Recherche et environnement : le collectif Labos 1point5 promeut une recherche responsable

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Tout juste créé en mars 2019, le collectif Labos 1point5 souhaite promouvoir un modèle de recherche ayant un impact plus faible sur l'environnement. Son co-fondateur, Olivier Berné1 revient sur sa création et ses objectifs.

  • 1. Olivier Berné est chercheur en astrophysique à l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (CNRS/Université Toulouse Paul Sabatier/Centre national d’études spatiales)

Qu’est-ce que le collectif Labos 1point5 ?

Le collectif Labos 1point5 souhaite mettre en cohérence les pratiques de travail de la recherche avec les objectifs de réduction de l’empreinte humaine sur l’environnement. Notre objectif est d’amorcer ou de poursuivre le changement de nos pratiques professionnelles afin de réduire notre impact sur l’environnement, en cohérence avec les objectifs de l’Accord de Paris dont le nom Labos 1point5 est d’ailleurs une référence directe. Le collectif souhaite, comme le dit notre texte fondateur « ouvrir la voie à une nouvelle éthique de recherche, à une activité scientifique toujours aussi fertile, mais plus sobre, plus respectueuse de l’environnement ».  Une première étape consiste donc à mener un travail scientifique pour, d’une part, évaluer l’empreinte environnementale de la recherche en France, et d’autre part, identifier comment cette empreinte se relie aux pratiques et contraintes imposées par le mode de fonctionnement (mondialisé) de la recherche.

D’un point de vue plus pratique, nous souhaitons également mettre en lumière et partager les informations concernant des initiatives existantes en France. Elles sont déjà nombreuses, ce qui témoigne de l’importante prise de conscience dans la communauté, et ont été mises en place spontanément par des collègues de différents organismes (INRA, IRD, CEA, INRIA, CIRAD, INSERM etc.) et d’universités.  Plus d’une vingtaine de ces initiatives sont répertoriées sur notre site web, et nous en ajoutons régulièrement. Elles concernent, par exemple, le bilan carbone des missions liées aux participations à des conférences ou des réunions de travail, à l’utilisation des ressources, mais aussi aux effets liés au fonctionnement, aux équipements ainsi que les activités d’observation.
 

Comment est né ce collectif ?

Je me questionnais sur la pertinence de mener un travail de recherche, c’est-à-dire une tentative de compréhension du monde, sans considérer les effets de cette activité sur l’environnement, dans le contexte actuel.  D’autres collègues au sein de mon laboratoire avaient déjà entamé une réflexion au niveau local. L’astrophysicien Fréderic Boone a par exemple mené un travail d’évaluation de l’empreinte carbone liée aux missions, et Pierrick Martin (également astrophysicien) a coordonné une enquête dans laquelle nous avons essayé de mieux comprendre les pratiques et sentiments des collègues de notre discipline dans le contexte de l’urgence climatique. Porté par cette dynamique, j’ai souhaité savoir s’il existait d’autres initiatives de ce type notamment chez les spécialistes des sciences du climat, ou s’il y avait une forme de coordination entre ces initiatives, et me suis renseigné auprès de la climatologue Valérie Masson-Delmotte. C’est cette dernière qui m’a recommandé d’échanger avec Tamara Ben Ari2 qui, elle aussi, souhaitait engager une action collective dans ce sens. À la suite de notre rencontre, nous avons pris la décision de fonder le collectif Labos 1point5 et avons contacté des chercheurs sensibles à ces questions pour former un noyau interdisciplinaire d’une cinquantaine de chercheurs. C’est avec ce groupe que nous avons rédigé notre texte fondateur, publié dans le journal Le Monde et sur notre site web. De nombreux collègues nous ont rejoints et nous sommes aujourd’hui plus de 1000 chercheurs et personnels du monde scientifique à faire partie du collectif.
 

Quelles sont les actions de ce collectif ? Comment agissez-vous ? 

Nous essayons actuellement avec Tamara Ben Ari de mettre en place deux actions concrètes, qui ont été discutées lors d’une grande visioconférence avec les 50 premiers signataires.  Un groupe de sociologues et statisticiens souhaite mener une enquête détaillée concernant le comportement et les représentations des collègues face à leur travail et son impact environnemental. Sont-ils prêts à moins prendre l’avion ? Les moyens de vidéoconférence actuels mis à disposition sont-ils suffisants ? Le système de recherche français doit-il évoluer ? Voilà quelques exemples de questions qui pourront être posées.  

Nous ambitionnons également de produire un travail scientifique sur l’empreinte carbone des laboratoires au niveau national : qu’est-ce qui pèse le plus dans les émissions de CO2 de la recherche en France ? Que peut-on réduire ? Nous souhaiterions aussi récolter auprès des tutelles les données anonymes des missions et trajets sur une année, afin d’évaluer la répartition des émissions. Plusieurs établissements dans le monde commencent à faire ce travail réflexif.

Dans ces deux études, le collectif pourra jouer un rôle de relais unique dans la transmission d’informations et la collecte de données, puisque son millier de membres couvre tout le territoire et toutes les disciplines. Enfin, nous envisageons d’organiser la première assemblée générale du collectif au printemps prochain pour discuter de ces sujets et de notre organisation interne, de nos objectifs, etc.
 

Quel est l’impact environnemental de la recherche ? Pourquoi cette dernière, particulièrement, se doit de réfléchir à la réduction de son impact ?

Cet impact reste en grande partie à évaluer de manière détaillée, et ce sera l’un des objectifs d’une des équipes en cours de constitution au sein du collectif. Mais, à titre d’exemple, on retiendra que les études préliminaires menées par Olivier Aumont (chercheur au Laboratoire d'océanographie et du climat : expérimentations et approches numériques3, NDLR) et Frédéric Boone indiquent que le bilan carbone d’un scientifique serait nettement supérieur (1,5 à 3 fois) à celui d'un Français, et qu’une part significative des émissions viendraient de ses déplacements en avion. Notons au passage que l’université de Copenhague a mené des expérimentations en incitant son personnel à limiter ses trajets en avion (pour se rendre à des conférences), ce qui a permis une baisse de 15 % de son empreinte carbone ! Cette expérience est intéressante car elle montre qu’il est possible d’avoir des résultats significatifs avec une politique d’incitation.

Sur le deuxième point, nous ne pouvons ignorer la manière dont la production de connaissances scientifiques affecte le monde sur le plan économique, social et, bien sûr, écologique. La recherche scientifique publique offre une liberté qui permet à ses chercheurs d’avoir une réflexion sur cette question, et nous nous devons d’utiliser cet espace de liberté, pour essayer d’imaginer des modes de fonctionnement alternatifs. Derrière, il y a aussi la question de la crédibilité des scientifiques aux yeux du grand public : comment rester crédibles si nous ne faisons pas preuve d’un minimum d’esprit critique, y compris sur ce qui concerne le fonctionnement de la recherche et son impact sur la planète?


Quels sont les objectifs à long terme du collectif ?

A long terme, et dans une projection qui va bien au-delà du collectif, nous pourrions imaginer une véritable et large transformation de la société, peut-être portée par la jeunesse qui a déjà montré des premiers soubresauts. L’objectif pour nous serait alors d’être en mesure d’accompagner cette transition sur la base des connaissances que nous aurons acquises, et de proposer un mode de travail scientifique alternatif qui soit en accord avec ce nouvel espace politique.

  • 2. Tamara Ben Ari est chercheuse en agronomie globale à l’Inra, actuellement au Centre international de recherche pour l’environnement et le développement (CNRS/École des Ponts ParisTech/Cirad/EHESS/AgroParisTech)
  • 3. CNRS/MNHN/IRD/Sorbonne université