit, sur cette vingtaine de thématiques porteuses – les Focus Transfert - de travailler avec les partenaires industriels afin d’organiser, dès le début et de manière globale, une stratégie de valorisation partagée. Constituer des grappes nationales de brevets dans ces différents domaines a un vrai sens.

 

Le CNRS détient un portefeuille de brevets très conséquent. En quoi est-il un atout pour l’organisme ?

Aujourd’hui le portefeuille global de brevets du CNRS représente un patrimoine fondamental pour l’organisme et ses partenaires universitaires. Il comporte notamment des brevets déposés sur des technologies plus amont que ceux pris en charge par les SATT, et qui commandent parfois l’ensemble d’un champ technologique.

On insiste parfois sur la nécessité de transférer rapidement et efficacement la propriété industrielle. Or le temps qui s’écoule entre le moment où un champ scientifique s’ouvre et celui où le marché économique se structure peut être long. Cessons de penser qu’un brevet qui n’a pas été transféré au bout de trois ans doit être abandonné ! Sa valeur économique s’évalue bien souvent entre cinq à dix ans. Après avoir trop investi dans la propriété industrielle par le passé, il faut désormais se garder d’investir trop peu. C’est la raison pour laquelle le CNRS a décidé de conserver un certain nombre de brevets historiques et de faire le pari de la longue durée sur ces technologies de rupture scientifique. En matière de valorisation aussi, la recherche se joue sur un temps long.

 

De nombreuses institutions de recherche françaises font état de filiales de valorisation, dont le CNRS qui dispose aujourd’hui de quatorze filiales territoriales, les SATT, et d’une filiale nationale historique, FIST SA. Quel est le rôle de chacune de ces filiales dans le paysage de la valorisation ?

Le CNRS, lors de la création des SATT, a pris la décision d’être présent dans chacune d’entre elles. Il est aujourd’hui le seul organisme de recherche à être actionnaire de l’ensemble de ces structures. Ce choix en fait un acteur central de la valorisation à l’échelle nationale.

Les SATT apportent une nouveauté : pour la première fois, CNRS et universités se trouvent partout réunis au sein d’une structure partagée de valorisation. Co-tutelles des laboratoires de recherche, ils sont désormais co-actionnaires de ces filiales qui assurent la valorisation des résultats de leurs recherches. A terme, cela simplifiera les choses pour les laboratoires et les entreprises demandeuses d’une licence. Les SATT sont donc bien le point d’entrée de principe pour valoriser les innovations issues des unités mixtes de recherche.

De son côté, FIST SA, la filiale nationale historique du CNRS créée il y a vingt-quatre ans, est depuis lors le bras armé de la valorisation au CNRS, avec une expérience avérée pour les opérations à très haut niveau d’expertise. C’est elle qui se charge des brevets à l’international, sait négocier des contrats de licences sur des technologies de premier plan, ou prépare les prises de participations du CNRS dans ses start-up les plus prometteuses, comme Innoveox, Supersonic Imagine - maintenant cotées en bourse - ou Sensitive Object jusqu’à son rachat. Nous avons désormais les moyens de concentrer cette expertise sur les sujets et les opérations qui l’exigent, notamment au travers des Focus transfert. Fort de 19 années de pratique, le CNRS entend d’ailleurs continuer à prendre des participations, mais uniquement là où cela a du sens : pour des projets bénéficiant d’un fort investissement scientifique et partenarial.

 

Ces dernières années, de nombreux nouveaux acteurs (pôles de compétitivité, Instituts Carnot, SATT, IRT, …) ont émergé dans le paysage français de la valorisation. Celui-ci donne aujourd’hui le sentiment d’une certaine complexité. Comment le CNRS y articule-t-il son action ?

Cette montée en puissance de la valorisation se traduit effectivement par une floraison incessante de structures. Il n’est pas certain que le système français y gagne en lisibilité. Mais l’investissement public est là, il reste à en tirer les fruits. Cela suppose, comme le souligne Suzanne Berger dans le rapport sur les dispositifs de soutien à l’innovation en France, de construire une interface directe entre les laboratoires et les entreprises, et non de créer, de légitimer ou de financer des intermédiaires.

Les laboratoires doivent être au cœur des politiques de valorisation. C’est pourquoi certaines choses ne peuvent se réaliser efficacement qu’au sein des organismes et des universités. Voilà tout le sens du programme de prématuration mis en place au CNRS. Il permet aux laboratoires de présenter des projets scientifiques pouvant basculer vers la valorisation et ayant, pour cela, besoin d’un coup de pouce. Les projets présentés sont nombreux. L’échange est d’abord scientifique, avant de porter sur les perspectives de valorisation. Une fois que le projet est suffisamment mûr, le CNRS l’accompagne vers les SATT. Il s’efforce ainsi à faire fonctionner de façon cohérente l’ensemble des structures de valorisation dont il est membre. Le CNRS, les laboratoires et les universités ont tout à gagner d’un bon fonctionnement du système selon une logique de cohérence et non de concurrence.

 

1 Secrétaire d'Etat chargé de l'enseignement supérieur et de la recherche.

2 Société d’accélération de transfert de technologie.

 

Article rédigé par Véronique Meder.

 

Contact :

Karine Wecker-Blanda / Direction de la communication CNRS / karine.wecker-blanda@cnrs-dir.fr