Antoine Petit : « La recherche française a besoin d’argent et de simplifications »

CNRS

Le nouveau Contrat d’objectifs et de performance (COP) 2019-2023 qui sera signé prochainement entre l’État et le CNRS a été voté par le conseil d'administration. Dans un entretien accordé à CNRS Hebdo, Antoine Petit, président-directeur général de l’organisme, présente ses vœux à l’ensemble des personnels et dévoile les grandes lignes de ce contrat.

 

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L’année 2019 a été riche en évènements pour le CNRS. Quels vœux formez-vous pour 2020 ?

J’ai souvent eu l’occasion de le dire : l’histoire du CNRS est avant tout celle des femmes et des hommes qui contribuent à son activité. Mon premier vœu est donc que chacune et chacun se réalise pleinement dans son travail et soit fier de sa contribution, quelle que soit sa nature. Et je souhaite à tous et toutes une excellente année 2020 pleine de satisfactions et de projets, professionnels, personnels, associatifs, amicaux ou familiaux.

Le CNRS a aussi besoin de moyens et de simplifications. J’attends donc une loi de programmation pluriannuelle de la recherche ambitieuse qui permette au CNRS, et plus généralement à l’ensemble des acteurs français de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, de produire encore et davantage de connaissances et de transférer ces connaissances afin de contribuer à bâtir de nouveaux mondes plus justes, plus durables, plus ouverts et plus tolérants.
 

En ce début d’année 2020, le CNRS publie son Contrat d’objectif et de performance pour la période 2019-2023. Comment ce COP a-t-il été pensé et conçu ?

Rappelons que le principe d’un tel contrat est une constante dans les relations entre l’État et ses principaux opérateurs. Pour ce COP 2019-2023, nous avons engagé le travail il y a plus d’un an. Ce contrat, qui sera signé avec le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (Mesri), comporte deux parties : une partie scientifique, assez originale dans ce type de document, et une partie, plus classique, que j’appellerais transversale. La partie scientifique a été conçue et élaborée au sein du comité de direction du CNRS. L’ensemble a été discuté et amendé avec le conseil scientifique (CS), puis dans un second temps avec les conseils scientifiques des instituts. Le COP a également été présenté en comité technique (CT) et au conseil d’administration (CA), d’abord de façon informelle puis pour vote. Au final, le CT a voté contre tandis que le CS et le CA l’ont approuvé.

Il s’agit donc d’un travail collectif, très largement concerté ce qui, pour une organisation comme la nôtre, représente un exercice précieux et vertueux. Nous avons pris le temps de réfléchir à nos grandes priorités.
 

Vous souhaitez que ce COP soit largement diffusé. Constitue-t-il une feuille de route scientifique ?

Nous avons tenu à éviter tout malentendu en précisant dans le document que « chacun des dix instituts du CNRS conduit, dans son domaine, des recherches fondamentales principalement guidées par la curiosité avec la vocation de repousser les limites de la connaissance ».

Dans cette perspective, nous avons jugé utile d’identifier également six grands défis sociétaux – changement climatique, inégalités éducatives, intelligence artificielle, santé et environnement, territoires du futur, transition énergétique – et une quarantaine de priorités thématiques, principalement disciplinaires. Les uns comme les autres bénéficieront d’une attention particulière en termes de moyens.

Ces grands axes scientifiques traduisent la vision de l’organisme sur les évolutions majeures de la science dans les cinq prochaines années. Ces priorités émanent pour beaucoup des interactions avec les communautés scientifiques, et tiennent également compte des nombreux échanges que nous avons eus en 2019 avec nos partenaires académiques.

Comme je viens de l’indiquer, cet ensemble a été discuté dans les instances de l’établissement et avec nos partenaires académiques. Il a également été transmis à la Conférence des présidents des universités (CPU), à la Coordination des universités de recherche intensive françaises (Curif), et au G51.
 

Ce contrat ne pourra être pleinement rempli sans moyens financiers supplémentaires. Représente-t-il aussi un appel à l’État ?

Ce contrat est un document signé par les deux parties : le CNRS et l’État. Comme il est écrit dès l’introduction, une partie des objectifs de ce COP « suppose des moyens et des marges de manœuvre que le CNRS ne possède pas aujourd’hui ». Nous sommes convenus d’organiser un rendez-vous dans les mois qui suivront la promulgation de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, afin d’examiner la possibilité d’apporter au présent contrat, par avenant, les modifications qui permettront au CNRS de s’inscrire dans les perspectives ouvertes par cette loi.

Ce prochain rendez-vous doit définir une « trajectoire-cible » d’évolution de nos moyens, dont la concrétisation relèvera in fine des choix budgétaires proposés par le gouvernement au parlement. Dans notre esprit, il est évident que ces choix budgétaires devront corriger les évolutions constatées ces dernières années concernant les poids relatifs des trois postes principaux de dépense que sont la masse salariale, les infrastructures de recherche, le fonctionnement et l’équipement des laboratoires.
 

La subvention d’État accordée au CNRS ne vous a pas permis de recruter plus de 250 chercheuses et chercheurs et 310 ingénieurs, techniciens et administratifs. Cette baisse des recrutements ne risque-t-elle pas d’obérer les capacités de l’établissement dans la compétition internationale ?

Nous avons été contraints de limiter les recrutements, mais je tiens à souligner que nous avons choisi de réaliser un effort sur les fonctions d’appui à la recherche, conformément à une demande exprimée massivement par les laboratoires. Ces personnels contribuent énormément à la qualité de la recherche et constituent un élément important de l’attractivité du CNRS

Le CNRS a perdu plus de 3 000 emplois financés sur la subvention pour charges de service public (SCSP)2en dix ans, soit près de 11 % de ses effectifs. Comme nous l’indiquons dans le COP, « une telle tendance ne peut évidemment pas perdurer ». Le CNRS préparera après le vote de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche un plan pluriannuel d’évolution de ses effectifs. Ce plan inclura les recrutements sur la SCSP des permanents comme des non-permanents, tant pour les chercheuses et chercheurs que pour les ingénieurs et techniciens (IT).

Nous sommes face à une équation difficile. D’une part, notre problème de fond est de retrouver des marges de manœuvre dans un budget dont la masse salariale représente plus de 83 %. Ce pourcentage est beaucoup trop élevé ; il n’y a pas à ma connaissance d’équivalent dans le monde. D’autre part, nous devons nous redonner les moyens de recruter et accueillir plus de non-permanents, des doctorants, des post-doc, des professeurs étrangers invités et aussi plus de CDD pour pallier notamment les absences provisoires de personnels IT. Un de mes soucis est de redonner un peu de souplesse au système.

C’est pourquoi nous avons identifié un certain nombre d’objectifs en termes de recrutements pour lesquels nous demandons des moyens supplémentaires.
 

Le recrutement de doctorants – 200 en 2019, puis 180 en 2020 – est-il un « outil » au service de la politique scientifique du CNRS ? Mais n’est-ce pas donner un faux espoir à de nombreux jeunes ?

Oui, le recrutement de doctorants sur SCSP doit contribuer à la mise en place de la politique scientifique du CNRS. C’est dans cet esprit que nous avons défini trois priorités pour ces doctorants : l’interdisciplinarité, les problématiques issues de questions sociales et les coopérations internationales.

Les unités mixtes dont le CNRS est tutelle accueillent d’ores et déjà plus de 33 000 doctorants. Seule une infime proportion intégrera le CNRS. La revalorisation du doctorat, ambition que le CNRS soutient avec constance et conviction, passe par le fait que les jeunes docteurs irriguent l’ensemble de la société. Les entreprises, les administrations, les associations doivent en accueillir davantage.


La communauté de l’ESR attend beaucoup de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche. De quoi la recherche française a-t-elle le plus besoin aujourd’hui ?

Le CNRS a fait de nombreuses propositions auxquelles chacun peut accéder sur le site cnrs.fr. Mais s’il fallait résumer en deux mots ce qui nous manque le plus, je dirais : l’argent et la simplification. J’ai déjà amplement décrit notre situation budgétaire : elle n’est plus tenable. Mais la simplification est tout aussi nécessaire. Le système français doit absolument gagner en agilité et en souplesse.
 

Votre propos en faveur d’une loi « inégalitaire, darwinienne » a déclenché beaucoup de réactions, parfois très vives. Le regrettez-vous ? Jusqu’où faut-il aller dans la différenciation des moyens accordés aux uns et aux autres ?

Je suis volontiers provocateur mais je regrette que ces propos aient pu heurter, ce n’était pas l’objectif. J’ai souhaité rappeler via une tribune dans le journal Le Monde que l’essentiel était de discuter de la loi sur le fond, de débattre de ses enjeux et de ses objectifs. Et force est d’admettre que nous n’avons jamais autant parlé de la loi. Et ce sont au final globalement les mêmes attentes qui sont mises en avant !

Je me suis prononcé pour une loi « qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l'échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies ». Je ne sais pas qui peut sérieusement être contre ces propos ? Cette différenciation à laquelle je suis favorable, comment se concrétise-t-elle en pratique ?

La différenciation, c’est par exemple défendre des programmes comme l’ERC, que le CNRS soutient avec force et conviction depuis sa création ; c’est demander que l’ANR bénéficie d’un budget qui lui permette d’avoir des taux d’acceptation et des financements moyens correspondant aux standards internationaux, proposition remontée par le CNRS dans le cadre de la préparation de loi ; c’est vouloir donner à chaque jeune chercheur ou chercheuse recruté.e au CNRS un « package » d’accueil significatif pour lui donner les moyens de sa recherche.

La différenciation, c’est encore se donner la possibilité de travailler avec toutes les universités, en acceptant que ces partenariats ne se déclinent pas de la même manière avec les très grandes universités ayant vocation à occuper les premiers rangs des classements internationaux et avec les universités aux ambitions plus ciblées. Avec ces dernières, le CNRS visera que le partenariat corresponde à des « niches d’excellence » permettant au site de rayonner au meilleur niveau international dans tel ou tel domaine précis.
 

Dans le même esprit, on vous reproche de parler trop souvent de « stars » alors que chacun sait que la recherche est le plus souvent une œuvre éminemment collective ?

Mais je n’oppose nullement les « stars », mot que je n’utilise que rarement et auquel je préfère celui de « meneur ou leader scientifique », aux collectifs, bien au contraire ! Le rugby, sport dont beaucoup savent maintenant que je suis un grand fan, est sans doute un des sports les plus collectifs. Cela n’empêche pas les joueurs d’élire eux-mêmes chaque année les meilleurs joueurs du monde. Un grand chef cuisinier ou une grande metteuse en scène savent très bien que, sans leurs équipes, ils n’arriveraient à rien ou pas grand-chose. Et ces équipes ne sont pas constituées de simples exécutants, mais de personnes créatives et de très grand talent. Toute comparaison a ses limites mais je crois qu’on peut trouver de nombreuses analogies dans la science. Je n’en prendrai qu’une, le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français. Cette œuvre monumentale, se composant de 44 volumes publiés entre 1964 et 1997 sous la direction de Jean Maitron puis de Claude Pennetier, a été rédigée collectivement par plus de 450 auteurs. Elle est pourtant plus communément appelée Le Maitron, du nom d’un seul d’entre eux, son fondateur, mon grand-père maternel.
 

Comment qualifieriez-vous les relations du CNRS avec ses partenaires universitaires ? La décision du CNRS de limiter le nombre des tutelles par laboratoire n’a pas emporté l’unanimité. De même que l’augmentation de la rémunération des doctorants…

Je suis intimement convaincu que ces relations sont globalement très bonnes et constructives, ce qui ne veut pas dire que nous n’ayons pas régulièrement des points de discussion ou de désaccords. Mais c’est juste la vraie vie entre des établissements qui partagent la tutelle de plus de 1 000 unités ! Nous devons tous ensemble veiller à ce que d’éventuels différends se traitent vite et aussi souvent que possible entre nous, entre acteurs responsables tous financés, en grande majorité, par le même argent public.

La question des tutelles des UMR est un bon exemple. Je tiens d’abord à rappeler que réduire le nombre de tutelles n’est pas une lubie du CNRS mais s’inscrit dans une démarche de simplification, souhaitée en théorie par tous, demandée fort justement par la ministre Frédérique Vidal. C’est dans cet esprit que nous avons proposé de définir deux notions de tutelle, principale et secondaire, et sur le terrain, globalement, cela se met en place !

Et s’il nous reste encore de l’ordre de 10 % de cas en discussion, réjouissons-nous, car en moins d’un an, nous avons réussi à nous mettre d’accord sur les 90 % autres ! C’est un joli succès dont nous devons nous féliciter collectivement.

Concernant l’augmentation de la rémunération des doctorants décidée par le CNRS, pour ceux dont il est l’employeur, je n’ai jamais rencontré personne qui soit contre. Je rappelle que la rémunération que nous proposons aujourd’hui est encore sensiblement en-deçà de celle des doctorants « Cifre »3.
 

À quels besoins répond la création de la Fondation CNRS, dont le premier conseil d’administration s’est réuni hier ?

Il était paradoxal que le CNRS n’ait pas encore sa fondation, alors que de nombreux établissements plus récents se sont déjà dotés d’un tel outil. Sans en attendre de miracle, cette fondation doit nous permettre de récupérer plus de fonds, tant d’entreprises, que de grands mécènes ou de particuliers. S’il le souhaite, le donateur pourra proposer de flécher ses dons sur une thématique scientifique ou sociale, ou sur un sujet transverse comme par exemple l’aide aux chercheuses ou le développement de partenariats avec tel ou tel pays. La fondation doit également nous offrir une certaine souplesse. Par exemple, la fondation pourrait devenir « host institution » d’un scientifique lauréat d’une bourse ERC et partant à la retraite en cours de contrat.
 

Deux ans après votre nomination, quel bilan tirez-vous de votre action ?

La célébration des 80 ans du CNRS a rappelé, s’il en était besoin, à quel point notre maison commune est une magistrale œuvre collective à laquelle chacune et chacun apporte, à son niveau, sa « petite pierre ». Je tiens à remercier celles et ceux, très nombreux, qui se sont mobilisés dans les laboratoires, dans les instituts, dans les délégations et dans les directions pour faire un grand succès de cette célébration. Les multiples évènements qui en ont découlé un peu partout en France, et à l’étranger, ont contribué à remettre la science sous les projecteurs. Cette visibilité est un point d’appui pour les mois à venir qui seront décisifs.

Pour le reste, nous avons ouvert et développé des perspectives dans le domaine de l’innovation, à l’international, en Europe, avec nos partenaires académiques. Je pense que nous avons également avancé sur la parité, sur la science ouverte et plus généralement sur la place de la science dans la société en nous adressant notamment davantage aux décideurs. Tous ces chantiers sont conduits par de nombreux collectifs, au premier rang desquels la direction générale, le comité de direction et l’ensemble des délégations régionales, directions et missions. Mon rôle est d’échanger avec les uns et les autres, d’écouter, d’arbitrer, de proposer et de veiller à la bonne mise en œuvre des décisions prises.

  • 1. Le G5 regroupe les cinq principaux organismes de recherche français, à savoir le CEA, l’Inra, Inria, l’Inserm et le CNRS.
  • 2. Rappelons que le budget du CNRS est constitué de deux parties, la subvention émanant de l’État, appelée subvention pour charge de service public (SCSP) et les ressources propres. Leurs montants au budget initial 2020 sont respectivement de 2 638 et 857 millions d’euros.
  • 3. Conventions industrielles de formation par la recherche