« Les sciences humaines et sociales peuvent apporter des éclairages face à la crise »

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86 projets de recherche, dont 40 issus des laboratoires du CNRS et de ses partenaires, ont été financés par l’appel Flash COVID-19 de l’Agence nationale de la recherche (ANR), pour un budget de 14,5 M€. Parmi ces projets, 17 relèvent des sciences humaines et sociales. Directeur de l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS, François-Joseph Ruggiu analyse ces résultats.

Comment s’organise la recherche en sciences humaines et sociales en ce moment ?

François-Joseph Ruggiu : Je voudrais d’abord saluer la grande réactivité de notre système d’enseignement supérieur et de recherche face à cette crise brutale et si déstabilisante pour les personnes et les institutions. Le consortium REACTing1, coordonné par l’Inserm et l’Alliance pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan), dont le CNRS est un acteur académique, a d’ores et déjà sélectionné 20 initiatives scientifiques. Le Ministère des Armées a également lancé un appel à projets par l’intermédiaire de l’Agence de l’innovation de défense. Et certaines universités prennent aussi des initiatives exemplaires de soutien à la recherche sur le Covid19 et sur les crises sanitaires, comme le CNRS qui a débloqué des fonds exceptionnels pour soutenir cinq équipes de recherche en biologie. Une autre brique de ce dispositif est l’appel à projets Flash COVID-19 de l’Agence nationale de la recherche, qui, comme les autres, fait une large place aux sciences humaines et aux sciences sociales (SHS) pour comprendre l’épidémie, sa diffusion et l'élaboration de la réponse publique, citoyenne et sociale à la crise. Par exemple, les 4 projets retenus par REACTing s'intéresseront au confinement des rapatriés de Wuhan, à la circulation des données scientifiques, ou encore aux modes de communication dans le cadre d'une maladie émergente, afin de mieux orienter les politiques publiques.

Dans son appel Flash COVID-19, lancé le 6 mars et d’un budget de 14,5 M€, l’ANR a sélectionné 40 projets issus des laboratoires du CNRS et de ses partenaires, et 17 projets en SHS. Que pensez-vous de cette sélection ?

F.-J. R. : L’ANR a lancé un appel à projets avec un processus d’évaluation et de sélection sur le COVID-19, ciblé sur quatre priorités identifiées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le quatrième axe concerne toutes les SHS, avec un accent particulier mis sur l’éthique. La mobilisation a été très importante, traduisant un désir d’engagement de la communauté scientifique en sciences humaines et sciences sociales. Dix-sept projets ont été retenus dans cet axe et plusieurs autres projets, en particulier en épidémiologie, contiennent une composante SHS. Les thématiques sont variées : attitudes, perception et expérience sociale de la crise et de ses conséquences (confinement, isolement, etc.), inégalités sociales et solidarités, rôle des acteurs institutionnels, etc. Il y a une forte visibilité des unités coportées par le CNRS, présentes dans la majorité des projets retenus (11 projets). Nous retrouvons dans cette liste les unités de sciences sociales en pointe sur la recherche sur la santé, notamment la santé publique, comme l’Iris2 ou le Cermes 33, mais aussi des unités spécialisées en science politique avec, en particulier, une étude sur la confiance envers le politique menée au Cevipof4, en économie ou en anthropologie. La liste comprend des chercheurs et chercheuses reconnus de longue date aussi bien que de jeunes collègues très prometteurs, des spécialistes des crises sanitaires ainsi que des collègues qui apportent leur expertise méthodologique en décalant leur sujet de recherche d’origine. Enfin, les études portent non seulement sur le terrain français mais aussi sur des terrains étrangers, par exemple en Chine, avec une dimension de comparaison internationale.

Je voudrais dire également que la liste complémentaire – ces 40 projets additionnels sélectionnés mais en attente de financement – est de très grande qualité, avec des sujets remarquables sur les comportements et vécus des professionnels de santé ou encore la mobilisation étatique et des acteurs de la décision publique et politique sur la longue durée. Il faut encourager l’ANR à trouver les moyens de les financer.

Vous évoquez des projets prometteurs. La pandémie conduit-elle les scientifiques à plus d’audace dans les sujets ?

F.-J. R. : Si nous entendons par audace l’intention de formuler des questions de recherche nouvelles, inédites, il faut souligner que la pandémie actuelle nous fait renouer avec des questions qui se sont déjà posées dans l’histoire des sociétés humaines et qui ont déjà été abordées en recherche. Les choses ne se répètent pas, évidemment, car les configurations historiques, sociales, politiques, économiques, culturelles sont toujours à chaque fois différentes. Néanmoins, les sciences humaines et sociales ne partent pas de rien pour appréhender cette pandémie et ses effets sur nos sociétés. Si nous entendons par audace une capacité renforcée à s’emparer de questions connexes à sa recherche, à mobiliser des collaborations qui auraient mis du temps à se construire, voire n’auraient pas du tout émerger en dehors du présent contexte, alors oui, nous pouvons parler d’audace !

Des disciplines manquent-elles à l’appel ?

F.-J. R. : Avec 17 projets retenus, il est naturellement difficile de couvrir l’ensemble des champs qui nous importent. L’éthique, théoriquement au cœur de l’appel à projets, apparaît finalement peu dans les résultats, en particulier l’éthique du soin et de la recherche. L’éthique de la décision publique, également, est actuellement peu présente, notamment les travaux sur la manière dont les autorités communiquent, mais aussi sur le traitement de l’information par la sphère médiatique et les réseaux sociaux, qui ne peuvent s’exonérer d’une réflexion éthique.

De nombreux sujets s’intéressent aux malades, mais nous aurions aimé voir retenus plus de projets sur les porteurs sains et les bien-portants : leur droit à la santé, leurs devoirs envers la collectivité, les messages préventifs. L’étude des libertés publiques aurait aussi pu être davantage soutenue : les décisions prises en ces temps de crise sont-elles admissibles en termes de droit et acceptables par le corps social ? Impactent-elles toutes les populations (personnes vulnérables ou âgées, prisonniers, niveaux socio-économiques, etc.) de la même manière ?

De même, nous aurions souhaité davantage de projets autour de la refonte des systèmes de santé et de protection sociale. Les conséquences de la crise, en termes d’allocation des ressources et de politique de santé publique, sont à envisager, anticiper et étudier. Nous allons encourager les équipes à élaborer et porter des projets en ce sens, au niveau des financements régionaux, nationaux et européens.

D’autres appels à projets sont-ils prévus ?

F.-J. R. : Avec Aviesan et l’Alliance thématique nationale des sciences humaines et sociales (Athéna), le CNRS et l’Inserm ont mis en place une coordination des actions des chercheurs et chercheuses en SHS face à la crise. Nous essayons de construire les outils de diffusion nécessaires à ce que chaque équipe qui souhaite s’engager dans la réponse à la crise ait une vision d’ensemble des actions menées en France et bientôt, grâce à d’autres initiatives, dans le monde. Cela leur permettra de se positionner au mieux en choisissant un angle d’approche original. Nous souhaitons également agir dans la durée : la pandémie est là pour un certain temps et il est à penser qu’elle transformera nos sociétés et nos modes d’action au monde en profondeur. La recherche doit donc se déployer sur le temps long.

D’autre part, un nouvel appel RA-Covid-195 dédié à des travaux de recherche à court terme (3 à 12 mois) a été mis en place par l’ANR avec un fonctionnement en continu, au fil de l’eau. Deux des cinq thématiques couvrent des disciplines SHS avec une consolidation du versant éthique. Le rôle de l’InSHS sera ici d’encourager les équipes à répondre et de coordonner ces réponses, par exemple en organisant des consortia.

Enfin, l’ANR réfléchit aussi à son appel à projets générique pour 2022. Il est essentiel, là encore, d’engager une réflexion à plus long terme, au sein des laboratoires de l’InSHS, sur la prise en compte des interfaces entre santé et SHS, des points de vue qu’apportent les sciences humaines et les sciences sociales sur les enjeux de la santé, dans toute leur interdisciplinarité.

Quel est le rôle des sciences humaines et sociales en cette période de crise ?

F.-J. R. : Cette question se pose dans l’ensemble des crises que la France et notre planète traversent et ont traversé, même si les enjeux parfois diffèrent. Les attentats de 2015 et 2016 ont entraîné une série de questions6 sur l’évolution géopolitique du monde et la capacité des sociétés à réagir, questions que l’on retrouve aujourd’hui. Comme la crise environnementale, qui demeure, cette crise sanitaire apporte aussi des interrogations sur le transfert vers les politiques et la société de résultats de recherche, et sur la manière dont les scientifiques spécialisés en SHS peuvent mener des analyses, apporter des éclairages et suggérer des directions à creuser pour que la société puisse répondre à ces crises.

Accréditez-vous l’idée qu’il pourrait y avoir un « monde d’après » dans les sciences, et singulièrement les SHS ?

F.-J. R. : Il est encore bien trop tôt pour le dire, en tout cas pour les sciences humaines et sociales. La pandémie actuelle pousse la recherche en direction d’une internationalisation accrue et d’une approche transversale, collaborative et pluridisciplinaire des questions, tout en prenant en compte la nécessité d’une transformation de nos propres pratiques de recherche à la lumière des enjeux climatiques et environnementaux. Elle a été et est l’occasion d’un formidable élan collectif et de la mise à disposition d’outils de travail, notamment cartographiques, bibliographiques, etc., à toute la communauté de recherche. La politique de la science ouverte y trouve enfin un contexte très favorable. Sur tous ces points, nous pouvons faire l’hypothèse que les grands principes de la politique scientifique que nous menons au CNRS et à l’InSHS, déjà depuis plusieurs années, vont recevoir une impulsion forte du fait des circonstances présentes.

  • 1. REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases.
  • 2. Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux Sciences sociales, Politique, Santé (CNRS/EHESS/Université Sorbonne Paris Nord/Inserm).
  • 3. Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, société (CNRS/Inserm/Université de Paris/EHESS).
  • 4. Centre de Recherches Politiques de Sciences Po (CNRS/Sciences Po Paris).
  • 5. Dans la continuité de l’appel Flash, ce nouvel appel vise à recueillir toutes les propositions de projets de type « Recherche-Action » (RA), à savoir des projets urgents et rapides dont les résultats pourraient être implémentés en quelques mois dans la société.
  • 6. Voir http://www.cnrs.fr/fr/face-aux-attentats-un-de-mobilisation-au-cnrs

Liste des projets SHS retenus dans l’appel Flash COVID-19

  • Frédéric Keck, DR CNRS, directeur du Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS, CNRS/Collège de France/EHESS) : « Réglementation des marchés aux animaux en Chine centrale : Étude ethnographique sur la perception des risques zoonotiques après la crise de COVID-19 ».
  • Anne Muxel, DR CNRS au Centre de Recherches Politiques de Sciences Po (Cevipof, CNRS/Sciences Po Paris) : « Le rôle des armées dans la "guerre" contre le coronavirus et sa perception par la population ».
  • Alexis Spire, DR CNRS à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux Sciences sociales, Politique, Santé (Iris, CNRS/EHESS/Université Sorbonne Paris Nord/Inserm) : « La confiance dans les institutions étatiques et scientifiques à l’épreuve du coronavirus ».
  • Josselin Thuilliez, CR CNRS au Centre d'économie de la Sorbonne (CNRS/Université Panthéon-Sorbonne) : « Épidémiologie économique du COVID-19 ».
  • Marie Claire Villeval, DR CNRS au Groupe d'analyse et de théorie économique Lyon - Saint-Étienne (Gate, CNRS/Université Claude Bernard/Université Jean Monnet/Université Lumière Lyon 2/ENS Lyon) : « Distanciation sociale et évolution des préférences sociales en période de crise sanitaire aigüe ».
  • Simeng Wang, CR CNRS au Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, société (Cermes 3, CNRS/Inserm/Université de Paris/EHESS) : « Migrations chinoises de France face au COVID-19 : émergence de nouvelles formes de solidarité en temps de crise ».
  • Laëtitia Atlani-Duault, DR Institut de recherche pour le développement (IRD) au Centre Population et Développement (CEPED, IRD/Université de Paris) : « Surveiller la confiance et la méfiance : analyser les médias sociaux pour soutenir la réponse de santé publique au COVID-19 ».
  • Nathalie Bajos, DR Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux Sciences sociales, Politique, Santé (Iris, CNRS/EHESS/Université Sorbonne Paris Nord/Inserm) : « Santé, perception, pratiques, relations et inégalités sociales en population générale pendant la crise COVID-19 ».
  • Coralie Chevallier, chercheuse au Laboratoire de neurosciences cognitives & computationnelles (ENS/Inserm) : « Défis comportementaux dans la crise du COVID- 19 : le cas de l'hygiène des mains ».
  • Gaëlle Clavendier, maîtresse de conférences au Centre Max Weber (CMW, CNRS/ENS Lyon/Université Jean Monnet Saint-Étienne/Université Lumière Lyon 2) : « Co-construire une réponse funéraire en contexte de la pandémie du COVID-19 ».
  • Léo Coutellec, maître de conférences au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (CESP, Inserm/Université Paris-Saclay) : « Fabriquer l'éthique en temps de crise pandémique. Anticipation, confiance, innovation ».
  • Marc Egrot, CR Institut de recherche pour le développement (IRD) au Laboratoire Population - Environnement - Développement (LPED, IRD/Aix-Marseille Université) : « Containment and health measures to limit COVID-19 transmission: Social experiences in France, Italy and the USA in the time of a pandemic ».
  • Martial Foucault, PU IEP Paris, directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof, CNRS/Sciences Po Paris) : « Représentations, perceptions et attitudes face au virus COVID-19 ».
  • Nour Meddahi, PU Toulouse School of Economics : « Économétrie, série temporelles, et gestion des risques de COVID-19 ».
  • Patrick Peretti-Watel, DR Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) au laboratoire Vecteurs – Infections Tropicales et Méditerranéennes (VITROME, Aix-Marseille Université/Institut de recherche pour le développement/Service de santé des armées) : « Coronavirus et confinement : enquête longitudinale ».
  • Fransez Poisson : « Droits des exilés en temps de crise : hospitalité et engagement ».
  • Ettore Recchi, PU Sciences PO à l’Observatoire sociologique du changement (OSC, CNRS/Sciences Po Paris) : « Faire face au COVID-19: Distanciation sociale, cohésion, et inégalité dans la France de 2020 ».