« Singapour réagit très rapidement pour lutter contre la pandémie »
Singapour, qui semblait avoir limité avec succès la propagation du COVID-19 grâce à un suivi rapproché de chaque contamination a annoncé le 7 avril passer au confinement partiel. Retour sur la situation et la mobilisation de la recherche du pays avec le directeur du bureau du CNRS pour l’ASEAN1 et l’Océanie, Jean-Paul Toutain.
- 1Association des nations de l'Asie du Sud-Est
Singapour a longtemps été cité comme un modèle exemplaire dans la lutte contre le COVID-19. Quelle est la situation dans le pays aujourd’hui?
Jean-Paul Toutain
On assiste depuis le 5 avril à une très forte augmentation journalière du nombre de cas : 386 pour la seule journée du 13 avril. Ces cas sont en grande partie liés à de nouveaux clusters de contaminations localisés dans des résidences de travailleurs étrangers. Cette nouvelle flambée de l’épidémie soulève actuellement nombre de questions dans certains médias quant à la gestion de la crise sanitaire par la cité-Etat.
Quelle est la stratégie mise en place par le gouvernement pour lutter contre le COVID-19 ?
J-P T. : La stratégie est double : elle s’appuie sur une réponse rapide et graduée. Dès les premières annonces venant de Chine concernant le coronavirus, la cité-État a interrompu les vols vers les zones à risques, avant de fermer complètement ses frontières avec le pays. Depuis, il s’agit de contrôler la propagation de l’épidémie et d’éviter la saturation du système de santé. Pour cela, les démarches concrètes sont la détection rapide de cas, le traçage par tous les moyens (smartphone, utilisation des caméras-vidéo, des paiements de taxi, …), l’isolement des patients et des mesures de distanciation sociale. Une des caractéristiques de la réponse singapourienne est sa graduation afin d’éviter la panique tout en maintenant un mode de vie le plus normal possible, et convaincant la population d’un contrôle de la situation par l’Etat. Le gouvernement utilise d’ailleurs beaucoup les réseaux sociaux pour communiquer et contester toute « fake news ». Cette stratégie s’est heurtée au retour d’un important contingent d’étudiants et travailleurs depuis l’étranger, qui se traduit depuis le 7 mars par une seconde vague de transmissions locales et une difficulté croissante à en effectuer le suivi et le traçage. Le 7 avril, Singapour a annoncé le confinement partiel sur le territoire. Seuls les services dits essentiels (santé, services publics, transports, alimentation) restent ouverts. Les personnes devant se rendre à l’extérieur et amenées à entrer en contact rapproché avec d’autres individus sont invitées à porter un masque en tissu ré-employable, fourni à chaque foyer par le gouvernement.
Quel est votre avis sur le traçage technologique utilisé à Singapour, notamment l’utilisation de l’application gouvernementale sur smartphone « TraceTogether » ?
J-P T. : L’application permet grâce à un signal Bluetooth entre smartphones, d’identifier les personnes ayant été en contact avec des malades du coronavirus à moins de deux mètres pendant une durée d’au moins 30 minutes. L’ambition du ministère de la Santé (MoH) est d’atteindre 75 % de la population ayant téléchargé l’application, car seule son utilisation massive garantira la possibilité d’une exploitation efficace des données collectées. Elle s’intègre dans l’initiative SGunited
Quel est votre ressenti sur la différence entre ces réponses et celles vues en Europe ? Peut-on parler de différences culturelles ?
J-P T. : Singapour a connu depuis plusieurs décennies un essor économique prodigieux. Le parti au pouvoir depuis 60 ans a fait en sorte que chaque singapourien trouve son intérêt dans le système en place, ce qui a rallié la majorité de la population à une forme de consensus politique. Une sorte de contrat social s’est mis en place, et les Singapouriens sont dans l’ensemble prêts à accepter des mesures draconiennes prises par le gouvernement en échange de la prospérité sociale et économique - acceptation d’autant plus complète alors qu’ils se perçoivent sous une menace aigüe, comme celle du COVID-19. En revanche, en France et en Europe, la demande de protection sociale dépasse dorénavant les capacités de l’État nation, et puis il faut compter sur la passion du débat en France.
Comment la recherche singapourienne s’organise-t-elle pour lutter contre l’épidémie ?
J-P T. : La situation liée à la pandémie du COVID-19 a modifié de façon notable l’approche du travail. Par exemple, l’ensemble de l’organisation de recherche de A*Star - la principale agence de recherche singapourienne et par ailleurs partenaire du CNRS dans divers programmes - a opté pour une « ségrégation hebdomadaire » de ses chercheurs. Répartis en équipes A et B, ceux-ci alternent entre une semaine de télétravail et une semaine en laboratoire. Aucun contact, y compris les week-ends n’est autorisé entre les membres d’équipes différentes. Les agents en laboratoire la semaine 1 peuvent ainsi mener les expériences des agents présents en semaine 2 et vice versa.
Concernant les tests, Singapour a fait le choix de tester systématiquement les personnes les plus exposées
De nombreux travaux de recherche sont menés dans différentes voies tels que les outils diagnostics, les biomarqueurs de la gravité de l’infection, la réponse immunitaire, l’utilisation de l’intelligence artificielle pour tester les associations de médicaments ou encore les modèles mathématiques de transmission.
Pour ce qui est de la recherche sur les vaccins, Singapour n’est pas en reste : la Duke-NUS Medical School (National University of Singapore) développe différents partenariats avec la compagnie américaine Arcturus Therapeutics et la fondation international Coalition for Epidemic Preparedness Innovations afin de mettre en place un essai clinique pour un vaccin.
De façon générale, la cité-État dispose d’atouts importants pour être un partenaire de choix pour des travaux de recherche dans le domaine bio-médical en général et sur le sujet du COVID-19 en particulier. Deux appels à projets spécifiques COVID-19 ont ainsi été publiés récemment par les agences singapouriennes. Le second, publié par l’agence A*STAR, concerne les développements thérapeutiques avec une date de clôture au 25 mai. Les chercheurs du CNRS susceptibles d’être intéressés peuvent contacter le bureau à ce sujet.
Car le CNRS est très impliqué à Singapour.
J-P T. : Oui, le CNRS développe depuis plus de 20 ans de nombreux partenariats scientifiques avec Singapour. L’organisme a entre autres implanté cinq International Research Laboratories (IRL)