La Réunion, laboratoire de l’approche One Health
Face aux épidémies de dengue, chikungunya et leptospirose à La Réunion, les pouvoirs publics et services de santé locaux font appel aux scientifiques. Objectif : adapter la prévention, renforcer les outils de lutte contre les vecteurs et anticiper les risques à venir.
À retenir pour agir
- À La Réunion, frappée par des épidémies de dengue, chikungunya et leptospirose, les autorités publiques et services de santé locaux collaborent étroitement avec les scientifiques.
- L'approche One Health permet de balayer l'ensemble de la chaîne de contamination et donc d'améliorer les outils de lutte et de prévention des maladies.
- La Région Réunion s'appuie sur les connaissances scientifiques pour anticiper les futurs risques sanitaires dans ses documents stratégiques.
Il y a vingt ans, un nouvel habitant débarquait à La Réunion : le Chikungunya. Entre 2005 et 2006, ce virus, transmis par les moustiques, notamment les moustiques-tigres (Aedes albopictus), a touché près de 40 % de la population insulaire et causé plus de 200 morts. Depuis cette épidémie, le Chikungunya s’était effacé durablement de ce département français de l’océan Indien… jusqu’en 2024. Cette année-là, à la suite d’une réintroduction extérieure, une nouvelle épidémie d’ampleur touche pas moins de 55 000 personnes. Une quarantaine de décès sont à déplorer. Au total, deux-tiers des Réunionnais ont été infectés, rapporte une étude menée par Santé Publique France, suggère que 2/3 des réunionnais ont été infectés
En parallèle du chikungunya, une autre maladie infectieuse s’est implantée sur l’île : la leptospirose. Transmise principalement par les rongeurs, mais également par les chiens et les animaux d’élevage via les bactéries pathogènes excrétées dans leur urine et dispersées dans l’environnement, la leptospirose gagne du terrain année après année. « On a des cas de leptospirose depuis des dizaines d’années. La nouveauté, c’est l’ampleur de la problématique, confirme Manuel Rodicq, responsable du service de lutte antivectorielle à l’Agence régionale de santé (ARS) de La Réunion. Il y a une dizaine d’années, on comptait entre 50 et 80 cas par an. Depuis 2017, on assiste à une très forte hausse, qui fait qu’aujourd’hui on enregistre entre 100 et 300 cas par an. Et en 2026, on pourrait approcher des 300 cas, dont 104 rien que depuis le début d’année ».
Or, « on ne comprend pas pourquoi la leptospirose augmente. C’est une maladie liée au climat tropical, mais le climat tropical, il ne vient pas d’arriver... », s’inquiète-t-il. Aussi, pour éclaircir ce mystère, l’ARS a fait appel aux scientifiques : « Nous avons besoin d’une recherche opérationnelle, capable d’analyser la situation et d’adapter nos méthodes et nos outils de lutte », plaide Manuel Rodicq. Dans cette optique, l’ARS peut compter sur une démarche scientifique originale : l’approche One Health. Mise en avant début avril 2026 lors d’un sommet international à Lyon, cette approche sanitaire tient compte des liens étroits entre les santés humaines, animales et des écosystèmes et valorise en conséquence des solutions concrètes, bonnes pour les humains et la biodiversité dans son ensemble. Dans l’agglomération de Saint-Denis, la préfecture de l’île, le laboratoire Processus infectieux en milieu insulaire et tropical1 mène des recherches de terrain animées par l’esprit One Health, comme l’explique son directeur, Pablo Tortosa : « Notre originalité, c’est qu’on travaille sur tout le spectre de la maladie zoonotique, c’est-à-dire aussi bien avec des naturalistes ou, en partenariat avec le Cirad, avec des éleveurs, pour comprendre l’écologie des microbes et de leurs réservoirs animaux, qu’avec les praticiens hospitaliers qui prennent en charge les malades victimes d’infections aigües ».
Des souris et des moustiques
Avec d’ores et déjà des résultats tangibles pour les acteurs publics. Retour à Saint-Denis. Quelques années plus tôt, l’ARS finance un projet de recherche, RATEX. Celui-ci étudie les rats, principaux réservoirs de la leptospirose à La Réunion, afin d’anticiper, à l’aide de la science, un certain nombre de mesures sanitaires. Or, les scientifiques impliqués dans le projet finissent par constater un défaut dans l’arrêté préfectoral de 2006, qui règlementait la régulation des rongeurs. Ou, plutôt, exclusivement des rats, alors que les souris sont elles aussi porteuses de bactéries pathogènes. « L’arrêté de 2006 n’était scientifiquement plus juste, il fallait le réviser et y rajouter, entre autres, la problématique des souris, » témoigne Manuel Rodicq. « Quand on a financé le projet RATEX, on n’avait pas du tout en tête qu’il aboutirait à la modification de l’arrêté préfectoral », s’étonne encore le représentant de l’ARS.
- 1CNRS / Inserm / IRD / Université La Réunion.
L’approche One Health permet également d’expérimenter de nouvelles stratégies de lutte contre les vecteurs. Aux Seychelles, à moins de 2 000 km des côtes réunionnaises, Pablo Tortosa a mené aux côtés d’associations naturalistes et du ministère de la Santé national une expérience d’un nouveau genre : contre les moustiques porteurs d’arbovirus comme la Dengue, le Zika ou le Chikungunya, les scientifiques ont lâché… d’autres moustiques, porteurs de Wolbachia. Cette bactérie manipule la reproduction des moustiques qui l’hébergent pour favoriser les femelles infectées au détriment des femelles non infectées, à travers un procédé biologique qu’on appelle l’incompatibilité cytoplasmique. « Très concrètement, lorsqu’un mâle infecté féconde une femelle non-infectée, il la rend à son tour stérile », résume le biologiste.
Déployée depuis quelques années, l’approche Wolbachia fait des émules un peu partout sur la planète. Aux Seychelles, elle intéresse particulièrement les grands hôtels de luxe, qui disposent de considérables budgets de lutte anti-moustiques et sont prêts à financer une telle démarche. Car aussi simple paraisse-t-elle, cette solution fondée sur la nature exige des investissements conséquents. « L’approche Wolbachia fonctionne bien, mais nécessite des lâchers de mâles réguliers qui coûtent très cher… C’est une solution de pays riche, parfaitement adaptée pour la France hexagonale en plein été, mais inadaptée aux pays du Sud qui ne disposent pas de tels moyens », affirme Pablo Tortosa. Quid des territoires ultra-marins, comme La Réunion ? « C’est envisageable d’y contrôler les populations de moustiques sur des espaces limités, par exemple les zones urbaines. Mais dès qu’on s’éloigne vers le périurbain et les espaces ruraux, c’est plus compliqué », tempère le chercheur.
Lâchers de moustiques porteurs de Wolbachia en Nouvelle-Calédonie
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Ce clivage géographique se retrouve dans la prise en charge des victimes de la leptospirose. Fièvre, maux de tête, douleurs musculaires… ses symptômes ressemblent à s’y méprendre à ceux de la dengue, ce qui complique son diagnostic et donc le soin aux malades. « Le seul diagnostic qui marche, c’est le test PCR, explique Pablo Tortosa. Or, cette maladie touche plutôt les milieux ruraux qu’urbains, donc éloignés des centres de soins et donc des diagnostics… ». En conséquence, le chercheur et son équipe s’attellent à mettre en œuvre un nouveau protocole de diagnostic, plus adapté aux milieux ruraux à l’intérieur de l’île volcanique ou dans les zones rurales de Madagascar et des autres États insulaires de la région. De même que le réseau Obépine avait, pendant la pandémie de Covid-19, identifié dans les eaux usées le coronavirus et donc les personnes porteuses, le biologiste envisage un test détectant les bactéries à l’origine de la leptospirose dans les urines humaines. « En identifiant des protéines bactériennes excrétées de façon précoce par les malades, on peut développer des techniques de thérapie rapide », argumente-t-il.
Détecter les signaux faibles, anticiper les risques
Ce faisant, une telle approche permettrait de détecter les signaux faibles et, en conséquence, de nouveaux facteurs de risque. À l’ARS, on mobilise la science pour anticiper les risques à venir. Manuel Rodicq en voit un grossir à l’horizon : « On a dans le viseur un nouveau vecteur du paludisme : Anopheles stephensi. Ce moustique vit aujourd’hui en Afrique de l’Est et n’est pas encore présent dans l’océan Indien. Or, avec les échanges maritimes internationaux, An. stephensi pourrait arriver à La Réunion et ramener un risque de paludisme assez important ».
Pour se prémunir de telles menaces, les acteurs publics locaux ajoutent les connaissances scientifiques à leur éventail d’actions, dans une approche One Health. Chargé de projets Risques naturels et adaptation au changement climatique à la Région Réunion et ancien post-doctorant au CNRS, Kevin Lamy fait le pont entre la recherche et les pouvoirs publics : « J’amène à la région une plus-value scientifique, en faisant en sorte que nos documents stratégiques soient le plus connectés possible à la connaissance scientifique ». Un exemple concret : « Comme ailleurs en France, pour atténuer les effets du réchauffement climatique, on souhaite renaturer nos villes et réduire l’artificialisation. Néanmoins, renaturer en milieu tropical humide, c’est potentiellement favoriser le développement des larves de moustiques. En conséquence, dans ce contexte de changement climatique, particulièrement prononcé en milieu insulaire, il est important de comprendre comment nos choix d’aménagement et d’urbanisation (végétalisation, artificialisation) peuvent influencer l’expansion des moustiques », détaille-t-il. Pour éviter une telle maladaptation aux effets du changement climatique, l’ancien chercheur au CNRS peut s’appuyer sur un programme d’envergure : le PEPR Traccs, porté par le CNRS et Météo France. Sur l’île de l’océan Indien, l’un des projets du PEPR, Climavect, que porte Kevin Lamy, modélisera différents types d’occupations du sol pour essayer de comprendre lesquels seraient plus ou moins favorables aux maladies infectieuses. Ultérieurement, « ces résultats pourront intégrer la future stratégie d’aménagement régionale et servir également aux communes dans la conception de leurs plans locaux d’urbanisme », précise le chargé de projets.
La science au service des pouvoirs publics
Au-delà du PEPR, lui-même place beaucoup d’espoirs dans la signature, en 2024, d’un premier accord-cadre entre La Réunion et le CNRS, ainsi que plusieurs autres collectivités et organismes de recherche sous l’égide du groupe régional d’expertise sur le climat de La Réunion (GREC-Réunion). Ce partenariat Région Réunion – CNRS a été complété par un contrat d’objectif, de moyens et de performance entre les deux institutions. Objectif : faire de l’île une terre d’excellence scientifique, en faveur du territoire et de ses habitants. Cette coopération repose sur trois priorités : renforcer les observatoires géophysiques et atmosphériques, soutenir la recherche sur les maladies infectieuses émergentes et élaborer la structuration d’un réseau de scientifiques autour des mutations sociales. Une collaboration entre recherche et collectivités territoriales qui réjouit Kevin Lamy, lui qui plaide pour « un renforcement de la science en société, de façon que les scientifiques soient le plus proches possible de l’action publique et que la connaissance scientifique soit la plus largement diffusée ».
Alors que les cas de dengue et de chikungunya se multiplient chaque été dans l’Hexagone, les regards pourraient désormais se tourner vers cette petite île française de l’océan Indien, à quelques 10 000 km de la capitale. À La Réunion, l’articulation entre recherche, services de santé et pouvoirs publics tient lieu de laboratoire d’une approche One Health concrète, qui pourrait bien se déployer sur le restant du territoire français.