Décryptage : en maternelle, les enfants des milieux populaires moins sollicités

Sociétés

Une étude scientifique révèle que, lors de discussions de groupe, les enfants issus des milieux populaires obtiennent moins la parole que les autres. Une distribution de la parole biaisée souvent totalement involontaire de la part du corps enseignant. Louise Goupil, chargée de recherche en psychologie au CNRS, revient sur ces résultats. 

En maternelle, les enfants des milieux populaires moins sollicités

Louise Goupil, chargée de recherche en psychologie au CNRS, détaille les résultats de l'étude qui montre que les enfants des milieux populaires sont moins sollicités lors des conversations de groupe en maternelle. 

Audiodescription

Que révèle l'étude sur la participation des enfants issus de milieu populaire à l'école maternelle ?

Pour les besoins de cette étude, nous sommes allés enregistrer des élèves d'école maternelle pendant qu’ils prenaient part à des conversations en classe entière. C’est quelque chose qui se fait fréquemment à l'école maternelle en grande section : les élèves partagent ce qu’ils et elles ont fait, par exemple le week-end. C’est typiquement l’enseignant ou l'enseignante qui distribue la parole durant ces conversations de groupe. Les élèves lèvent la main pour être interrogés, ou prennent la parole spontanément. L’analyse de données a mis en évidence que la distribution de la parole était systématiquement biaisée à l'encontre des élèves qui venaient d'un milieu populaire. Ces élèves avaient à la fois moins de chances d'être interrogés quand ils levaient la main, et avaient également moins de chance de recevoir des réponses positives à leur prise de parole spontanée.

Qu'est ce qui est le plus surprenant dans ces résultats ?

Nous n’avons pas véritablement été surpris par ces résultats car l’existence de biais similaires (influant par exemple sur les notes données aux élèves) a été documentée en France mais aussi dans d’autres pays occidentaux concernant des élèves plus âgés,dans l'enseignement secondaire et supérieur, et des études qualitatives suggéraient que ces biais pouvaient exister plus tôt. Notre étude a confirmé et quantifié l'existence de ces biais à la maternelle. On peut dire par exemple, grâce à nos données quantitatives, que les élèves qui viennent d'un milieu populaire ont environ 20 % de chances de moins d'être interrogés que les autres élèves.

Comment expliquer ces biais ? 

Les enseignants adhèrent globalement à l'objectif de l'école républicaine, qui est d'offrir les mêmes chances à tous leurs élèves, donc ces biais sont probablement inconscients. De plus, dans les échantillons observés, les enseignants estimaient que les élèves issus des milieux populaires avaient les mêmes compétences langagières que les autres. Malgré tout, la manière de répondre aux élèves étaient différente. Nous pensons donc que ces biais sont inconscients, et sont liés à des stéréotypes présents plus largement dans la société, à la structuration actuelle de l'école, et à des décalages entre la culture scolaire et la culture familiale des enfants venant de milieux plus populaires.

Est-il possible de lutter contre ces biais inconscients ?

Il y a un véritable enjeu de formation. On sait que le fait de prendre conscience des stéréotypes peut permettre de réduire leur influence sur notre comportement.
D’autres solutions permettraient de réduire ces biais, comme la taille des classes par exemple. C'est beaucoup plus difficile pour un enseignant ou une enseignante de distribuer la parole entre 25 élèves de façon équitable qu’entre quinze élèves. Ce sont des décisions qui ne peuvent être prise qu'au niveau des politiques éducatives. Certains enseignants et enseignantes, à l’échelle individuelle, mettent déjà en place des systèmes pour distribuer la parole équitablement : tirer au sort celui qui va parler, distribuer la parole en suivant l’ordre alphabétique… il serait intéressant dans des études futures d'évaluer ces pratiques pour voir si elles permettent de réduire l'influence de ces biais sur la participation orale des élèves en classe.

Ce phénomène de discrimination est-il spécifique à la France ?

Des études montrent que des biais sur la notation en fonction de l'origine sociale des élèves plus tard dans leur cursus existent dans d'autres pays. On peut aussi rappeler que la France n'est pas très bonne élève quand il s'agit de lutter contre les inégalités à l'école, on note un problème persistant en France d’écarts de réussite entre les élèves en fonction de leur origine sociale.