« Tous les mathématiciens passent au CIRM une fois dans leur vie »

CNRS

Le 1er septembre, Pascal Hubert prenait la direction du Centre international de rencontres mathématiques1 (CIRM), situé aux portes des calanques de Marseille. Retour sur ses ambitions pour un centre cher aux mathématiciens et aux mathématiciennes de par le monde.

  • 1. CNRS/Société Mathématique de France/Aix-Marseille université.

Vous venez de prendre la tête du CIRM pour cinq ans, un centre qui n’a guère de secrets pour vous.

Pascal Hubert1 : Je le connais en effet très bien car je le fréquente depuis le début de ma carrière. J’avais 23 ans lors de ma première visite au centre, qui lui-même a été créé en 1981. J’ai d’ailleurs été une des personnes qui y a organisé le plus de conférences ! Je le connais également à travers mes différents postes en tant que directeur de la Fédération de recherche des unités de mathématiques de Marseille2 et de l’Institut de mathématiques de Marseille3, avec lesquels nous sommes devenus partenaires sur de nombreux événements et projets - notamment le Mois thématique4 et la Chaire Jean-Morlet.

Ce Mois thématique, que j’ai co-créé il y a 20 ans avec une équipe de 2-3 personnes, est d’ailleurs devenu un réel succès. Mais j’ai d’autres très beaux souvenirs au CIRM, comme l’organisation en 2003, avec des collègues, d’un colloque sur la thématique de « la dynamique dans l’espace de Teichmüller » qui a soudé une communauté mathématique très active dont deux membres - Maryam Mirzakhani et Artur Avila - ont par la suite décroché la médaille Fields. Il y a aussi cette conférence mémorable du mathématicien John Hubbard5 - après la traditionnelle bouillabaisse du jeudi au CIRM -  qui a donné son nom à une théorie mathématique, les  « surfaces bouillabaisses ».

Que représente ce centre pour les mathématiciens français et à l’étranger ?

P. H. : Tous les mathématiciens et mathématiciennes au monde passent au moins une fois au CIRM dans leur vie. Cela renforce forcément la place des mathématiques françaises, qui est déjà hors norme et largement reconnue à l’international. Le CIRM, c’est avant tout des conférences internationales de haut niveau et en immersion, le transfert de connaissance vers les doctorants et les jeunes chercheurs avec des rencontres scientifiques telles que le CEMRACS (Centre d'été mathématique de recherche avancée en calcul scientifique), ou encore vers les industriels avec le programme Interface. Le centre accueille également des séjours en résidence chaque semestre avec la chaire Morlet. En 2019, il a organisé 96 événements et a accueilli 4 735 participants dont 53 % d’internationaux.

Mais c’est aussi un hôtel de 120 lits, un restaurant de 150 places, 1500 films produits, une bibliothèque audiovisuelle qui catalogue toutes ces vidéos, et une bibliothèque mathématique de référence qui regroupe plus de 32 000 ouvrages et environ 700 revues papier - dont 172 abonnements en cours.

Le CIRM aura 40 ans en 2021 et depuis sa création, il n’a cessé de se développer. Jean-Pierre Serre6, légende vivante des mathématiques mondiales, l’a bien dit : « C’est simple, il n’y a que trois lieux comme ça dans le monde. »

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Pascal Hubert a pris la direction du CIRM en septembre 2020. © CIRM

Vous prenez la tête du CIRM à un moment bien particulier. Comment la pandémie du COVID-19 affecte-t-elle ses activités et comment s’est passé le confinement du printemps dernier ?

P. H. : Le CIRM a totalement fermé ses portes en mars dernier, mais n’a pas pour autant arrêté son activité scientifique. Même si une partie de la programmation a été annulée, en trois semaines l’équipe a mis en place des conférences virtuelles rassemblant des chercheurs du monde entier. Mon prédécesseur Patrick Foulon a été visionnaire et avait, bien avant la crise sanitaire, pensé une partie de la transformation numérique en équipant les amphithéâtres en matériel audiovisuel de qualité. Quatre conférences entièrement virtuelles ont pu être organisées pendant cette période – dont une a regroupé plus de 180 personnes, alors que le présentiel attire en moyenne environ 70 chercheurs.

Le centre a rouvert ses portes le 31 août. Nous avons décidé de favoriser une reprise hybride, c’est-à-dire avec une partie des participants présents sur le site et une partie en visio-conférence. Suite à la fermeture des frontières, cela nous permet de continuer à réaliser des conférences internationales sans la présence physique des chercheurs internationaux, qui représentent la moitié du public en temps normal ! Je pense d’ailleurs que l’hybride va perdurer – notamment pour des questions d’empreinte carbone et de déplacements. Le COVID a transformé notre modèle de façon durable et non de façon conjoncturelle. Bien sûr les mathématiciennes et mathématiciens se déplaceront encore pour aller aux grandes conférences que nous organisons, mais il faut que la qualité soit de notre côté. 

Cette reprise en petit comité favorise également un des projets que j’ai pour le centre : la mise en place de petits groupes de travail (workshops), car les mathématiciens ont besoin d’interagir et d’échanger. Nous avons déjà 19 projets en cours et 4 sont confirmés. Et cela grâce aussi à l’agrandissement du CIRM réalisé sous l’impulsion de l’ancien directeur Patrick Foulon. Nous avons deux fois plus de salles et plus de logements, ainsi même lorsque la reprise totale sera là, nous pourrons assurer la continuité de ces petits groupes de travail.

Pensez-vous que des échanges virtuels entre mathématiciens peuvent remplacer le présentiel ?

P. H. : Le virtuel ne remplacera jamais la présence sur site. Quand un mathématicien assiste à une conférence, il s’y rend pour les exposés, mais aussi - et surtout ! - pour interagir avec des collègues. Et ce sont ces interactions qui nous donnent de nouvelles idées. Cela, le virtuel ne pourra le remplacer. S’il nous permet de garder des liens, ils ne sont pas pour autant aussi personnels que ceux que l’on peut avoir sur le terrain. De grandes idées sont nées grâce à un échange entre deux mathématiciens au sein d’une bibliothèque. Aller au CIRM, c’est être en immersion complète et cela est fondamental, « un de ces endroits où les gens viennent de partout, parlent et échangent ensemble, sans distractions. C’est merveilleux », comme le disait la mathématicienne Ingrid Daubechies7.

Malgré cela, le centre n’a pas du tout raté son virage numérique. Sa plateforme YouTube, par exemple, a plus que doublé ses vues – jusqu’à 80 000 – pendant le confinement.

P. H. : Il y a eu un réel pic d’audience. Mais depuis quelques années, nous touchons plus de monde et avons pris une place importante au sein de la communauté. Depuis 2014, nous développons une bibliothèque audiovisuelle de mathématiques qui regroupe à ce jour 1 500 films disponibles sur YouTube. Et nous travaillons actuellement avec l’Institut des hautes études scientifiques, l’Institut Henri Poincaré8 et le Centre international de mathématiques pures et appliquées au sein du LabEx Carmin pour créer une large bibliothèque de films de mathématiques (carmin.TV). Ce nouvel outil aidera les mathématiciennes et mathématiciens à travers le monde qui pourront télécharger ces films et notamment les pays du Sud qui souffrent de problèmes de connexion. Le CIRM est à Marseille, une ville d’immigration et d’accueil. Nous accordons une place très particulière aux pays du Maghreb et d’Afrique plus généralement, par lesquels nous sommes d’ailleurs très suivis sur les réseaux sociaux. Parmi mes objectifs, j’aimerais faire venir de jeunes chercheurs de ces pays pour qu’ils puissent continuer leurs projets et rencontrer d’autres mathématiciens.

Le CIRM est aussi un centre d’hébergement de chercheurs et une partie de ses ressources est liée à son activité. Comment gérez-vous la situation actuelle ?

P. H. : Nous accueillons aujourd’hui 25 personnes par semaine au lieu des 120 participants habituels. Les enjeux au niveau des ressources sont bien présents et la situation financière est compliquée. Nos trois tutelles nous ont aidé, le CNRS et Aix-Marseille Université avec des financements exceptionnels et la Société mathématique de France nous a proposé de réaliser un prêt. Nous sommes donc très soutenus. Car cette reprise en hybride nous coûte finalement très cher - il faut moderniser l’informatique, le câblage, monter en puissance en terme de capacité de stockage, etc.

Quels objectifs avez-vous pour les années qui viennent ?

P. H. : À très court terme, je souhaite stabiliser l’existant et solidifier les bases pour assurer une qualité d’accueil parfaite. Nous devons moderniser l’informatique, refaire le site web ou encore rénover les bâtiments anciens. Patrick Foulon a mené une superbe extension du site pour augmenter sa capacité d’accueil, je souhaite malgré cet agrandissement garder l’esprit chaleureux qui fait le CIRM. Nous pourrons grâce à cette extension développer des petits groupes de travail. Nos projets pour les pays du Sud seront une priorité. Je souhaiterais aussi axer plus sur la pluridisciplinarité des mathématiques. Ces dernières sont en effet au carrefour d’autres sciences telles que l’informatique, les neurosciences, la médecine, la biologie et bien plus encore ! Enfin, je souhaiterais faire plus pour la diffusion scientifique. Nous avons lancé quelques projets depuis quelques années tels que des stages d’une semaine pour des lycéennes, avec le projet « Les cigales » pour inciter les carrières scientifiques au sein d’un public féminin sous représenté en mathématiques. Nous devons accentuer ce type de programme et rappeler que les mathématiques sont partout et qu’elles sont vivantes !

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Le CIRM, installé aux portes des calanques de Marseille, est un lieu d'immersion incontournable pour les mathématiciens français et internationaux. © CIRM
  • 1. Mathématicien marseillais (Aix-Marseille Université), il est spécialiste de systèmes dynamiques et de théorie ergodique, plus précisément de dynamique dans les espaces de Teichmüller. Pascal Hubert a dirigé la FRUMAM (Fédération de Recherche des Unités de Mathématiques de Marseille) de 2012 à 2017 et l’Institut de Mathématique de Marseille (CNRS, Amu et Centrale Marseille) de 2018 à 2020.
  • 2. La FRUMAM est une fédération de recherche en mathématiques (CNRS) constituée de laboratoires en mathématiques de la région marseillaise. Elle participe à la coordination de la vie scientifique des mathématiciens. Elle accompagne les chercheurs dans l’organisation de projets transverses à ses laboratoires partenaires : groupes de travail, séminaires, journées thématiques, conférences, activités de diffusion vers les collégiens, les lycéens et le grand public.
  • 3. Aix-Marseille Université/CNRS.
  • 4. Session thématique d’un mois proposé par un chercheur après appel à projet.
  • 5. John Hubbard est un mathématicien américain, professeur à l'université Cornell aux Etats-Unis.
  • 6. Mathématicien français, il est lauréat de la médaille Fields en 1954.
  • 7. Physicienne et mathématicienne belge de renommée internationale.
  • 8. CNRS/Sorbonne Université.