Bientôt des femmes de sciences sur la Tour Eiffel
Pour réhabiliter les contributions des femmes à l’histoire des sciences, le CNRS participe à une commission visant l’inscription de 72 femmes scientifiques sur la Tour Eiffel. La liste de ces femmes a été remise à la maire de Paris le 26 janvier 2026. Explications par la coprésidente du comité parité-égalité du CNRS.
Un rapport sur l’inscription de noms de femmes scientifiques sur la Tour Eiffel vient d’être remis à la maire de Paris. De quoi s’agit-il ?
Béatrice Marticorena1 : Ce rapport est le fruit d’un chantier de plusieurs années. Fin 2021, Benjamin Rigaud, membre de l’association Femmes & Sciences – avec laquelle le CNRS a monté plusieurs actions de promotion des femmes en sciences, à commencer par l’exposition La Science taille XX elles –, a initié le projet « Les 40 sœurs d’Hypatie », du nom de la mathématicienne, astronome et philosophe d’Alexandrie. C’est depuis la vice-présidente de l’association, Isabelle Vauglin, qui l’a repris.
Ce projet partait du constat que la Tour Eiffel, symbole de progrès et d’avancée des sciences, porte les noms de 72 hommes scientifiques français, ayant vécu entre 1789 et 1889, inscrits en lettres dorées le long du premier étage. Par leur présence, ces noms, choisis par Gustave Eiffel lui-même pour rendre hommage aux générations scientifiques précédentes, symbolisent les espérances portées par le progrès scientifique à la fin du XIXe siècle… mais invisibilisent ce faisant les contributions des femmes à l’avancée des sciences, ce qu’on appelle « l’effet Matilda ». Pour contrer ce dernier, « Les 40 sœurs d’Hypatie » ambitionnait d’inscrire 40 noms de femmes scientifiques au deuxième étage de la Tour Eiffel, en regard des 72 noms masculins figurant au premier.
Séduites par ce projet, la mairie de Paris – propriétaire du monument – – a chargé la Société d’Exploitation de la Tour Eiffel et l’association Femmes & Sciences de constituer et de coprésider une commission pour en étudier la faisabilité. Celle-ci rassemblait aussi bien des acteurs culturels et institutionnels (architecte des monuments historiques, conservatrice et architecte des Bâtiments de France à la Drac, directrice des affaires culturelles de la Ville de Paris), l’Association des Descendants de Gustave Eiffel, des historiens de la Tour Eiffel, ainsi que trois scientifiques reconnues, toutes liées au CNRS : la physicienne Jacqueline Bloch, médaille d’argent en 2017, l’astrophysicienne Françoise Combes, médaille d’or en 2020, et la climatologue Valérie Masson-Delmotte, médaille d’argent en 2019. J’y représentais pour ma part le CNRS en tant que coprésidente de son comité parité-égalité.
Quelles sont les principales recommandations de ce rapport ?
B. M. : La commission a décidé d’élargir le projet initial de Femmes & Sciences d’inscrire les 40 noms de femmes au deuxième étage de la tour. Le rapport rendu à la mairie de Paris préconise désormais d’en écrire 72 au premier étage, au-dessus de la frise des 72 hommes, en recourant au même procédé technique et aux mêmes lettre peintes en doré que pour les noms d’hommes pour en conserver le principe esthétique et patrimonial.
Femmes & Sciences a reçu la charge de constituer la liste de 72 femmes scientifiques. Même si celle-ci n’est pas encore fixée, la commission a retenu deux principes pour la composer. D’une part, n’y figureront que des femmes scientifiques françaises ou bien en lien étroit avec la France, à l’instar de Marie Curie, polonaise de naissance. D’autre part, ces femmes seront toutes décédées, mais n’auront pas nécessairement été contemporaines des scientifiques masculins choisis par Gustave Eiffel, de sorte que la liste pourra comporter des femmes des XXe et XXIe siècles.
- 1Directrice de recherche au CNRS et directrice adjointe du Laboratoire interuniversitaire des systèmes atmosphériques (CNRS / Université Paris-Cité / Université Paris-Est Créteil-Val-de-Marne).
Quel a été le rôle du CNRS ?
B. M. : En tant que coprésidente du comité parité-égalité du CNRS, j’ai soutenu cette proposition, qui s’inscrit parfaitement dans la lignée des actions menées par le CNRS pour promouvoir la place des femmes dans la recherche scientifique. Nous avons demandé à ce que les organismes nationaux de recherche soient consultés sur le choix des noms. Les différents organismes de recherche pourront donc proposer chacun quelques noms. La liste finale sera rendue par Femmes & Sciences à la maire de Paris mi-décembre 2025, après avis de l’Académie des Sciences et de l’Académie des Technologies.
Quelles sont les prochaines étapes ?
B. M. : Comme la Tour Eiffel est un monument historique classé, y changer quoi que ce soit n’est pas une mince affaire ! Avant l’inscription effective des 72 femmes de science au premier étage, il faut donc attendre plusieurs mois, pour qu’aboutissent les démarches légales et administratives nécessaires pour la modification des monuments historiques.
L’apposition de ces noms devrait s’accompagner d’un grand projet de médiation culturelle, auquel le CNRS pourra s’associer, à destination du grand public et des scolaires de façon à sensibiliser les plus jeunes à la question de la présence et la reconnaissance des femmes en science, voire à susciter des vocations pour ces métiers.
La liste des 72 femmes
Le 26 janvier 2026, Isabelle Vauglin, co-présidente de l'association Femmes & Sciences, a remis la liste des 72 noms de femmes scientifiques à la maire de Paris, Anne Hidalgo. Voici la liste complète et leurs liens éventuels avec le CNRS :
Denise Albe-Fessard (1916-2003) – Neurophysiologiste, spécialiste des voies de la douleur dans le système nerveux central. Elle dirige sa propre équipe de recherche du CNRS à l’ancien Institut Marey.
Yvette Amice (1936-1993) – Mathématicienne
Jeanne Baret (1740-1807) – Botaniste, exploratrice
Denise Barthomeuf (1934-2004) – Chimiste des matériaux
Madeleine Brès (1842-1921) – Médecin
Simonne Caillère (1905-1999) – Géologue, minéralogiste
Yvette Cauchois (1908-1999) – Physico-chimiste
Edmée Chandon (1885-1944) – Astronome
Yvonne Choquet-Bruhat (1923-2025) – Physicienne et mathématicienne, première femme médaillée d'argent au CNRS (1958)
Marthe Condat (1886-1939) – Médecin
Anita Conti (1899-1997) – Océanographe
Eugénie Cotton (1881-1967) – Physicienne
Radhia Cousot (1947-2014) – Informaticienne
Odile Croissant (1923-2020) – Physicienne et biologiste au CNRS en 1964 et cheffe de laboratoire au Laboratoire de microscopie électronique du service des virus de l’Institut Pasteur. En 1947, elle exerce la fonction de secrétaire adjointe de la commission d’optique électronique du CNRS. En 1972, elle devient maîtresse de recherches au CNRS. Elle est l’une des premières à mettre au point des techniques de détection in situ des acides nucléiques viraux. Elle contribue également à l'établissement de la première carte physique du seul papillomavirus humain alors connu (HPV1).
Marie Curie (1867-1934) – Physicienne
Augusta Dejerine-Klumpke (1859-1927) – Médecin neurologue
Henriette Delamarre de Monchaux (1854-1911) – Géologue, paléontologue
Georgette Délibrias (1924-2015) – Physicienne
Nathalie Demassieux (1884-1961) – Chimiste
Rose Dieng (1956-2008) – Informaticienne
Angélique du Coudray (1712-1794) – Obstétricienne
Louise du Pierry (1746-1830) – Astronome
Marie-Louise Dubreil-Jacotin (1905-1972) – Mathématicienne
Jacqueline Ferrand (1918-2014) – Mathématicienne
Jacqueline Ficini (1923-1988) – Chimiste
Rosalind Franklin (1920-1958) – Physico-chimiste
Marthe Gautier (1925-2022) – Médecin biologiste
Sophie Germain (1776-1831) – Mathématicienne
Marianne Grunberg-Manago (1921-2013) – Biochimiste au CNRS en 1961. Elle a découvert des étapes clés de la traduction génétique. Elle a travaillé au laboratoire de biologie marine de Roscoff puis part aux États-Unis, où elle va découvrir la polyribonucléotide nucléotidyltransférase, une enzyme qui va bouleverser la recherche sur l'hérédité en permettant une meilleure compréhension des mécanismes de réplication de l'acide désoxyribonucléique. Elle participe à la découverte de nombreuses étapes de la traduction génétique (« initiation » des chaînes protéiques, rôle des ribosomes, interactions codons/anti-codons). Elle est membre de l’Organisation européenne de biologie moléculaire dès sa création en 1964.
Jeanne Guiot (1889-1963) – Ingénieure
Geneviève Guitel (1895-1982) – Mathématicienne
Sébastienne Guyot (1896-1941) – Ingénieure aéronautique
Claudine Hermann (1945-2021) – Physicienne
Andrée Hoppilliard (1909-1995) – Ingénieure aéronautique
Irène Joliot-Curie (1897-1956) – Chimiste
Geneviève Jourdain (1946-2007) – Ingénieure informaticienne
Dorothea Klumpke (1861-1942) – Astronome
Lydie Koch-Miramond (1931-2023) – Physicienne
Colette Kréder (1934-2022) – Ingénieure
Nicole Laroche (1945-2019) – Ingénieure arts et métiers
Cornélie Lebon-de Brambilla (1767-1812) – Ingénieure
Yolande Le Calvez (1910-2002) – Géologue, paléontologue
Paulette Libermann (1919-2007) – Mathématicienne
Nicole Mangin (1878-1919) – Médecin
Henriette Mathieu-Faraggi (1915-1985) – Physicienne, a joué un rôle important dans la création du Grand accélérateur national d’ions lourds
Cécile Morette (1922-2017) – Physicienne, fondatrice de l’École de Physique des Houches
Edith Mourier (1920-2017) – Mathématicienne
Ethel Moustacchi (1933-2016) – Biochimiste au CNRS
Suzanne Noël (1878-1954) – Chirurgienne
Yvonne Odic (1890-1982) – Ingénieure mécanicienne
Isabelle Olivieri (1957-2016) – Ingénieure agronome et biologiste, médaillée d’argent du CNRS en 2008
Marie-Louise Paris (1889-1969) – Ingénieure
Marguerite Perey (1909-1975) – Radiochimiste
Claudine Picardet (1735-1820) – Chimiste
Alberte Pullman (1920-2011) – Chimiste
Pauline Ramart (1880-1953) – Chimiste
Lucie Randoin (1885-1960) – Chimiste nutritionniste
Alice Recoque (1929-2021) – Ingénieure informaticienne
Michelle Schatzman (1949-2010) – Mathématicienne
Anne-Marcelle Schrameck (1896-1965) – Ingénieure chimiste
Marie-Hélène Schwartz (1913-2013) – Mathématicienne
Josiane Serre (1922-2004) – Chimiste
Alice Sollier (1861-1942) – Médecin psychiatre
Hélène Sparrow (1891-1970) – Biologiste, médecin
Bianca Tchoubar (1910-1990) – Chimiste
Marie-Antoinette Tonnelat (1912-1980) – Physicienne théoricienne
Thérèse Tréfouël (1892-1978) – Chimiste
Agnès Ullmann (1927-2019) – Biologiste moléculaire au CNRS. Cheffe de l'Unité de biochimie des régulations cellulaires (1979), directrice scientifique du développement (1982‑1995), membre du conseil d'administration de l'Institut Pasteur, puis professeure (1983). Elle mène des travaux visant la compréhension de la régulation de l'expression génique dans les systèmes d'opérons.
Arlette Vassy (1913-2000) – Physicienne de l’atmosphère
Suzanne Veil (1886-1956) – Ingénieure chimiste
Jeanne Villepreux-Power (1794-1871) – Naturaliste
Toshiko Yuasa (1909-1980) – Physicienne théoricienne au CNRS. Première étudiante en physique au Japon, dans les années 1930, Toshiko Yuasa a ensuite travaillé avec Frédéric Joliot-Curie au Collège de France en 1940, puis elle a rejoint l’IPN Orsay en tant que chercheuse au CNRS en 1949, tout en menant aussi des recherches au Japon. Un laboratoire de recherche internationale franco-japonais, inauguré en 2023 près de Tokyo, porte le nom de cette pionnière de la collaboration en physique subatomique entre les deux pays.