« Décarboner la production de l’énergie est une évidence »
Selon l’Office européen des brevets, le CNRS figure dans le top 10 mondial des organismes publics de recherche en matière d’innovation dans les technologies bas carbone. Tour d’horizon des avancées scientifiques et innovations issues de l’organisme avec Abdelilah Slaoui, responsable de la cellule Énergie du CNRS.
Malgré un ralentissement récent, l’innovation en matière de technologies énergétiques propres a progressé très vite au cours de la dernière décennie
Abdelilah Slaoui

Les innovations françaises représentent plus de 4 % des innovations mondiales dans le secteur des énergies propres. Comment s’organise la recherche publique en France sur le sujet ?
A. S. : De grands organismes de recherche, comme le CEA et bien sûr le CNRS avec ses partenaires universitaires et grandes écoles, développent des recherches sur les énergies dites « bas carbone ». Il en est de même pour des organismes comme l’IFP Énergies nouvelles (IFPEN
Et le rôle du CNRS plus précisément ?
A. S. : Le CNRS s’intéresse à tous les aspects d’une énergie sûre, propre et efficace, de sa production à son usage, en passant par la distribution (réseaux électriques et de chaleur, etc.). Plus de 200 unités de recherche couvrent les énergies renouvelables (solaire, éolien, biomasse, etc.), le nucléaire (gestion des déchets, nouveaux réacteurs, fusion, etc.), le stockage (batteries, souterrains), le transport (combustion, bio-carburant, hydrogène, piles à combustible, etc.), l’efficacité énergétique dans les bâtiments et l’industrie, ou encore les nouveaux systèmes énergétiques en incluant les aspects socioéconomiques. Avec ses groupements et fédérations de recherche (voir encadré), le CNRS met également en commun sur une même question des compétences développées dans des laboratoires distincts. Par son interdisciplinarité, il peut répondre aux différentes facettes technologiques et socio-économiques des énergies propres, des plus fondamentales aux plus appliquées : c’est dans l’ADN des activités de recherche de l’organisme. Il est ainsi capable de proposer des solutions mais aussi d’analyser les contraintes économiques, sociales, environnementales qui font obstacle à ces pistes. C’est le message que je ferai passer au Sustainable Energies Forum, qui rassemble des institutions de recherche, des industriels et des ONG autour de la transition énergétique le 6 juillet prochain.
Compte tenu de l’importance sociétale de l’énergie, le CNRS a lancée dès 2012 la Cellule Énergie qui vise à coordonner et animer ces activités de recherche menées dans les dix instituts du CNRS et à contribuer de manière significative à la Stratégie nationale de recherche sur l'énergie (SNRE
Une recherche structurée au CNRS
Le CNRS a mis en place de grands réseaux de recherche sur des thèmes clés de la recherche énergétique, comme l’hydrogène et les piles à combustible (fédération H2, rassemblant 28 laboratoires), l’énergie solaire (FédEsol, 27 laboratoires) et le photovoltaïque solaire (Fed-PV, 10 laboratoires), le stockage électrochimique (RS2E, 17 laboratoires, impliquant le CEA, l’IFPEN, l’INERIS et des acteurs industriels) ou encore la fusion nucléaire (FCM-ITER, avec le CEA).
Des groupements de recherche (GdR) permettent également de rassembler des compétences. Par exemple, le GdR Solar Fuels vise à développer la production de carburants solaires par photo-catalyse, photo-électrocatalyse et photosynthèse artificielle, et le GdR Matériaux de construction biosourcés comprend des activités aussi diverses que le développement d'un mur biosourcé, activé à l'aide d'un capteur solaire pariétal, ou la valorisation des cendres de boues d'épuration dans des matériaux cimentaires.
Le CNRS lance également chaque année des appels à la recherche fondamentale dans tous les domaines. Les derniers concernaient par exemple le stockage de l'énergie, la gestion de l'énergie, la capture, séquestration et valorisation du CO2, avec un budget annuel cumulé qui dépasse le million d’euros.
Plusieurs entreprises automobiles (PSA, Renault, Valeo) et aérospatiale (Safran) figurent parmi les principaux déposants de brevets français. Quels sont les liens du CNRS avec le monde industriel ?
A. S. : Au niveau R&D, toutes les entreprises veulent pénétrer ce marché fort, notamment dans la production d’énergie, l’aviation et l’automobile. Pour cela, la plupart a besoin d’un appui des académiques, en particulier sur les sujets qui nécessitent encore des développements fondamentaux. L’innovation française est donc portée à la fois par des entreprises et des institutions de recherche.
Le CNRS apporte à un industriel une interdisciplinarité couvrant toutes les technologies et incluant les SHS, et une vision du « temps long » nécessaire à l’innovation de rupture. Notre démarche est de co-construire avec notre partenaire industriel une feuille de route scientifique dès lors que ses propres enjeux de R&D croisent nos thématiques de recherche, qu’il cherche à ouvrir son horizon au-delà de ses impératifs de production, et qu’il recherche un partenariat équilibré où les intérêts de chaque partie sont compris, respectés, préservés. C’est ce qui est fait avec de grands groupes en relation avec l’énergie comme EDF, Engie, Solvay, Total ou Faurecia et beaucoup d’autres, sous différentes formes : laboratoire commun, chaire industrielle, bourses de thèse, projets exploratoires, projets collaboratifs nationaux ou dans le cadre de programmes européens. Un exemple parmi d’autres est celui des Instituts de la transition énergétique
La collaboration avec le partenaire industriel peut également se nouer autour d’innovations ciblées, via CNRS innovation, la filiale nationale du CNRS qui gère la valorisation des résultats de recherche de nos laboratoires (incluant notamment un programme d’exploitation des brevets issus de nos laboratoires, ou un programme d’accompagnement au développement de start-up issues de ces laboratoires).
À l’étranger, le CNRS a aussi des International Research Laboratories
Les scientifiques du CNRS ont-ils l’esprit d’entreprise dans le domaine ?
A. S. : L’organisme a généré ou soutenu de nombreuses start-up dans le domaine, plus d’une cinquantaine entre 2001 et 2019. Dans le photovoltaïque, il y a par exemple la start-up G+LYTE, soutenue par le CNRS et CNRS Innovation, qui a reçu le Trophée de l'innovation, dans la catégorie innovation transition énergétique, décerné par l'agence d'innovation Hauts-de-France Innovation Développement en 2020. La start-up Tiamat travaille sur des batteries de nouvelle génération à base de sodium-ion et Sphere conçoit de nouveaux instruments de mesure et de test adaptés aux recherches les plus en pointe sur le stockage de l'énergie. Greenwake Technologies propose une solution brevetée d'alimentation à distance de capteurs par des micro-ondes. H2SYS commercialise des générateurs électriques à hydrogène pour un usage domestique. Conçu par la start-up Dracula Technologies, LAYER est un système photovoltaïque organique capable d’alimenter des objets connectés à faible consommation d’énergie, qui a été présenté au CES 2021 qui rassemble la fine fleur mondiale des nouvelles technologies. Quantia y a aussi exposé un chauffe-eau d’un nouveau genre qui utilise les eaux grises, en particulier celles issues d’une douche ou d’un bain, et récupère 90 % de leur chaleur. Les thématiques sont nombreuses et variées, et nos scientifiques déposent de plus en plus de brevets chaque année.
Comment se place la France par rapport au reste du monde sur ce sujet ?
A. S. : D’après l’étude, la France est le deuxième pays européen en matière d’innovation dans les énergies sobres en carbone, derrière l’Allemagne, et le sixième pays au niveau mondial. En termes de publications scientifiques, notre pays est en tête en Europe. Mais, il faut encore travailler à passer plus rapidement de la compétence et l’expertise à l’industrialisation, et les stratégies d’accélération lancées récemment par le gouvernement vont dans ce sens. Le CNRS est fortement mobilisé, en particulier dans le domaine de l’hydrogène.
Pour mutualiser les efforts de recherche et les financements, et étant donné l’urgence climatique, il est également indispensable de travailler en collaboration au niveau européen voire international. Les changements climatiques auront de toute façon des conséquences à l’échelle mondiale qui ne s’arrêteront pas aux frontières. Nous travaillons en particulier avec l’Allemagne car nos approches sont comparables, mais on peut également citer l’Australie avec laquelle nous avons mis en place un International Research Network