Dans les Alpes, la communauté scientifique se mobilise

CNRS

Dons, volontariats et recherches : sur tout le territoire de la délégation régionale Alpes du CNRS, des actions sont mises en place pour lutter contre la pandémie de COVID-19.

« Beaucoup d’actions sont venues spontanément des laboratoires », reconnaît Jérôme Paret, délégué régional du CNRS pour la région Alpes, très fier des agents qui sont « prêts à aider, si cela relève de leurs compétences et des ressources disponibles ».

Il y a d’abord les dons de matériel : sollicités par le CHU de Grenoble, les unités du CNRS et de ses partenaires ont mis à disposition près de 12 000 masques, gants ou surchaussures, habituellement utilisés principalement dans les salles blanches, où la concentration de poussière doit être strictement contrôlée pour étudier ou concevoir des matériaux ou de la microélectronique, par exemple.

LAPP : dons et utilisation normale des masques
Le LAPP a fait don (à gauche) de matériels de protection habituellement utilisés en salle propre (à droite). © LAPP

« Nous avons contacté différents interlocuteurs du milieu hospitalier, les services d’Action sociale de l’agglomération du Grand Annecy, ainsi que des médecins intervenant au Samu. », raconte Giovanni Lamanna, directeur du LAPP1, un laboratoire de physique des particules de la délégation, situé lui près d’Annecy. Le 24 mars, le laboratoire a donc donné tout son stock - soit près de 3 000 masques chirurgicaux, gants, charlottes, sur-bottes et combinaisons de protection - au Conseil départemental de Haute Savoie de l'ordre des médecins qui distribuera selon les besoins du personnel soignant du territoire.

Du personnel volontaire

Au-delà de ces dispositifs de protection, des éléments chimiques pour la fabrication de gels hydroalcooliques ont été donnés aux hôpitaux et plusieurs laboratoires disposent d’équipements qu’ils pourraient prêter pour des tests de dépistage du coronavirus. D’autres unités d’ingénierie, comme le Laboratoire génie des procédés papetiers2 ou l’Institut Néel3, ont recensé leurs imprimantes 3D et pourraient produire des visières ou des pièces de respirateurs, par exemple. « Beaucoup de nos ingénieurs mécaniciens sont aujourd’hui chez eux avec peu d’activités à mener : ils sont en demande de pouvoir être utiles. », analyse le délégué régional. « Notre communauté scientifique est à l’écoute et réactive par rapport aux besoins éventuels pendant cette crise. »

Sur le campus de Grenoble, où logent de nombreux migrants avec l’autorisation de l’université, le Réseau universités sans frontières s’efforce aussi de rassembler des dons pour fournir ces personnes fragiles en produits d’hygiène, nourriture et vêtements, les lieux classiques d'aide aux plus démunis étant fermés.

Un centre de calcul à disposition

Côté science aussi, l’aide s’organise. Depuis presque 15 ans, le LAPP est en charge et opère MUST, un mésocentre de calcul et stockage situé au sein de l’Université Savoie Mont Blanc et labellisé plateforme numérique par le CNRS. De façon exceptionnelle, les ressources de cette plateforme numérique seront mobilisées par l’équipe de Bruno Canard, spécialiste de la réplication des virus à ARN au laboratoire Architecture et fonction des macromolécules biologiques4. Pour réaliser ce travail de plusieurs semaines, MUST travaillera de concert avec d’autres centres de calcul, notamment à l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien5 à Strasbourg et au Centre de physique des particules de Marseille4.

Salle abritant les serveurs et le stockage informatique du LAPP et du mésocentre MUST. © Cyril FRESILLON/LAPP/CNRS Photothèque
Salle abritant les serveurs et le stockage informatique du LAPP et du mésocentre MUST. © Cyril FRESILLON/LAPP/CNRS Photothèque

Afin de proliférer au sein d’un organisme, un virus comme le SARS-CoV2 à l’origine du COVID-19, déjoue les mécanismes immunitaires de sa cellule hôte. Pour ce faire, il met en œuvre des enzymes, étudiées par les biologistes marseillais, qui sont des cibles potentielles pour la mise au point de médicaments antiviraux. « La puissance de calcul de MUST sera utilisée pour faire du criblage virtuel6, commente Giovanni Lamanna. C’est-à-dire pour sélectionner, dans une banque de données comptant plusieurs millions molécules, celles qui pourraient s’attaquer aux cinq cibles enzymatiques définies par nos collègues biologistes de Marseille. » Une première sélection rapide – avant des tests in vitro puis in vivo – qui nécessite une puissance de calcul importante et des espaces de stockage conséquents, ce qu’offre MUST.

Ce n’est pas la première fois que le LAPP met ses compétences dans le numérique et ses ressources au service de la résolution d’une crise bien éloignée de ses disciplines classiques, la physique des particules et l’astrophysique. Ainsi, après l’incendie de la mairie d’Annecy en novembre 2019, le LAPP est intervenu pour aider à rétablir les services numériques de la mairie, portant assistance aux agents de la mairie et faisant don de quelques composants. « Toutes ces actions sont en lien avec un projet d’ouverture de notre unité de recherche vers le territoire, la société et le monde socio-économique. », explique le directeur.

Sciences ouvertes et prototypes

De son côté, le laboratoire TIMC-IMAG7 a commencé des études sur le recyclage des masques chirurgicaux, afin de déterminer quels processus (lavage, irradiation, mise en autoclave) pouvaient être utilisés en toute sécurité par le personnel soignant. Ils conçoivent également des dispositifs de protection spécifiques pour des hélicoptères du Samu, afin de les protéger des projections contaminées. Enfin, ce laboratoire étudie des biomarqueurs pour essayer de prédire l’évolution de la maladie chez un patient.

Giovanni Lamanna est également le coordinateur international du projet ESCAPE qui, avec 31 partenaires, dont 27 institutions partenaires européennes, deux organismes de recherche paneuropéens8 et deux PME, est axé sur le développement de solutions pour la gestion « FAIR »9 de grands ensembles de données, en lien avec l’European Open Science Cloud. Il s’agit de rendre disponibles, en accès ouvert, notamment toutes les données scientifiques et les algorithmes pour leur interprétation et analyse. « Nous travaillons dans l’urgence aujourd’hui mais il faut concevoir dès maintenant l’après et tirer les leçons de cette pandémie, assure le directeur du LAPP. Nous devons accélérer la mise en place de solutions pour l’accessibilité de la recherche. Ceci participera à mettre davantage la science et les scientifiques au cœur de notre société, pour améliorer le dialogue et orienter nos concitoyens vers la maîtrise des phénomènes qui attaquent les fragilités de notre planète ainsi que de l’être humain. »

Concevoir l’après-crise, c’est aussi ce qu’entend faire Anne-Laure Amilhat Szary, directrice du laboratoire de sciences sociales Pacte2 : « Les sciences sociales ont beaucoup à dire, notamment sur la façon dont le virus révèle à la société des problématiques qui vont constituer les choix stratégiques de demain. Que cela concerne par exemple les politiques de santé et l’accès aux soins, les orientations économiques, les activités industrielles, les frontières et les migrations, les SHS fournissent des grilles d’analyse sur lesquelles fonder une prospective de l’après-crise. » La chercheuse contribue actuellement à créer une plateforme collective nationale dédiée aux impacts sociétaux du virus, où chaque scientifique pourrait signaler ses contributions et inscrire son sujet d’étude dans un réseau pluridisciplinaire, pour avancer plus rapidement et avec la volonté de « faire émerger des conditions collaboratives de recherche plutôt qu’une mise en compétition des laboratoires ».

  • 1. Laboratoire d'Annecy de physique des particules (CNRS/Université Savoie Mont Blanc).
  • 2. a. b. CNRS/Université Grenoble Alpes.
  • 3. CNRS.
  • 4. a. b. CNRS/Aix-Marseille Université.
  • 5. CNRS/Université de Strasbourg.
  • 6. Le criblage virtuel, ou in-silico, est une approche informatique visant à prédire des propriétés essentielles (biologiques, physicochimiques) de librairies de molécules.
  • 7. Techniques de l'Ingénierie Médicale et de la Complexité - Informatique, Mathématiques et Applications, Grenoble (CNRS/Université Grenoble Alpes).
  • 8. L’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (Cern) et l’Observatoire européen austral (ESO).
  • 9. Pour des données faciles à trouver, accessibles, interopérables et réutilisables.