Les UMIFRE, tremplins professionnels pour les jeunes chercheurs

International

Expérience internationale de terrain exceptionnelle, effectuer une partie de ses recherches dans une UMIFRE est l’occasion pour un jeune chercheur ou une jeune chercheuse de préparer au mieux la suite de sa carrière, que ce soit dans le milieu académique ou non.

« Mon expérience dans une UMIFRE m’a beaucoup appris et m’aide aujourd'hui quotidiennement dans mon métier », assure Jessica Giraud qui a effectué un contrat de recherche au sein du département d’archéologie et d’histoire de l’Antiquité à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO). Sous la cotutelle du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) et du CNRS, le réseau des Unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (UMIFRE) est présent dans plus de 30 pays sur tous les continents. Outre la recherche de terrain et la diffusion scientifique, ces instituts spécialisés en sciences humaines et sociales ont également pour mission la formation des jeunes chercheurs, en particulier des 350 doctorants qu’ils accueillent.

À l'IFPO, Jessica Giraud a ainsi participé à la mise en place d’une nouvelle antenne de l’institut à Erbil, dans le Kurdistan irakien. Un projet d’ampleur aux multiples aspects : développer des partenariats solides avec les institutions locales en coopération avec l’Ambassade de France en Irak, mettre en place le système de soutien aux missions archéologiques françaises pilotées par le MEAE et celles conduites par d’autres équipes étrangères (Italienne, américaine, etc.), organiser des colloques scientifiques internationaux, gérer une trésorerie, signer des conventions, monter des projets, créer des formations et enseigner… « Les places sont peu nombreuses et il faut avoir envie de relever le défi de découvrir et travailler avec une culture différente dans un pays éloigné, mais j’ai eu l’impression d’être à ma place et de vivre pleinement mon métier d’archéologue pendant 4 ans », témoigne celle qui dirige aujourd’hui la société Archaïos.

Des compétences variées

Après un retour « difficile » dans le milieu académique français « peu au fait du niveau de liberté et de responsabilité qu’on peut avoir dans les activités des UMIFRE », Jessica Giraud a créé en 2017 cette entreprise privée de management de projets scientifiques en archéologie et patrimoine à l’international. Son équipe est formée de nombreux  jeunes chercheurs et chercheuses passés par des UMIFRE : ils rassemblent l’ensemble des compétences variées nécessaires, en plus d’une expertise de terrain et/ou de méthodes scientifiques spécifiques. Grâce aux divers contacts et relations noués lorsque la chercheuse était à l’IFPO et au soutien actuel du MEAE, l’entreprise a très rapidement obtenu des contrats : Archaïos, qui « fonctionne avec une déontologie de recherche issue du public », gère actuellement trois projets d’envergure, en Irak et Arabie saoudite, et pérennise des postes pour « des experts qui n’ont pas eu la chance d’obtenir des postes dans le système académique public mais qui souhaitent pouvoir continuer à faire de la recherche sur des projets ambitieux et innovants ». « L’IFPO reste une expérience très importante pour moi et Archaïos continue cette tradition de la recherche de terrain et de la formation par la recherche en accueillant et emmenant sur le terrain des étudiants français et locaux », précise Jessica Giraud.

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Ouverture des Journées des Jeunes Américanistes 2018 à Mexico, en visioconférence avec la Casa de Velázquez à Madrid. © CEMCA

Afin d’aider les doctorants à faire de la recherche de terrain cette fois sans le risque de « couper les ponts avec leur milieu universitaire d’origine », le Centre français d’études mexicaines et centraméricaines (CEMCA) à Mexico utilise un dispositif « de qualité », selon son directeur Bernard Tallet : les contrats doctoraux avec mobilité internationale qui associent une unité mixte de recherche en France et une UMIFRE1. Mis en place depuis 2013 par l’Institut des sciences humaines et sociales (INSHS) du CNRS, ce dispositif qui prévoit quatre nouveaux contrats par an est fortement renforcé depuis 2019 par des contrats doctoraux du CNRS également destinés à soutenir la mobilité vers les UMIFRE de doctorants inscrits dans une école doctorale en France. « Ils permettent un réel déploiement de la mission de formation par la recherche des UMIFRE », précise Sylvie Démurger, directrice adjointe scientifique en charge du pôle « Europe et international » de l’INSHS. Grâce à ces deux dispositifs, 33 contrats doctoraux du CNRS associant des UMIFRE sont en cours au 1er janvier 2021. « Ces contrats sont une des forces du CNRS, explique Bernard Tallet, car ils permettent non seulement une présence sur le long terme dans le pays étudié mais aussi de participer aux séminaires des écoles doctorales ou d’assumer une charge d’enseignement en France, indispensable aujourd’hui pour obtenir un poste de maître de conférence ».

Construire son réseau en France et à l’international

Des contrats similaires lient aussi le CEMCA et le laboratoire « Archéologie des Amériques »2 pour accueillir des étudiants français et mexicains, de la licence au doctorat, sur des chantiers de fouille archéologique et dans le laboratoire d’archéologie du CEMCA. Ce dernier conserve le matériel archéologique découvert le temps que les archéologues français l’étudient, avant de le rendre aux autorités mexicaines. Un « privilège » pour l’UMIFRE, qui favorise ainsi la formation des étudiants sur des équipements d’analyse, de conservation et de restauration : « On forme ici les spécialistes qui aideront les archéologues français à valoriser leurs recherches, un dispositif unique qui s’appuie sur des écoles et institutions mexicaines de grande valeur pour l’archéologie », confirme le directeur.

Construire et maintenir son réseau étant une part importante de la carrière scientifique, le CEMCA organise aussi tous les ans (en virtuel depuis la pandémie) les « Journées des Jeunes Américanistes » avec l’Institut français d’études andines (IFEA), l’autre UMIFRE sud-américaine dont le siège principal est au Pérou. En lien avec la Casa de Velázquez, une école française à l’étranger implantée à Madrid en Espagne, et avec l’appui d’autres institutions françaises et régionales, ces événements permettent aux doctorants et doctorantes présents dans ces institutions d’apprendre tout le processus d’organisation d’une rencontre internationale pendant laquelle leurs homologues de différentes régions d’Europe et d’Amérique du Sud échangent par le biais d’ateliers et séminaires.

Un accompagnement complet

« Les doctorants, doctorantes et jeunes chercheurs font vivre les échanges franco-allemands », atteste à son tour Aurélie Denoyer, secrétaire générale du Centre Marc Bloch (CMB) à Berlin, où elle a elle-même effectué une partie de son doctorat : « Nous essayons alors de les former sur tous les aspects de la vie d’un chercheur, afin de les positionner au mieux pour leur carrière future ». Chaque doctorant ou doctorante constitue donc un binôme avec un chercheur ou une chercheuse qui ne dirige pas sa thèse. Ce lien privilégié de mentorat s’adapte aux attentes des doctorants : mise en réseau, soutien pour un montage de projet ou intégration dans l’organisation d’une manifestation scientifique, conseils de rédaction, etc.

CMB Junges Forum
Le Junges Forum, ici en 2017 sur le thème "Race et droit : perspectives croisées franco-allemandes", est une manifestation scientifique internationale entièrement développée par les doctorants du Centre Marc Bloch. © Centre Marc Bloch

Toutes les deux semaines, la cinquantaine de doctorants du Centre participe aussi au séminaire doctoral : ils y apprennent, par la pratique, à présenter leurs travaux et des chercheurs confirmés les forment à la publication ou à la rédaction de dossiers pour des concours, en plus d’apports méthodologiques. Ils y obtiennent également des informations sur les carrières scientifiques possibles à la fois en France et en Allemagne. Ce séminaire doctoral est complété par des « ApéroDoc » dont les invités, souvent d’anciens doctorants du CMB, présentent des carrières non académiques, par exemple en édition scientifique ou en administration de la recherche.

Ces rendez-vous sont organisés en partie par les doctorants eux-mêmes, avec quelques chercheurs et membres de la direction. Le « Junges Forum » semestriel est lui entièrement développé par les doctorants. Élaboré en coopération avec des doctorants d’autres universités françaises et allemandes, cet événement offre aux jeunes chercheurs l’opportunité d’acquérir de l’expérience dans l’organisation d’une manifestation scientifique à grande échelle, du programme à la prise de contact en passant par la gestion du budget. De quoi se familiariser avec l’animation d’une structure de recherche.

Une expérience scientifique et humaine

Les jeunes chercheurs français et allemands peuvent également enseigner dans la prestigieuse université Humboldt de Berlin ou participer à des ateliers d'écriture en ligne organisés par et pour les doctorants depuis l’automne dernier. Ils sont aussi partie prenante dans l’organisation des pôles de recherche du laboratoire et dans le Conseil de laboratoire : « Le dialogue avec ces doctorants très engagés est indispensable pour la vie du laboratoire et permet de leur montrer toutes les dimensions de la gestion de la recherche », affirme Aurélie Denoyer. Cet accompagnement important est efficace : 75 % des doctorants français formés au Centre Marc Bloch décrocheraient un poste en France moins de trois ans après leur soutenance.

« Dans les UMIFRE, les chercheurs et chercheuses acquièrent avant tout des connaissances de fond sur les sociétés qu’ils étudient. Souvent de longue durée, cette expérience internationale de terrain contribue également à la mise en place de coopérations scientifiques de long terme entre scientifiques et entre partenaires institutionnels. Elle joue un rôle fondamental dans la formation et la poursuite de carrière des jeunes chercheurs. », conclut Sylvie Démurger.

  • 1. Chaque UMIFRE est éligible en année paire ou en année impaire. Les USR du CNRS à l’étranger et les IRL (International Research Laboratories) sont aussi éligibles à ces contrats doctoraux avec mobilité internationale.
  • 2. CNRS/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.