CNRS@CREATE à Singapour : « En un an, nous avons démontré que nous étions sur la bonne voie »

Innovation

Première filiale du CNRS à l’étranger, CNRS@CREATE travaille depuis mi-2019 avec les universités et instituts de recherche de Singapour, ainsi qu’avec les partenaires internationaux du campus CREATE, pour développer des projets dans des domaines en prise avec les enjeux sociaux et économiques de la Cité-État. À sa tête, Dominique Baillargeat fait le bilan de cette première année.

Pour le CNRS, cette première filiale était un pari sur l’avenir. Au bout d’un an, où en êtes-vous ?

Dominique Baillargeat1 : Le “Campus for research excellence and technological entreprise” (CREATE) a été créé par la National Research Foundation2 (NRF) en 2006 pour accroître le dynamisme et la diversité de l'écosystème R&D à Singapour, en réunissant des centres de recherche internationaux parmi les plus prestigieux comme le MIT, ETH Zurich, l’université de Cambridge, l’Université de Californie à Berkeley, l’Université technologique de Munich, l’Université hébraïque de Jérusalem. Le CNRS est le premier organisme de recherche à rejoindre ce campus, un modèle unique de collaboration en matière de recherche. J’ai pris mes fonctions au premier septembre 2019 et ai travaillé à la fois sur les aspects administratifs de la filiale et sur nos projets de recherche. En un an, nous avons démontré que nous étions sur la bonne voie.

Côté recherche, nous avons déjà répondu à deux appels à projets « intra-CREATE » qui ont pour vocation de mettre en collaboration les membres de CREATE. Trois de nos projets ont été sélectionnés par CREATE sur les bases d’expertises internationales, ce qui dépasse nos espérances. Cela a permis de vraiment lancer l’activité, en commençant à recruter.

Pour cela, il a fallu aussi mettre en place toute la structure administrative de la filiale, pour définir les procédures, les règles internes, la gestion financière et humaine. Ce travail est moins visible mais il est indispensable pour venir en support à la recherche. Il est par ailleurs complexe à mener car sur de nombreux aspects, nous devons respecter la réglementation des deux pays.

Trois hommes dont un coupe un ruban, entourés de deux kakémonos avec des images de la nature
Inauguration de CNRS@CREATE en 2019, en présence d'Antoine Petit, P.-D.G. du CNRS. © CNRS@CREATE

Sur quels domaines portent les trois projets retenus ?

D. B. : Le campus CREATE aborde des thématiques larges, considérant la ville dans son ensemble (humains, énergie, mobilité, environnement, etc.). Nous nous donnons la possibilité de répondre à tous les appels à projet : c’est la force du CNRS interdisciplinaire et de ses partenaires académiques.

Ainsi, CNRS@CREATE est porteur principal pour le projet EcoCTs, en collaboration avec la National University of Singapore (NUS) et l’Agency for Science, Technology and Research (A*STAR), qui propose de développer « une biologie de synthèse pour une bio-économie circulaire ».

Nous avons aussi répondu à l’appel “Intersection of engineering and health” et deux de nos projets ont été retenus : Calipso, sur la croissance de cellules gérée par intelligence artificielle, pour lequel nous sommes porteur principal, et ScaNCellS pour l’impression 3D de cellules, pour lequel nous secondons la Nanyang Technological University (NTU) de Singapour.

Ces recherches vont démarrer au 1er octobre 2020, pour une durée de 3 ans, et se font en collaboration avec les meilleures universités de la Cité-État. En plus des ressources humaines recrutées par nos partenaires, CNRS@CREATE va recruter 10 post-docs pour ces projets dont le budget est de 5 millions de dollars singapouriens chacun (environ 3 millions d’euros). Cela donne une excellente visibilité au CNRS à Singapour, mais c’est surtout un essai à transformer.

Vous préparez le dépôt d’un grand projet autour de l’intelligence artificielle auprès de la National Research Foundation (NRF) de Singapour. Quel est l’enjeu derrière cette étape ?

D. B. : Ce programme ambitieux est notre façon de fixer nos priorités. Ce n’est pas une réponse à un appel à projets. Le CNRS fait une proposition à la NRF d’un programme de recherche centré sur  l’intelligence artificielle dédié à la prise de décision dans les systèmes critiques urbains, appliqué par exemple à la mobilité urbaine, à la gestion de l’énergie, etc. Au sein de CREATE, il y avait une place à prendre sur l’intelligence artificielle associée à cette thématique et il était important pour nous d’apporter une contribution inédite. De plus, développer la collaboration avec la France sur ces aspects fait partie de la stratégie globale de Singapour : en 2018, à l’occasion de l’Année de l'innovation France-Singapour, un accord en ce sens a été signé entre l’agence singapourienne dédiée, AI Singapore, et les institutions de recherche CNRS, Inserm et Inria. En France, quatre instituts interdisciplinaires de l'intelligence artificielle (3IA) ont aussi été créées la même année, ce qui nous offre une vraie crédibilité vis à vis de nos partenaires de Singapore. Par ailleurs, les 3IA sont sources de collaborations dans ce futur programme. 

J’ai donc proposé cette thématique précise à la direction du CNRS en décembre 2019 et nous avons déposé auprès de la NRF-CREATE une déclaration d’intentions détaillée, la première étape, fin juillet. Ce projet, de plusieurs dizaines de millions de dollars singapouriens et prévu sur 5 ans, a été nommé « DesCartes ». Il implique déjà des scientifiques du CNRS et de 10 universités françaises et, du côté singapourien, nous sommes en discussion pour des partenariats avec 4 universités et l’institut A*STAR. Nous espérons déposer la proposition complète, qui sera étudiée par un panel international, d’ici novembre 2020 et commencer le programme au second semestre 2021. Mais rien n’est encore acquis, nous sommes actuellement en phase de construction.

La crise sanitaire du COVID-19 a-t-elle fortement impacté les travaux de CNRS@CREATE ? A-t-elle changé les priorités du pays sur le long terme ?

D. B. : Nous avons dû nous adapter. Par exemple, le projet EcoCTs devait commencer en avril, mais a été reporté à octobre à cause de la crise du COVID-19. Il est aussi difficile en ce moment d’obtenir des visas de travail pour les personnes que nous recrutons et devons faire entrer à Singapour, même si ce point semble se résoudre.

À ce jour, je n’ai pas entendu parler de changement de cap en termes de stratégie de recherche. Les sujets autour du virus ont obtenu des financements exceptionnels ces derniers mois, et dans un contexte de liaisons avec l’extérieur extrêmement réduites, la volonté de la Cité-État de développer son indépendance alimentaire3sera sans doute accélérée.

Pour l’instant, il est annoncé par les autorités qu’il n’y aura pas de retour à la normale sans vaccin. Nous sommes donc majoritairement en télétravail. Notre programme « DesCartes » a été construit entièrement par visioconférence, avec 50 scientifiques qui ne se sont pas encore rencontrés !

Chercheur à sa paillasse
Thomas Lautier, chercheur CNRS impliqué dans le projet EcoCTs, a raconté son quotidien de chercheur confiné pendant la crise du COVID-19.

Ce modèle de filiale a-t-il vocation à être répliqué  ?

D. B. : Le modèle de CNRS@CREATE a été imposé par la NRF, comme pour tous les autres membres étrangers de CREATE. Il est spécifique au cadre propre de Singapour et représente un travail important d’organisation. Si le CNRS juge que ce modèle vaut l’effort dans le cadre de sa politique internationale, il pourrait être adapté à d’autres pays. Mais pour le moment, nous nous concentrons sur faire nos preuves.

  • 1. Directeur du laboratoire XLIM (CNRS/Université de Limoges) de 2013 à 2019 et du Labex Sigma-Lim de 2014 à 2019, Dominique Baillargeat a été nommé directeur exécutif scientifique de CNRS@ CREATE  en 2019.
  • 2. Rattachée au Bureau du Premier ministre, la NRF définit les priorités nationales et finance les programmes de recherche stratégiques du pays, à l’image de l’ANR française.
  • 3. Aujourd’hui, Singapour ne produit que 5 % des denrées alimentaires dont sa population a besoin, le reste étant importé.