« Singapour réagit très rapidement pour lutter contre la pandémie »

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Singapour, qui semblait avoir limité avec succès la propagation du COVID-19 grâce à un suivi rapproché de chaque contamination a annoncé le 7 avril passer au confinement partiel. Retour sur la situation et la mobilisation de la recherche du pays avec le directeur du bureau du CNRS pour l’ASEAN1 et l’Océanie, Jean-Paul Toutain.

  • 1. Association des nations de l'Asie du Sud-Est

Singapour a longtemps été cité comme un modèle exemplaire dans la lutte contre le COVID-19. Quelle est la situation dans le pays aujourd’hui?
Jean-Paul Toutain1
: Singapour est en état d’alerte orange, qui correspond au stade d’épidémie sévère conduisant à des perturbations sociales modérées, et précède un dernier état d’alerte rouge pour lequel l’épidémie est considérée comme très sévère et se répandant largement et rapidement sur le territoire. Le premier cas à Singapour a été détecté le 23 janvier 2020. Au 13 avril, le nombre total de cas dénombrés est de 2 918, parmi lesquels 568 cas importés. 1 158 personnes sont hospitalisées et Singapour déplore 9 décès, soit 0,3 % des cas recensés. Aujourd’hui, la tranche d’âge la plus affectée est celle des 20-29 ans, devant les 31-40, en raison du nombre important de cas liés aux étudiants fraîchement rentrés d’Europe et des Etats-Unis et des nouveaux clusters de contamination développés dans les résidences de travailleurs étrangers.

On assiste depuis le 5 avril à une très forte augmentation journalière du nombre de cas : 386 pour la seule journée du 13 avril. Ces cas sont en grande partie liés à de nouveaux clusters de contaminations localisés dans des résidences de travailleurs étrangers. Cette nouvelle flambée de l’épidémie soulève actuellement nombre de questions dans certains médias quant à la gestion de la crise sanitaire par la cité-Etat.

Quelle est la stratégie mise en place par le gouvernement pour lutter contre le COVID-19 ?
J-P T. :
La stratégie est double : elle s’appuie sur une réponse rapide et graduée. Dès les premières annonces venant de Chine concernant le coronavirus, la cité-État a interrompu les vols vers les zones à risques, avant de fermer complètement ses frontières avec le pays. Depuis, il s’agit de contrôler la propagation de l’épidémie et d’éviter la saturation du système de santé. Pour cela, les démarches concrètes sont la détection rapide de cas, le traçage par tous les moyens (smartphone, utilisation des caméras-vidéo, des paiements de taxi, …), l’isolement des patients et des mesures de distanciation sociale. Une des caractéristiques de la réponse singapourienne est sa graduation afin d’éviter la panique tout en maintenant un mode de vie le plus normal possible, et convaincant la population d’un contrôle de la situation par l’Etat. Le gouvernement utilise d’ailleurs beaucoup les réseaux sociaux pour communiquer et contester toute « fake news ». Cette stratégie s’est heurtée au retour d’un important contingent d’étudiants et travailleurs depuis l’étranger, qui se traduit depuis le 7 mars par une seconde vague de transmissions locales et une difficulté croissante à en effectuer le suivi et le traçage. Le 7 avril, Singapour a annoncé le confinement partiel sur le territoire. Seuls les services dits essentiels (santé, services publics, transports, alimentation) restent ouverts. Les personnes devant se rendre à l’extérieur et amenées à entrer en contact rapproché avec d’autres individus sont invitées à porter un masque en tissu ré-employable, fourni à chaque foyer par le gouvernement.

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Vue de l'emblématique Marina Bay Sands depuis les jardins futuristes de SIngapour « Gardens by the Bay » © Bureau du CNRS à SIngapour

 

Quel est votre avis sur le traçage technologique utilisé à Singapour, notamment l’utilisation de l’application gouvernementale sur smartphone « TraceTogether » ?
J-P T. : L’application permet grâce à un signal Bluetooth entre smartphones, d’identifier les personnes ayant été en contact avec des malades du coronavirus à moins de deux mètres pendant une durée d’au moins 30 minutes. L’ambition du ministère de la Santé (MoH) est d’atteindre 75 % de la population ayant téléchargé l’application, car seule son utilisation massive garantira la possibilité d’une exploitation efficace des données collectées. Elle s’intègre dans l’initiative SGunited2, qui s’appuie sur une forte adhésion de la part des citoyens. Des garanties pour la vie privée ont été apportées : l’application enregistre en local des identifiants cryptés (non reliables à un numéro de téléphone). Seul le ministère de la santé dispose de la clef de déchiffrement. Les données ne sont ni stockées, ni exploitées par ailleurs. Les résultats sont cependant décevants pour le MoH : au 1er avril,  seuls 1 000 000 d’utilisateurs, soit seulement 20 % de la population du pays, étaient recensés.

Quel est votre ressenti sur la différence entre ces réponses et celles vues en Europe ? Peut-on parler de différences culturelles ?
J-P T. :
Singapour a connu depuis plusieurs décennies un essor économique prodigieux. Le parti au pouvoir depuis 60 ans a fait en sorte que chaque singapourien trouve son intérêt dans le système en place, ce qui a rallié la majorité de la population à une forme de consensus politique. Une sorte de contrat social s’est mis en place, et les Singapouriens sont dans l’ensemble prêts à accepter des mesures draconiennes prises par le gouvernement en échange de la prospérité sociale et économique - acceptation d’autant plus complète alors qu’ils se perçoivent sous une menace aigüe, comme celle du COVID-19. En revanche, en France et en Europe, la demande de protection sociale dépasse dorénavant les capacités de l’État nation, et puis il faut compter sur la passion du débat en France.

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Jean-Paul Toutain, le directeur du bureau du CNRS pour l’ASEAN et l’Océanie, basé à Singapour.

 

Comment la recherche singapourienne s’organise-t-elle pour lutter contre l’épidémie ?
J-P T. :
La situation liée à la pandémie du COVID-19 a modifié de façon notable l’approche du travail. Par exemple, l’ensemble de l’organisation de recherche de A*Star - la principale agence de recherche singapourienne et par ailleurs partenaire du CNRS dans divers programmes - a opté pour une « ségrégation hebdomadaire » de ses chercheurs. Répartis en équipes A et B, ceux-ci alternent entre une semaine de télétravail et une semaine en laboratoire. Aucun contact, y compris les week-ends n’est autorisé entre les membres d’équipes différentes. Les agents en laboratoire la semaine 1 peuvent ainsi mener les expériences des agents présents en semaine 2 et vice versa.

Concernant les tests, Singapour a fait le choix de tester systématiquement les personnes les plus exposées3 et les personnes présentant des comorbidités (diabète, infection pulmonaire, patients atteints de pneumonie, etc.) par l’utilisation de kits de test de détection PCR4 produits par A*STAR. Concernant les essais cliniques, Singapour dispose de trop peu de cas pour réaliser des études larges et a fait le choix de se concentrer sur des essais cliniques d’antiviraux (la combinaison des deux antiviraux lopinavir-ritonavir et un autre essai clinique avec une molécule à effet antiviral, le remdesivir). Les chercheurs singapouriens sont par ailleurs associés à de nombreux essais internationaux, comme avec le National Institute of Health américain ou la société américaine Gilead. Enfin, Singapour envisage de démarrer des tests sérologiques5, afin de déterminer le pourcentage de la population qui est effectivement exposé au virus.

De nombreux travaux de recherche sont menés dans différentes voies tels que les outils diagnostics, les biomarqueurs de la gravité de l’infection, la réponse immunitaire, l’utilisation de l’intelligence artificielle pour tester les associations de médicaments ou encore les modèles mathématiques de transmission.

Pour ce qui est de la recherche sur les vaccins, Singapour n’est pas en reste : la Duke-NUS Medical School (National University of Singapore) développe différents partenariats avec la compagnie américaine Arcturus Therapeutics et la fondation international Coalition for Epidemic Preparedness Innovations afin de mettre en place un essai clinique pour un vaccin.

De façon générale, la cité-État dispose d’atouts importants pour être un partenaire de choix pour des travaux de recherche dans le domaine bio-médical en général et sur le sujet du COVID-19 en particulier. Deux appels à projets spécifiques COVID-19 ont ainsi été publiés récemment par les agences singapouriennes. Le second, publié par l’agence A*STAR, concerne les développements thérapeutiques avec une date de clôture au 25 mai. Les chercheurs du CNRS susceptibles d’être intéressés peuvent contacter le bureau à ce sujet.

Car le CNRS est très impliqué à Singapour.
J-P T. : 
Oui, le CNRS développe depuis plus de 20 ans de nombreux partenariats scientifiques avec Singapour. L’organisme a entre autres implanté cinq International Research Laboratories (IRL)6
 impliquant une dizaine de chercheurs expatriés, dans les domaines de la biomécanique, de l’intelligence artificielle, de la physique quantique, des nanotechnologies et des mathématiques. Le CNRS a mis en place également dans le pays trois International Research Projects (IRP - en fibres optiques, matériaux étirables et biologie synthétique), deux International Research Network (IRN - en énergie et géopolitique), ainsi que des International Emerging Actions (IEA). Par ailleurs, le développement de la filiale CNRS@CREATE au sein du Campus for Research And Technological Enterprise7 (CREATE) permet aux chercheurs du CNRS et des autres institutions de recherche française d’être éligibles aux appels à projets singapouriens, en tant que PI ou Co-PI. CNRS@CREATE a également pour vocation de mettre en place avec les partenaires scientifiques du campus un grand projet sur l’intelligence artificielle. Et puis n’oublions pas que la zone de compétence du bureau de Singapour s’étend aux pays de l’ASEAN et de l’Océanie8. Hors Singapour, un total de 45 dispositifs structurants (3 IRL, 14 IRP, 5 IRN, 23 IEA) sont opérationnels dans la zone ASEAN et Océanie.

  • 1. Jean-Paul Toutain est volcanologue et géochimiste des fluides. Il a débuté sa carrière à l’Institut de Physique du Globe comme directeur de l’observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise. A l’Observatoire Midi-Pyrénées, il a développé des recherches sur les processus de dégazage volcanique et s’est impliqué dans des programmes de surveillance. Il a ensuite été représentant de l’Institut de Recherche pour le Développement et correspondant de l’Université Fédérale de Toulouse en Indonésie de 2010 à 2015, puis attaché pour la science et la technologie à l’ambassade de France en Afrique du Sud jusqu’en 2019.
  • 2. SG United est une plateforme lancée par le ministère du développement social et de la famille de Singapour. Il a pour objectif soutenir la lutte contre l’épidémie de COVID-19 à Singapour.
  • 3. De retour d’une zone à risque, ayant été en contact avec des cas potentiels ou présentant des symptômes de grippe ou rhume persistant plus de cinq jours.
  • 4. Le Test PCR repose sur le principe "d’amplification en chaîne par polymérase", c'est-à-dire qu'il repère le génome du virus.
  • 5. Ce test permet de savoir si une personne a déjà contracté le Covid-19 et si oui, si elle est immunisée.
  • 6. Le laboratoire IPAL : Image & Pervasive Access Lab (CNRS/National University of Singapore/Université Grenoble Alpes-I2R/A*STAR) spécialisée en IA; le laboratoire CINTRA : CNRS International NTU Thalès Research Alliance (CNRS/Thalès/Nanyang Technological University) spécialisé en nanotechnologies ; le laboratoire Majulab (CNRS/Université Nationale de Singapour/Nanyang Technological University/Université Côte d’Azur/Sorbonne université) spécialisé en physique quantique; le laboratoire BMC2 : Biomechanics of Cellular Contacts (CNRS/Université nationale de Singapour) spécialisé en biomécanique ; le laboratoire FORMATH (CNRS/National University of Singapore/Nanyang Technological University).
  • 7. Créé par la NRF et conçu comme un pôle de recherche international à Singapour, CREATE développe des collaborations internationales de recherche par le financement massif de grands programmes menés entre ses partenaires. Les centres de recherche intrenationaux les plus prestigieux y sont associsé (MIT, ETH Zurich, l’Université de Californie à Berkeley, l’Université Technologique de Munich, l’Université hébraïque de Jérusalem, CNRS).
  • 8. Le bureau ASEAN représente le CNRS auprès des différents acteurs de la recherche des pays de l’Asie du Sud-Est (Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam) ainsi que de l’Océanie.