« Il faut adapter le Traité sur l’Antarctique aux circonstances modernes »

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Du 14 au 24 juin 2021, la France accueille à Paris la 43e Réunion consultative du traité sur l’Antarctique (RCTA). Directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé1, Yan Ropert-Coudert est président du comité français pour la recherche en Antarctique et membre de la délégation française à la RCTA.

  • 1. CNRS/La Rochelle Université.

La France fait partie des 12 signataires originaux du Traité sur l’Antarctique. Que dit cet accord international ?

Yan Ropert-Coudert : Ce Traité donne un statut juridique unique au continent glacé, au service de la paix, de l’environnement et de la science. Il a été signé le 1er décembre 1959 à Washington par les douze pays qui s’étaient livrés à des activités scientifiques dans et autour de l’Antarctique pendant l’Année géophysique internationale (AGI) 1957-1958. Accord unique en son genre, il fait de l’Antarctique une terre non militarisée et non nucléarisée, et gèle les revendications territoriales, qui se chevauchaient parfois, de sept États (Argentine, Australie, Chili, France, Norvège, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni). Depuis, il a été complété par divers instruments, dont le Protocole de Madrid relatif à la protection de l’environnement qui implique notamment que chaque projet en Antarctique doit faire l’objet d’une évaluation d’impact sur le milieu. On dénombre aujourd’hui près de 80 stations scientifiques en Antarctique, appartenant à une trentaine de pays, et le Traité rassemble à ce jour 54 États Parties menant des études scientifiques sur le continent, notamment sur les effets du changement climatique et la biodiversité.

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Près de la base Dumont d'Urville en Terre-Adélie, Antarctique, les glaciologues vérifient les stations d'enregistrement GPS qui enregistrent en continu depuis 2009 les mouvements de ce glacier en trois dimensions. © Thibaut VERGOZ/IPEV/LGGE/CNRS Photothèque

Quels sont les enjeux de la 43e RCTA ?

Y. R.-C. : Chaque année depuis 1961, année de son entrée en vigueur, les États parties au Traité sur l’Antarctique, ainsi que des observateurs dont le Scientific Committee on Antarctic Research2, se réunissent pour échanger pendant une dizaine de jours. En 2021, après la République tchèque et la Finlande, c’est la France qui, selon l’ordre alphabétique des noms anglais des Parties consultatives (29 États qui ont un droit de vote), est chargée d’organiser cette RCTA et la 23e réunion du Comité pour la protection de l’environnement antarctique (CEP) qui se déroule en parallèle depuis 1998. Organe consultatif du RCTA, ce dernier fournit des recommandations concernant notamment les zones protégées et les risques environnementaux des activités en Antarctique.

Depuis plus de 60 ans, le Traité guide efficacement la coopération des États mais il faut l’adapter aux nouvelles circonstances, comme l’augmentation des activités humaines, notamment touristiques, favorisées notamment par le changement climatique. Les RCTA permettent aux Etats d’adopter, au consensus, des mesures (juridiquement contraignantes pour les États Parties), décisions et résolutions. Sont ainsi adoptées, par exemples, des régulations, des lignes directrices pour la gestion de la zone (en cas de construction ou rénovation d’installations de recherche, par exemple), etc. Les enjeux sont donc à la fois scientifiques et géopolitiques. Le Covid-19 a empêché la réunion en 2020 mais la RCTA 2021 aura lieu quoi qu’il arrive, en distanciel. L’impact de la pandémie sur l’environnement et la logistique devrait d’ailleurs être un sujet de la réunion cette année.

  • 2. Au sein duquel Yan Ropert-Coudert est directeur des sciences de la vie.

Le CNRS représente la recherche française à Dubaï

Pavillon France à Dubaï (vue extérieure)
Le Pavillon France à l'Exposition universelle de Dubaï. © Dany Eid

L’Exposition universelle de Dubaï, aux Émirats arabes unis, aura lieu du 1ᵉʳ octobre 2021 au 31 mars 2022 sur le thème « Connecter les esprits, Construire le futur ». Le CNRS incarnera les sciences dans l’un des trois espaces de l’exposition permanente du Pavillon France, consacrée à la notion de progrès. Il souhaite y affirmer son engagement dans les recherches aux pôles et leur préservation, à l’occasion des 30 ans du Protocole de Madrid, en proposant une expérience « Antarctique, un laboratoire du futur » qui permet une immersion au cœur des recherches de pointe menées en Antarctique et de leurs enjeux. « Construire demain est la vocation de la recherche fondamentale », assure Antoine Petit, P.-D. G. du CNRS qui explique le choix « peut-être surprenant » de parler de l’Antarctique, et non de robots ou d’intelligence artificielle, ainsi : « L’avenir de notre planète se joue en Antarctique. Les recherches et les équipements de pointe dans ce territoire de l’extrême en font un laboratoire à ciel ouvert pour comprendre les phénomènes qui bouleversent notre planète (et dont l’être humain est la cause) mais aussi un laboratoire pour peut-être bâtir un monde meilleur. »

Comment la recherche française et le CNRS sont-ils impliqués ?

Y. R.-C. : En général, le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation mènent les discussions diplomatiques à la RCTA. Le Ministère de la transition écologique porte la voix de la France au CEP. Cette année sera spéciale pour nous car nous devrons également assurer la présidence, qui doit être neutre. Quoiqu’il en soit, les critères scientifiques sont primordiaux dans la prise de décision, qui s’appuie sur des études scientifiques, existantes ou commandées. Le Traité donne en effet un statut juridique unique au continent glacé, au service de la paix, de l’environnement et de la science.

C’est une ambiance intéressante pour un scientifique, on y voit une autre facette, une vision plus globale de l’Antarctique qui dépasse le cadre de la science au quotidien. Entre 200 et 300 sujets sont abordés chaque année, certains étant de simples remontées d’informations scientifiques pertinentes, d’autres donnant lieu à des discussions, des résolutions voire lançant des réflexions plus longues qui se dérouleront entre les réunions. Par exemple, la France et l’Australie ont soutenu la présentation d’un article paru dans la revue Nature3, dont les deux pays étaient co-signataires, identifiant des zones de l’océan austral riches en biodiversité. Une résolution est proposée pour inclure ces données dans les réflexions concernant les aires importantes à protéger.

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Préparation des carottes de neige poreuses prélevées lors d'un forage réalisé sur la base Concordia, en Antarctique. © Thibaut VERGOZ/IPEV/LGGE/CNRS Photothèque

La France est particulièrement impliquée dans d’autres sujets comme la gestion du tourisme et des nouvelles activités qui y sont liées. Depuis quelques années, le nombre de touristes augmentent en Antarctique, avec près de 50 000 visites annuelles récemment, ce qui pose de nombreuses questions logistiques et de développement durable. Les drones utilisés par des touristes par exemple peuvent présenter des risques pour la sécurité humaine et pour l’environnement et les espèces, risques qui sont encore mal connus. Mais les drones peuvent être utiles aux scientifiques donc une simple interdiction globale ne serait pas la solution. Il faut donc réguler et harmoniser les règles pour tous les pays. Les scientifiques apportent leurs connaissances sur l’impact des drones sur la faune et la flore. La France propose en outre un manuel didactique pour que les tours opérateurs et les touristes sachent ce qui est autorisé ou non.

Sur le domaine des sciences antarctiques et subantarctiques, la France est une nation forte, reconnue, très productive en termes de publications qui ont de l’impact. Cela est possible grâce au soutien des institutions dont bien sûr le CNRS, surtout via l’Institut polaire français Paul-Émile Victor4 (IPEV) qui permet à la science de se réaliser sur le terrain. Mais ce soutien doit se renforcer car d’autres pays commencent à s’implanter scientifiquement avec des moyens importants, comme l’Australie.

Le grand public a-t-il accès aux réflexions qui sont menées ?

Y. R.-C. : De nombreuses manifestations ont été prévues en marge de la RCTA en direction du grand public. L’IPEV et Océanopolis organisent des conférences, émissions, etc. en ligne pendant leurs « mois polaires » précédant la réunion. Ils ont aussi mis sur pieds un séminaire polaire junior pour des classes, avec des présentations sélectionnées et des sessions posters à l’image d’un véritable séminaire scientifique. L’Office français pour la biodiversité et le Muséum d’histoire naturelle de Paris préparent également des expositions et tables rondes. Et un site web dédié rassemble des informations.

  • 3. Hindell M, Reisinger R, Ropert-Coudert Y, et al. (2020) Tracking of marine predators to protect Southern Ocean ecosystems. Nature 580: 87–92. Doi : 10.1038/s41586-020-2126-y.
  • 4. CNRS.