« La création d’entreprise, au CNRS, ça fonctionne »

CNRS

Pour amener les innovations du laboratoire au marché, le CNRS a mis en place une véritable stratégie de valorisation et accompagne ses chercheurs dans la création d'entreprise. Explications avec son directeur général délégué à l’innovation, Jean-Luc Moullet.

Le CNRS franchit le cap des 1 500 start-up issues des laboratoires placés sous sa tutelle. Pourquoi marquer cet événement ?

Jean-Luc Moullet : 1 500, c’est un chiffre symbolique avant tout ; et quel chiffre ! Nous sommes à la fois très fiers et très heureux de l’esprit d’entreprendre qui anime nos personnels de recherche et qui conduit à ce résultat. Nous souhaitons donc prendre le temps de célébrer ce moment, partager notre enthousiasme et faire savoir que la création d’entreprise, au CNRS, ça fonctionne. Une vraie dynamique est engagée pour aller vers le marché. Célébrer la création de la 1 500e start-up, c’est l’occasion de démontrer qu’il existe un vivier extrêmement important d’opportunités de création de valeur dans les laboratoires sous tutelle du CNRS, qu’il existe un grand nombre d’idées à valoriser qui sont issues des travaux conduits par l’ensemble de nos personnels de recherche, chercheurs mais aussi ingénieurs et techniciens.

Comment s’inscrit le CNRS au sein du paysage de l’innovation français ?

J.-L. M. Le CNRS est totalement partie prenante du paysage français de l’innovation. On utilise souvent le terme de « millefeuille » pour décrire ce paysage car il est effectivement composé de multiples acteurs : organismes de valorisation des universités, équipes de valorisation des organismes nationaux de recherche, Satt, Bpifrance, incubateurs, sociétés de capital-risque, etc. Pour autant, nous travaillons généralement tous en bonne coordination et bonne intelligence. Le souci premier reste celui du succès du projet accompagné. La mise en place d’un certain nombre de dispo­sitifs publics, comme le mandataire unique pour la gestion de la propriété intellectuelle, contribue à simplifier les choses et à cacher cette comple­xité, qui est réelle, aux entrepreneurs.

Quelles sont les difficultés inhérentes à un parcours d’entrepreneuriat et comment le CNRS aide-t-il les porteurs à les surmonter ?

J.-L. M. S’engager dans la création d’une start-up, c’est vraiment sortir de sa zone de confort. C’est rentrer dans un monde dont on ne dispose pas spontanément des codes et au sein duquel rien n’est assuré. À quel problème la solution que l’on souhaite développer va-t-elle répondre ? Pour quels clients ? Est-ce que cela représente un marché solvable ? Quel modèle d’affaires sera le plus ­pertinent ? Quelle équipe pluri­dis­ciplinaire réunir pour porter le projet ? Sur quelle base convaincre des investisseurs de son potentiel ? La réussite technologique sera-t-elle au rendez-vous ? Les entrepreneurs rentrent dans un monde qui ne les attend pas nécessairement ; c’est ce qui fait le sel et le piment de la démarche entrepreneuriale, mais qui peut également être source d’une grande frustration.

Qu’en est-il des dispositifs que met en place la Direction générale déléguée à l’innovation (DGDI) du CNRS pour les chercheurs qui souhaitent se lancer dans la valorisation ?

J.-L. M. Le CNRS a mis en place plusieurs dispositifs pour accompagner les porteurs de projet tout au long de cette aventure. Cela commence, en général, par la procédure de prématuration qui donne les moyens à quelqu’un qui a une bonne idée d’innovation de disposer d’une preuve de concept, premier élément tangible qui donne vie à son idée. Si cette étape reste principalement dans le domaine technologique, on commence aussi à y aborder des sujets de marché et de positionnement produit. L’accompagnement financier, une centaine de milliers d’euros en moyenne par projet, permet souvent de recruter un ingénieur et/ou acheter du matériel complémentaire. Nous accompa­gnerons en 2020 près de soixante-dix projets de la sorte.

Les Sociétés d'accélération du transfert de technologies (Satt) prennent ensuite le relais pour apporter un complément financier plus substantiel (quelques centaines de milliers d’euros) permettant de faire mûrir le projet et de développer un prototype. Le projet se structure technologiquement, on parle beaucoup d’adéquation produit/marché.

Plus tard, lorsque le projet a bien gagné en maturité et que l’idée de création d’entreprise prend forme, tout en étant encore à douze ou dix-huit mois de la création d’une start-up, le CNRS fournit aux futurs entrepreneurs un accompagnement méthodologique important dans le cadre de son programme Rise. Il s’agit alors de réfléchir au modèle d’affaires, savoir comment rédiger un plan d’affaires, réaliser une étude de marché, s’entourer de compétences complémentaires, préparer des « pitchs » pour approcher les premiers prospects commerciaux mais aussi pour aller présenter le projet à quelques investisseurs potentiels. Cet accompagnement méthodologique se fait dans le cadre d’une mise en réseau importante, avec l’aide de mentors, pour être introduit dans cet écosystème si particulier qui est celui des start-up. Créé en 2019, Rise a déjà montré de beaux résultats, et a accompagné quarante-deux projets en dix-huit mois.

Tous ces programmes sont la responsabilité de CNRS Innovation, bras armé du CNRS en la matière, qui suit les projets de bout en bout, du laboratoire au marché, au travers des différents programmes de valorisation qui sont en place.

Qu’en est-il de son programme de prise de participation ?

J.-L. M. Le programme de prise de participation du CNRS se fait par valorisation de l’accompagnement dont le projet a bénéficié de la part du CNRS, ainsi que par valorisation des créances issues des accords de licence de propriété intellectuelle. Notre objectif n’est pas de devenir un « gros » actionnaire ni de peser dans les choix stratégiques ultérieurs de la start-up, mais d’en détenir une part au capital qui cimente nos liens, témoignage de l’investissement ef­fectif, et permet d’espérer à terme, de participer au succès de l’entreprise. Nous avons jusque-là opéré une trentaine de prises de participation. C’est un chiffre appréciable, quoique limité au regard des 1 500 start-up dont on parle, car ces prises de participation répondent à des exigences de sélectivité assez fortes. 

Quelles sont les clés du succès ?

J.-L. M. De manière générale, nous sommes assez sûrs de nous quant à l’excellence du projet scientifique : une technologie issue d’un laboratoire CNRS est gage de sérieux et de qualité. Ce n’est pas pour autant une raison pour arrêter là tout investis­sement dans la science et la technologie. Maintenir et pérenniser la relation entre le laboratoire dont elle est issue et la start-up permet un accompagnement scientifique de long terme et le maintien d’un avantage compétitif dans un monde qui évolue très rapidement. De façon générale, le facteur qui me paraît le plus important est sans doute celui qui vise à aligner vision techno­logique, souvent le fort des start-up deep tech1, et vision de marché. Finalement, une start-up réussit son projet, ou non, selon sa capacité à vendre ses produits à des clients. On en revient aux fondamentaux de l’économie de marché, on a beau disposer de la solution basée sur la meilleure science au monde, si les clients ne l’achètent pas, l’entreprise finit par mourir. Ne pas réfléchir suffisamment au couple ­produit-marché, à la manière dont on répond aux besoins des futurs clients ou encore à la concurrence, est une faiblesse qui ne pardonne pas.

Mais à court terme, la principale clé du succès réside peut-être dans la capacité à réunir une équipe pluridisciplinaire et complémentaire capable de porter le projet. Il faut s’entourer des meilleurs dans leur domaine et placer à la tête de l’équipe un manager qui soit, bien sûr, capable de la gérer et de surmonter les inévitables crises qui vont advenir, mais qui puisse aussi gagner la confiance des investisseurs. Avant même les clients, ce sont eux qui vont permettre à la start-up d’exister !

Quels objectifs vous donnez-vous pour les années qui viennent ?

J.-L. M. On peut et on doit encore s’améliorer dans la manière dont on suscite et accompagne les projets de création. Le potentiel réuni dans les laboratoires sous tutelle du CNRS est immense et, malgré la légitime satisfaction que l’on a à célébrer la création de la 1 500e start-up, je ne peux m’empêcher de comparer ce chiffre au nombre total de laboratoires sous tutelle CNRS et me dire que la marge de progrès reste importante !

Créer une start-up n’est pas une fin en soi et afficher des objectifs quantitatifs ne fait guère sens. En revanche, continuer à distiller l’esprit d’entrepreneuriat au sein des laboratoires, mettre en œuvre de manière coordonnée des actions de sensibilisation auprès des personnels de recherche, expliquer le lien qui existe entre valorisation de la recherche et création d’activité économique et d’emplois, partager la nécessité pour notre pays de nourrir et développer ce lien... voici des objectifs qui me paraissent intéressants. Il ne s’agit à l’évidence pas de transformer chaque personnel de recherche en créateur de start-up, mais seulement de susciter le réflexe « valorisation de la recherche », dont la première étape passe par le dépôt d’un brevet préalable à une publication scientifique, en aidant à répondre à la question : comment est-ce que ce résultat de recherche peut-il avoir des appli­cations concrètes, voire si l’on est un peu ambitieux, contribuer au progrès de la société ? 

  • 1. 1. Proposant des innovations de rupture basées sur des avancées scientifiques et technologiques.