La recherche au service du patrimoine culturel immatériel
Comment sauvegarder un patrimoine immatériel sans le figer ? Des équipes du CNRS développent une variété d’outils pour y répondre, allant du stockage biologique aux plateformes numériques.
À retenir pour agir
- Le stockage sur ADN, une nouvelle technologie de pointe développée par la recherche française, a fait la preuve de son efficacité en sauvegardant une nouvelle traduction de l'évangile selon Saint-Marc.
- Cette innovation s'ajoute aux outils numériques et multimédia employés depuis des décennies par les scientifiques pour conserver le patrimoine culturel immatériel, alors que nombre de rituels humains de par le monde sont en danger.
Depuis septembre 2026, la bibliothèque patrimoniale Romain-Gary, à Nice, accueille un ouvrage atypique : rien de moins qu’un « évangéliaire ADN » ! En pratique, il s’agit d’un exemplaire inédit de l’Évangile selon Marc, l'un des quatre Évangiles canoniques du Nouveau Testament. Le texte, imprimé dans sa version originale grecque et en français, y est accompagné d’une version encodée dans de l’ADN synthétique contenu dans une capsule de la taille d’une gélule. Une technologie biologique capable de conserver le document intégral pendant des siècles, voire des millénaires.
De l’ADN pour écrire au long cours
L’ADN ancien a une étonnante capacité à traverser le temps. Des fragments de génomes d’hominidés ont ainsi résisté des centaines de milliers d’années avant d’être retrouvés et séquencés par les scientifiques. Et si la recherche inversait désormais la perspective ? Ne plus seulement retrouver les traces du passé, mais inscrire volontairement, dans l’ADN une part de notre histoire ? « L’aspect qui me fascine le plus avec le stockage sur ADN, c’est justement la possibilité de projeter un message bien au-delà de son existence, pour des générations très lointaines », explique Pascal Barbry, directeur de recherche au CNRS à l’Institut de pharmacologie moléculaire et cellulaire1.
De sa rencontre avec un prêtre dominicain est né le projet Markos qui a permis l’encodage sous forme d’ADN synthétique en grec et en français de l’Évangile selon Marc. L’expérience s’inscrit dans le PEPR MoleculArXiv, qui explore notamment de nouvelles méthodes de synthèse de l’ADN, plus rapides et moins coûteuses.
Le principe utilisé ici est proche de celui de l’informatique. Là où un ordinateur traduit chaque caractère en une suite de 0 et de 1, l’ADN s’écrit par la combinaison de ses bases : A, T, C et G. « Ici, chaque caractère est codé par une succession de quatre bases », résume le chercheur. Le texte grec et sa traduction ont ainsi été transcrits en une dizaine de milliers de fragments d’ADN, synthétisés puis vérifiés par séquençage. Le résultat est scellé dans une capsule de verre protégée par une coque en inox. Et pour retrouver le texte ? Il suffit d’ouvrir une capsule, puis de reséquencer les brins d’ADN avec un séquenceur.
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CNRS / Inserm / Université Côte d’Azur.
Si le projet a abouti à un cadeau symbolique offert au pape Léon XIV lors de sa visite en France en septembre 2026, l’idée de transformer un texte religieux en ADN n’avait pourtant rien d’évident au départ. Pascal Barbry et ses collègues avaient déjà encodé d’autres textes, des photos et des vidéos. « Si l’ADN peut devenir un support de mémoire capable de traverser les générations, nous nous sommes rapidement demandé quels contenus y inscrire. Je pense que c’est un choix qui dépasse notre rôle de chercheur », partage le biologiste.
Conserver le vivant
Conserver une trace sur le très long terme constitue notamment un enjeu pour le patrimoine culturel immatériel. Enregistrer une langue, un chant, un rituel ou les gestes d’un artisan, c’est garder une mémoire de pratiques susceptibles d’évoluer, de disparaître ou d’être réappropriées. « C’est important de conserver des archives, mais ce n’est toutefois pas suffisant. Le patrimoine immatériel est avant tout un patrimoine vivant qui ne vit que parce qu’il est pratiqué », explique Thomas Mouzard, chargé de mission au ministère de la Culture.
« Sauvegarder ce patrimoine, c’est aussi permettre sa transmission pour qu’il puisse être pratiqué et réinventé de génération en génération », précise-t-il. Des domaines de recherche comme l’ethnomusicologie et la linguistique contribuent justement à cette transmission. Elles aident à documenter les pratiques, étudier leurs transformations et rendre ces traces accessibles aux sociétés qui les portent.
Faire des archives une ressource
Dans les îles de l’archipel insulindien1, l’ethnomusicologue Dana Rappoport enregistre depuis 1991 des chants et des musiques rituelles peu documentés. « J’ai une approche très “micro” pour essayer de comprendre la place de la musique dans leur existence », résume la directrice de recherche CNRS au Centre Asie du Sud-Est2. En 35 ans, elle a constitué un vaste fonds d’archives sonores, une ressource mémorielle autant pour la recherche que pour les populations qui en sont à l’origine.
Chez les Toraja, population du sud de l’île de Sulawesi, Dana Rappoport a notamment observé des phénomènes de réappropriation. « Confrontées aux bouleversements politiques et sociaux, certaines personnes se sont saisies des enregistrements que j’avais réalisés pour retrouver ou réinventer leur tradition », décrit-elle1.
La réappropriation passe donc par la facilité d’accès aux archives. C’est dans cette perspective que Dana Rappoport et l’ingénieure de recherche CNRS Joséphine Simonnot2 ont développé Pratinada. La plateforme, mise en ligne en 2024, est née d’un projet européen de décolonisation des archives sonores d’Asie du Sud-Est3. Depuis la période coloniale, de nombreux enregistrements sont conservés dans des institutions européennes, sans être facilement accessibles.
Pratinada, site multilingue, ouvert à tous et consultable sur téléphone portable, permet d’explorer les archives par collection, par collecteur, mais aussi par langue, par population et par lieu. « Son objectif est de faciliter l’accès des populations concernées par ces archives, sans leur demander de venir en Europe ou de dépendre d’une réponse d’une institution située à plusieurs milliers de kilomètres », explique Dana Rappoport.
Quand les archives dialoguent
Ces archives ne servent toutefois pas seulement à renouer avec une pratique ou à la transmettre. Elles peuvent aussi nourrir de nouvelles recherches, comme le montrent d’anciennes bandes magnétiques enregistrées par des scientifiques français dans les années 1960 sur l’île de Timor et mises en ligne par le Centre de recherche en ethnomusicologie. « Dans ces archives, j’ai trouvé des chants à deux voix presque identiques à ceux que j’avais enregistrés sur l’île de Flores et que je pensais jusque-là propres à cette seule île. Nous avons donc deux occurrences de cette tradition polyphonique dans des populations parlant des langues de fonds linguistiques complètement différents : papou et austronésien », raconte la chercheuse.
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Une partie de ces archives est notamment accessible sur Penanian, un site consacré aux musiques rituelles toraja.
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Laboratoire Perception, représentations, image, son, musique (Aix Marseille Université / CNRS).
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Projet DECOSEAS - Decolonizing Southeast Asia Sound Archives, ANR Joint Program Initiative-Cultural Heritage (2021-2025).
Un rapprochement qui illustre ce que Thomas Mouzard attend de l’ethnologie, « discipline scientifique de référence » pour le patrimoine culturel immatériel. « Son apport, c’est le décentrement et la comparaison. C’est-à-dire rapporter une pratique à d’autres similaires ou à d’autres contextes pour mieux questionner et comprendre », explique-t-il. De quoi enrichir nos connaissances sur ce qui fait patrimoine.
Le paradoxe du numérique
Le numérique est désormais largement utilisé pour transmettre le patrimoine culturel immatériel. « Si nous voulons nous adresser au plus grand nombre, il faut passer par là », estime le chargé de mission du ministère de la Culture. Reste que sa pérennité pose déjà question. La plateforme Pratinada en est un exemple : son hébergement et sa maintenance nécessitent des compétences informatiques qui ne sont pas toujours disponibles dans les équipes de recherche. Un problème loin d’être propre à cette plateforme. « Pour qu’un site soit réellement pérenne, il faut des machines, des ingénieurs, des personnes capables de maintenir les systèmes dans le temps », souligne Dana Rappoport.
Cette situation pousse aujourd’hui les scientifiques à s’interroger : que devient une ressource utile à la transmission lorsque l’infrastructure qui la porte n’est plus entretenue ? Et, derrière cette contrainte technique, qui arbitrera, à terme, ce qui peut encore être transmis ? Si ce sont les sociétés qui décident de ce qui fait patrimoine, la recherche et les institutions culturelles ont aussi leur part de responsabilité. Leurs choix d’hébergement et de financement pèsent sur ce qui pourra encore être transmis demain.
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