Algues marines : un enjeu planétaire

CNRS

La Fondation Lloyd's Register, en partenariat avec le CNRS et UN Global Compact, lance une coalition pour mieux accompagner le développement industriel de la filière algues, avec le soutien du monde de la recherche. Retour sur les grands enjeux que soulèvent cette initiative avec son coordinateur scientifique, le biologiste Philippe Potin.

Pourquoi créer « Safe Seaweed », une coalition internationale sur les algues ?

Philippe Potin1 : L’objectif de cette coalition, portée par la Fondation Lloyd's Register2, l’initiative des Nations-Unies, UN Global Compact3, et dont le CNRS est responsable scientifique, est de fédérer et sensibiliser au niveau mondial les nombreux acteurs de la filière algues —producteurs, industriels, recherche, gouvernance, associations—pour créer des normes et standards internationaux qui répondent aussi aux Objectifs de développement durable des Nations Unies—notamment « Vie aquatique » et « Faim zéro ». Pour cela, la coalition s’appuie sur le Seaweed manifesto, rédigé par la fondation Lloyd’s Register et un groupe d’experts, qui propose un plan d’action concret.

Car les algues représentent un enjeu majeur pour la planète : environnemental en ce qui concerne le réchauffement climatique et la biodiversité, mais aussi économique et social en ce qui touche à l’industrie et à la nutrition.

Philippe Potin : En effet, coté environnement, une forêt d’algues, qu’elle soit naturelle ou en culture, peut capter autant de carbone que sa surface équivalente de forêt amazonienne. Les algues servent également à préserver les écosystèmes marins en absorbant les excédents d’azote et en évitant la prolifération d’algues toxiques. En ce qui concerne l’alimentation, leur domestication est assez récente. Elle date de 60 à 70 ans en Asie où certains pays comme le Japon ou la Corée ont étudié le cycle de vie des algues pour développer leur aquaculture. Si les pays asiatiques réservent principalement les algues pour l’alimentation, en occident, leur culture est surtout présente dans l’industrie pour en extraire des composés gélifiants. Aujourd’hui, l’aquaculture des algues augmente de 8 % par an dans le monde et représente plus de la moitié des volumes des productions aquacoles marines4.

Vu dans son ensemble et à l’échelle globale, la rentabilité de cette production est très diverse et faible, notamment dans les pays d’Asie du Sud-Est et d’Afrique de l’Est, et maintient les populations qui les cultivent dans une situation de pauvreté. En France, la production est restreinte car la consommation est faible. Elle a surtout été adoptée comme un complément d’alimentation, avec des propriétés très bénéfiques pour la santé, agissant notamment sur le microbiote intestinal. Même s’il apparait impossible de nourrir la planète entière uniquement avec des algues, leurs apports restent très intéressants– notamment pour des pays comme l’Inde à forte population et à la culture végétarienne. Le développement de la production d’algues locales est donc en enjeu majeur pour l'Organisation des Nations unies (ONU).  Car avec les limites de la disponibilité de terres cultivables, l’océan—qui représente 70 % de la surface de notre planète—s’impose comme un environnement clé. Des études ont démontré que pour fournir à la population mondiale la quantité d’algues dont se nourrit en moyenne un japonais, il ne faudrait utiliser que 0,3 % des océans.

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Cultures de l'algue "Saccharina latissima" © P. Potin/Station Biologique de Roscoff/Safe Seaweed Coalition

Comment cette nouvelle coalition va-t-elle s’organiser ?

P.P. : Aujourd’hui, près de 500 à 1000 organismes—des industriels, des ONG, des structures de développement africaines, des regroupements de producteurs d’algues d’Asie du Sud-Est—sont prêts à adhérer. Les industriels voient les enjeux de cette coalition et comprennent qu’ils peuvent être force de proposition. Un Groupe comme Nestlé, par exemple, a besoin de traçabilité sur sa matière première et la coalition se propose de mettre en place des standards qui garantiront la sécurité et l’éthique de la filière. De plus, l’égide de l’ONU va favoriser l’adoption de ces réglementations par les différents états.

Tous ces standards vont être étudiés et définis lors de tables rondes thématiques : certaines sur la standardisation des contaminants dans les algues, d’autres sur les conditions de travail spécifiques à chaque région du monde ; etc…, le tout éclairé par un avis scientifique.

Comment le CNRS a-t-il intégré cette coalition et quel sera son rôle exact, en tant que responsable scientifique ?

P.P. : La Fondation s’est premièrement rapprochée de la Station biologique de Roscoff5, spécialiste dans le domaine des algues. En effet, elle est notamment porteuse d’un projet européen sur la thématique d’un changement d’échelle de la culture d’algues en Europe « GENIALG6 » et possède une grande expertise sur le sujet avec notamment 70 scientifiques impliqués et de nombreux partenariats industriels qui se sont encore accrus dans le contexte du Projet d’investissements d’avenir IDEALG7. C’est suite à ces premiers échanges que le CNRS a été choisi pour bâtir le projet de coalition. La Fondation Lloyd's Register a investi 3 millions de livres (soit 3,5 millions d’euros) pour cette coalition – une somme que le CNRS va gérer : 20 % seront dédiés à la gestion de la coalition et 80 % seront redistribués sous la forme d’études, de groupes de travail, de formation et de recherches au niveau mondial qui feront l’objet d’appels à projet deux fois par an, avec le tout premier en juin.

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Vue aérienne d'une ferme d'algue en Corée du Sud © Wikipedia/NASA Goddard Space Flight Center

Ces appels à projet pourront concerner de nombreux laboratoires du CNRS, aussi bien en sciences biologiques, qu’en écologie, qu’en sciences humaines et sociales ou en ingénierie. Les travaux se feront en lien avec la politique d’innovation du CNRS, car il est bien question d’identifier des recherches d’excellence pouvant être transférées vers les entreprises et producteurs des régions du monde qui en ont besoin.

Le CNRS va également s’appuyer sur l’European Marine Biological Resource Centre, une infrastructure européenne sur la biodiversité marine et ses modèles biologiques regroupant un réseau de stations marines de l’Union Européenne et des pays associés. Cette dernière est pilotée par Sorbonne Université et l’Institut des sciences biologiques (INSB) du CNRS et inscrite au sein de la feuille de route nationale des infrastructures de recherche. Alors qu’elle a pour vocation de rendre accessible les modèles marins pour la recherche, elle va permettre de sécuriser l’accès aux ressources génétiques pour fournir des nouvelles variétés d’algues, mais également contribuer à leur conservation alors que le changement climatique entraine le déclin de leurs populations naturelles. L’objectif à travers cette infrastructure sera d’assurer la préservation de semences d’algues locales, notamment à travers un système de cryobanque8, pour les rendre accessibles aux producteurs qui pourront les multiplier et les distribuer.

  • 1. Docteur en biologie marine de l’Université de Brest, Directeur de Recherche CNRS à la Station Biologique de Roscoff depuis 2006 et expert pour le Pôle Mer Bretagne Atlantique sur les ressources biologiques marines.
  • 2. La Fondation Lloyd's Register est une fondation caritative anglaise qui soutient la recherche, l’innovation et l’éducation pour la sûreté globale, notamment à travers des campagnes sur la qualité des aliments en Afrique.
  • 3. Initiative des Nations unies lancée en 2000 visant à inciter les entreprises du monde entier à adopter une attitude socialement responsable en s'engageant à intégrer et à promouvoir plusieurs principes relatifs aux droits de l'Homme, aux normes internationales du travail, à l'environnement et à la lutte contre la corruption. Elle regroupe une trentaine d’entreprises internationales.
  • 4. A différencier des eaux littorales.
  • 5. La Station biologique de Roscoff (CNRS/Sorbonne Université) est un centre de recherche et d'enseignement en biologie marine et écologie marine.
  • 6. Ce projet européen vise à développer la valorisation des cultures des grandes algues marines dans les bioraffineries, à renforcer la compétitivité des filières d’exploitation et à promouvoir des méthodes de production durable.
  • 7. De 2011 à 2021, le projet IDEALG a visé à développer la filière des macro-algues en France avec comme défi majeur : valoriser les connaissances acquises en génomique et post-génomique des algues pour améliorer leur culture et pour développer leurs applications biotechnologiques dans plusieurs secteurs dont celles de la santé, la nutrition, l’agriculture, la cosmétique et la chimie bio-sourcée.
  • 8. La cryobanque permet de conserver de la semence congelée et ainsi conserver un échantillon représentatif de la diversité génétique de principales espèces d'élevage.