Le CNRS affiche ses ambitions pour l’Europe

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Une feuille de route « Europe » comprend plus d’une vingtaine d’actions pour améliorer la participation du CNRS aux programmes européens de recherche et d’innovation de l’Union européenne.

« Parler d’une seule voix auprès de l’ensemble des sphères d’influence ». Voilà le but donné par Alain Schuhl, directeur général délégué à la science (DGDS) du CNRS, à la feuille de route « Europe » de l’organisme. Celle-ci décline la stratégie européenne du CNRS pour poursuivre et développer les efforts entrepris en son sein ces dernières années pour augmenter sa participation aux programmes européens et accroître son influence au sein de l’Espace européen de la recherche. La première cible est bien sûr le nouveau programme-cadre de recherche et d’innovation 2021-2027, Horizon Europe, doté de plus de 95 milliards d’euros de budget.

Cette stratégie européenne a été élaborée grâce à la mobilisation de nombreux acteurs au sein des dix instituts et des directions fonctionnelles du CNRS qui ont pu apporter leur expertise et leur connaissance des dispositifs existants puis a été validée le 6 mai en Collège de direction. Elle s’organise en trois volets complémentaires autour de trois mots d’ordre : influencer, soutenir et inciter.

Statistiques

Parmi les deux douzaines d’actions prévues, certaines s’appuient sur des dispositifs existants qu’il s’agit d’améliorer ou de renforcer, et d’autres relèvent d’études de faisabilité. Plusieurs sont « faciles à mettre en place et à fort impact », démontre Christelle Roy, nouvelle directrice de la Derci1, qui a coordonné le développement de la feuille de route. Il s’agit par exemple de la mise en place de groupes miroirs aux actions d'Horizon Europe. Reflétant ainsi « chaque action du MESRI2 et chaque action de Bruxelles », selon Alain Schuhl, en particulier les six clusters3 et les cinq missions4 du Pilier 2, ou sur le Pilier 3 dédié à l’innovation, ils doivent permettre une réponse rapide, consolidée, donnant le « positionnement du CNRS » pour toute sollicitation du Ministère et de l’Europe de la recherche. Ils assurent aussi le lien avec les instituts du CNRS qui connaissent parfaitement les unités de recherche et sont capables d’identifier les potentiels candidats à des financements européens, dans une approche qui « met la science au cœur des actions ». Avec un objectif affiché dans le Contrat d’objectifs et de performance entre l’organisme et l’État : augmenter de 25 % le nombre de contrats européens hébergés au CNRS d’ici 2023, « c’est-à-dire demain », note Alain Schuhl.

Inciter les chercheurs à s’investir à l’Europe

Car, malgré « d’excellents résultats », avec un taux de succès supérieur à la moyenne européenne5 aux appels à projet du programme cadre Horizon 2020 qui vient de s’achever, en particulier dans le Pilier « Science d’excellence », la participation du CNRS aux programmes européens reste en effet aujourd’hui « inférieure au potentiel de recherche » de l’organisme multidisciplinaire. La stratégie européenne du CNRS entend donc inciter ses scientifiques à plus se tourner vers l’Europe : « Tout chercheur et toute chercheuse qui vient de réussir le concours pour entrer au CNRS doit postuler à une bourse ERC Starting dans les 3 ou 4 ans car ils viennent de démontrer qu’ils ont le niveau », rappelle Alain Schuhl. Les chercheurs peuvent « bâtir de véritables stratégies de financement de leurs activités de recherche », en postulant sur les appels européens comme compléments des appels locaux ou nationaux, explique Christelle Roy. Elle met aussi en avant les « effets de levier » de l’Europe, en s’insérant dans des réseaux au meilleur niveau européen de la recherche et de l’innovation, les projets collaboratifs retenus étant construits en lien avec les meilleurs laboratoires, entreprises, institutions publiques, etc. en Europe.

  • 1. Anciennement chargée de mission Europe auprès du DGDS, Christelle Roy a été nommée à la tête de la Direction Europe de la recherche et coopération internationale du CNRS en mai 2021.
  • 2. Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.
  • 3. Santé ; Culture, créativité et société inclusive ; Sécurité civile pour la société ; Numérique, industrie et espace ; Climat, énergie et mobilité ; Alimentation, bioéconomie, ressources naturelles, agriculture et environnement.
  • 4. Changement climatique ; Protection des océans ; Lutte contre le cancer ; Villes neutres en carbone ; Santé des sols.
  • 5. Les scientifiques et les équipes du CNRS ont par exemple reçu 1,2 Md€ pendant le programme Horizon 2020. Dans le Pilier « Science d’excellence », le taux de succès est de 18 %, avec un nombre de projets déposés en constante augmentation.

La France a sa maison à Bruxelles

Maison française à Bruxelles
© CNRS

Projet initié par le CNRS et la CPU, la Maison française de la science et de l’innovation de Bruxelles (dont le nom est encore provisoire) accueillera des représentants de l’organisme et de leurs partenaires, dont le CEA, l’Inserm, INRAE ou Inria. « Hôtel à projets » pour le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche selon Alain Schuhl, cette Maison située sur un plateau de 1 050 m2 en plein cœur du quartier européen à Bruxelles sera un lieu de rencontres afin que « chacun développe ses projets en accord avec sa propre stratégie européenne mais aussi, et surtout, pour lancer des actions communes sur les nombreuses préoccupations partagées ». Un « lieu de réunion, de démonstration et d’influence unique et original », précise Christelle Roy, aucun autre État membre ne disposant de structure similaire. Plusieurs manifestations devraient y prendre place, notamment à l’occasion de la présidence française de l’Union européenne – la première depuis 2008 – qui commence en janvier 2022 pour six mois : inauguration de la Maison au second semestre 2021, événements pour la Décennie de l’océan afin de montrer la présence du CNRS sur le sujet, etc. Cette Maison devrait ainsi permettre de promouvoir les enjeux de l’Espace européen de la recherche auprès de l’opinion et des décideurs français, et de faire valoir l’engagement et l’expérience du CNRS auprès des institutions européennes.

Mais, à l’heure où la multiplication des appels à projets est source d’une « lassitude marquée de la part des chercheurs et chercheuses », renforcer les dispositifs incitatifs et de soutien individuels paraît indispensable. Certains sont en place depuis 2016 (primes, délégation pour les enseignants-chercheurs, etc.) et même 2003, l'organisme s’étant avéré précurseur en mettant en place des ingénieurs de projet (IPE) affectés aux coordinateurs afin de mobiliser les équipes du CNRS pour assurer la coordination de projets européens. Mais des marges de progression sont possibles, en particulier en ce qui concerne la reconnaissance et la valorisation de l’implication des personnels ingénieurs, techniciens, administratifs (ITA) et des chercheurs impliqués en Europe.

L’organisme souhaite aussi déployer un soutien particulier dans le montage et la gestion de projets européens. Les Chargés d’affaires Europe au sein des 18 Services Partenariats et Valorisation de chaque délégation ou au sein des instituts (pour tous les projets européens) et les 11 Ingénieurs de projets européens de la DERCI gérés par le Bureau de Bruxelles (pour les projets collaboratifs gérés par le CNRS) peuvent ainsi aider les porteurs à accéder aux formations, outils et bonnes pratiques nécessaires. Ils viennent en appui des chercheurs et chercheuses dans les différentes phases de préparation (relations partenariales, rédaction du dossier), candidature (oraux blancs), négociation du contrat (propriété intellectuelle, notamment s’il y a des partenaires industriels) et dans la phase initiale de lancement du projet (recrutements, achats, etc.). Des dispositifs à mieux diffuser et faire connaître, notamment via des retours d’expérience et la mise en place de réseaux (voir encadré).

Fédérer les acteurs des questions européennes au CNRS

Enfin, afficher clairement la stratégie du CNRS permettra aussi de « la porter à Bruxelles pour que les futurs appels à projets soient en ligne avec nos priorités scientifiques », espère Alain Schuhl. Bâtie à l’intersection du travail des groupes miroirs et des six grands défis sociétaux définis dans le COP, ainsi que d’éventuelles priorités nouvellement identifiées, la stratégie scientifique du CNRS envers l’Europe est ainsi une feuille de route sur 10 ans qui cible en premier lieu les appels à projets 2023-2024. Un projet « co-construit et co-porté » par tous les acteurs des questions européennes au CNRS, en permanence remis à jour et dont la concrétisation demandera un « investissement fort ».

« Notre certitude que nous devons et pouvons faire mieux s’appuie sur un existant déjà très solide », rassure la directrice de la Derci, citant le Bureau du CNRS à Bruxelles créé dès 1991, le relai « indispensable » à proximité des chercheurs et chercheuses grâce aux actions des instituts et des délégations régionales, ou encore le projet bien avancé de Maison française de la science et de l’innovation à Bruxelles (voir encadré). « Nous souhaitons aujourd’hui mieux coordonner tout cela pour éviter les redondances et optimiser nos forces vers l’Europe ». C’est pourquoi, en complémentarité avec les actions du Bureau du CNRS à Bruxelles, une nouvelle organisation (secteur Union européenne) est proposée pour l’Europe de la recherche au sein de la Derci à Paris, pour servir de point central et faciliter la communication entre tous les acteurs impliqués à l’Europe.

Du coaching pour les projets collaboratifs européens

« La compétence essentielle à avoir est de savoir s’encadrer des bonnes personnes, aux qualités complémentaires », assure Victoire Teisserenc, chargée d’affaires européennes au Bureau du CNRS à Bruxelles, qui a mis en place un accompagnement personnalisé pour les potentiels porteurs de projets collaboratifs européens du CNRS. « Pour un scientifique, coordonner un tel projet demande de bien vouloir sortir de sa zone de confort : il ne s’agit plus seulement de recherche mais de se transformer en une sorte de chef d’orchestre, certains se comparant à un chef d’entreprise. Nul besoin de savoir tout faire soi-même, ce qui est d’ailleurs impossible vu le caractère multidisciplinaire et souvent intersectoriel des projets collaboratifs », complète-t-elle. Et qui de mieux pour en parler que des porteurs de projets expérimentés ? Pour l’opération pilote de ce « coaching » en 2021, ce sont donc neuf coordinateurs qui ont tenu seize sessions « remplies en moins de 24 heures ». Elles ont permis la formation de 88 chercheurs et chercheuses. « Les profils sont variés », explique Victoire Teisserenc : d’une recherche d’informations avant une première candidature au besoin de conseils spécifiques sur la gestion d’un consortium en cours et des relations avec les industriels, en passant par un besoin de se remotiver après un ou plusieurs échecs, ou encore de se convaincre de la plus-value de passer de participant à coordinateur du projet. « Obtenir la coordination d’un projet collaboratif européen n’est pas facile, il faut toujours plusieurs tentatives : nous proposons donc une réflexion sur l’échec, pour qu’il ne représente pas un frein à la resoumission. Une fois qu’on a coordonné un projet, l’effet ‘boule de neige’ permet de démultiplier à la fois ses publications, son implication dans d’autres projets et son influence à Bruxelles, pour participer par exemple à la rédaction des nouveaux appels à projets ». Vu le succès remporté par cette action pilote, d’autres sessions de cet accompagnement pourraient être organisées.

Pour augmenter l’influence du CNRS, la feuille de route prévoit entre autres de renforcer la participation des scientifiques du CNRS dans les grands consortiums européens. Le but : contribuer à la structuration de l’Espace européen de la recherche – notamment sur les questions de science ouverte, éthique scientifique, gestion des ressources humaines – en développant des actions complémentaires Union européenne et Europe bilatérale. Sont aussi visés les réseaux d’influence nationaux comme européens, tels que les Groupes thématiques nationaux6 du MESRI, les Points de contact nationaux7, les groupements de recherche, alliances, réseaux d’experts européens, etc. Le CNRS fait aussi partie du réseau G68 dont les institutions de recherche membres échangent déjà régulièrement sur leurs pratiques de veille, de sécurité des données, d’accueil des scientifiques, etc. Le CNRS a aussi lancé un « think tank » avec de nombreux industriels, déjà partenaires de l’organisme ou non, pour aborder en commun les appels d’offres collaboratifs d’Horizon Europe.

Voir plus loin que l’Union européenne

Cette stratégie doit être un levier pour accroître le rayonnement des recherches du CNRS et son attractivité à l’échelle européenne mais aussi au-delà. Dans Horizon Europe, « l’Europe fait aussi montre d’une volonté d’ouverture intéressante vers l’international qui correspond bien à la vision pluridisciplinaire et large du CNRS : par exemple, les enjeux climatiques et environnementaux ne se régleront pas avec une solution nationale ni même européenne », indique ainsi Christelle Roy. Le Plan Afrique en préparation au CNRS restera alors aussi connecté à la stratégie européenne, et vice-versa.

Les trois axes – influencer, soutenir, inciter – se retrouvent de manière similaire dans le plan d’action PAPFE9 du MESRI. « Nous travaillons main dans la main », assure Christelle Roy. Chaque organisme de recherche s’approprie donc le plan du Ministère afin de s’y insérer au mieux, tandis que le MESRI reste à l’écoute des expertises et des idées et améliorations proposées. Par exemple, un possible financement de projets jugés excellents par les jurys du programme européen mais non retenus demande à être négocié au niveau national, avec sans doute l’implication de l’ANR. La feuille de route du CNRS a ainsi l’ambition de trouver un relai auprès du MESRI pour prendre une ampleur nationale. « Si la France est plus forte, le CNRS en profitera, et inversement », résume Christelle Roy.

  • 6. Structures de consultation des acteurs de la recherche (publique et privée) dans un domaine précis qui sont animées par les Représentants français auprès des comités de programme d'Horizon 2020 et Horizon Europe.
  • 7. Personnes chargées de diffuser l'information, de sensibiliser et de soutenir la communauté de recherche et d'innovation française aux programmes de l'Union européenne.
  • 8. Le réseau G6 regroupe les principaux organismes de recherche européens - CNR, CNRS, CSIC, Helmholtz Association, Leibniz Association et Max Planck Society - et représente 135 000 collaborateurs.
  • 9. Plan d’action national d’amélioration de la participation française aux dispositifs européens de financement de la recherche et de l’innovation.