Médailles de la médiation : l’art de transmettre la science

Institutionnel

Derrière chaque découverte scientifique, il y a aussi des passeurs et passeuses de savoirs. Créée par le CNRS, les médailles de la médiation scientifique récompensent, pour leur quatrième édition, les chercheurs et chercheuses qui portent la science au-delà des laboratoires. Pour la première fois cette année, le CNRS s’associe à France Universités pour co-organiser cette distinction.

« La science n’est pas une opinion, mais une discipline collective fondée sur la méthode, le questionnement et la vérification. C’est tout le sens de la médiation scientifique : partager cette démarche issue des laboratoires pour faire comprendre comment se fabrique la connaissance et en saisir les enjeux », souligne Antoine Petit, président-directeur général du CNRS. « En s’associant à France Universités, nous affirmons notre volonté commune de récompenser des projets qui incarnent cet engagement dans l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur et de recherche sur le territoire français. Je félicite chaleureusement les lauréates et lauréats 2025, qui contribuent pleinement à nourrir ce dialogue entre sciences et société ». 

Sont récompensés cette année : l’émission Sommes-nous tous racistes ?, qui transpose les protocoles de la psychologie sociale à l’écran ; le jeu de société [kosmopoliːt], pour sensibiliser à la diversité linguistique ; La Grande Synchr’EAU, expérience de science participative à l’échelle nationale sur la qualité de l’eau. Le prix spécial du jury est décerné aux Analyses participatives des cahiers de doléances des Gilets Jaunes (2018-2019), qui ont remis en lumière ces paroles démocratiques. Ces récompenses leur ont été remises le mercredi 26 novembre à la Maison de la Chimie, à Paris, retransmise sur les chaînes YouTube du CNRS et de France Universités.

 « Sommes-nous tous racistes ? » met à l’épreuve nos préjugés 

Diffusée en prime time sur France 2 le 17 juin 2025, l’émission Sommes-nous tous racistes ? a réuni plus de 2,6 millions de téléspectateurs autour de cette question sensible. Et c’est par la science que l’équipe de production a tenté d’y répondre grâce à un dispositif inédit : pour la première fois de véritables protocoles de recherche en psychologie sociale ont été transposés à l’écran, sous la supervision de Sylvain Delouvée, maître de conférences à l’université Rennes 21 . L’objectif : comprendre, de la manière la plus objective possible, la part implicite de nos jugements. « Le racisme est multifactoriel, mais l’idée était d’en montrer les bases psychologiques : comment notre cerveau catégorise, élabore des jugements qui conduisent, parfois inconsciemment, à des comportements discriminatoires », explique Sylvain Delouvée.

  • 1 cognition, comportement, communication (Université Rennes 2).
Sommes-nous tous racistes ? a réuni plus de 2,6 millions de téléspectateurs en prime time
Sommes-nous tous racistes ? a réuni plus de 2,6 millions de téléspectateurs en prime time© Benjamin DECOIN-FTV

Durant trois ans, le chercheur a travaillé main dans la main avec les journalistes pour rendre le programme accessible sans perdre la rigueur scientifique. Ensemble, ils ont confronté 50 volontaires anonymes à des mises en situation du quotidien –comme lors d’expériences de recherche – destinées à évaluer, sans qu’ils ne le sachent, leurs propres biais cognitifs. Ainsi, dans une expérience qui met en scène un vol de vélo en caméra cachée, on constate que la réaction des passants varie selon l’origine supposée du présumé coupable. Ou que les visages perçus comme maghrébins sont davantage visés dans un jeu de tir réflexe. Pour Sylvain Delouvée, « ce qui est intéressant c’est de voir, à travers ces expériences, que nos comportements discriminatoires sont parfois tellement ancrés qu’ils relèvent de processus cérébraux devenus automatiques ». 

En plus de la pratique, chaque épisode aborde la démarche scientifique elle-même (formulation d’hypothèses, observation, analyse critique) rendant visible ce qui d’ordinaire reste cantonné au laboratoire. « Finalement, le défi est d’avoir réussi à transformer des protocoles scientifiques exigeants en un outil de réflexion citoyenne. », résume Sylvain Delouvée. Fort du succès auprès des jeunes, l’émission accessible en replay a trouvé une nouvelle vie en classe où de nombreux enseignants s’en servent désormais comme support pédagogique. Elle a reçu cette année le prix Diffusion des connaissances des médailles de la médiation.

L'émission "Sommes-nous tous racistes ?" | Médaille de la médiation scientifique 2025

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[kosmopoliːt], le jeu qui fait parler les langues

Saviez-vous qu’il existe plus de 7 000 langues dans le monde ? Et que certaines ne sont parlées que par quelques dizaines de personnes ? C’est à cette diversité linguistique souvent méconnue que le jeu de société [kosmopoliːt] invite à prêter l’oreille. Fruit d’une collaboration du Laboratoire dynamique du langage1  et de la maison d’édition lyonnaise Jeux Opla, ce jeu transforme la recherche en une aventure coopérative autour de la pluralité linguistique du monde. Les joueurs incarnent le personnel d’un restaurant où les clients passent leurs commandes dans leur langue d’origine. À partir d’enregistrements authentiques réalisés par des locuteurs natifs et diffusés via une application mobile, il faut comprendre, transmettre et servir le bon plat. De l’inuit au basque, 60 langues issues des cinq continents se croisent de la salle de service aux cuisines.

  • 1CNRS/Université Lumière Lyon 2.
Le jeu de société [kosmopoliːt] fait découvrir soixante langues
Le jeu de société [kosmopoliːt] fait découvrir soixante langues© Rémi Anselme

Au-delà du divertissement, [kosmopoliːt] ambitionne de déconstruire les idées reçues selon lesquelles certaines langues sont plus complexes ou plus primitives que d’autres, voire illégitimes à être qualifiées comme telles. « Nous voulions montrer qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les langues en les faisant toutes se côtoyer sur un pied d’égalité dans ce restaurant imaginaire et en les montrant dans leur grande diversité structurelle », pointe Sophie Kern, directrice de recherche CNRS au Laboratoire dynamique du langage. Un livret de soixante pages prolonge cette démarche pédagogique, en partageant avec les joueurs les fondements de la linguistique et des informations scientifiques sur les langues enregistrées.

Depuis sa sortie en 2020 et près de 100 000 exemplaires écoulés en France, le jeu a été décliné dans deux autres versions en Allemagne et au Japon. Dans le milieu scolaire en France, [kosmopoliːt] est devenu le fil rouge de projets menés avec les enseignants autour de la diversité linguistique. « Ces ateliers nous ont également permis d’explorer plus finement la diversité locale, et de recenser jusqu’à 91 langues dans un même établissement scolaire. », rapporte Egidio Marsico, ingénieur CNRS à la Maison des sciences sociales et des humanités Lyon Saint-Étienne1 . L’équipe derrière le jeu de société a décroché le prix Partage des connaissances des médailles de la médiation.

  • 1CNRS/Université Jean Monnet/Université Lumière Lyon 2/Université Lyon 3 Jean Moulin.

Le jeu [kosmopoliːt] | Médaille de la médiation scientifique 2025

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La Grande Synchr’EAU pour la qualité des eaux douces

Lors de la Nuit européenne des chercheur(e)s, les 29 et 30 septembre 2023, un millier de volontaires ont participé à La Grande Synchr’EAU, une campagne nationale de science participative coordonnée par Nicolas Dietrich, chercheur au Toulouse Biotechnology Institute, Bio & Chemical Engineering1 . Munis d’un kit simplifié contenant une bandelette d’analyse à tremper dans l’eau et un guide illustré, les participants étaient invités à mesurer, au cours de ces deux jours, la qualité de l’eau douce d’un lieu de leur choix (lac, canal, puits ou encore flaque d’eau).

  • 1CNRS/INRAE/INSA Toulouse, et professeur à l’INSA Toulouse au département GP3E qu’il dirige : Génie des procédés : eau, énergie et environnement.
La Grande Synchr’EAU a réuni un millier de volontaires
La Grande Synchr’EAU a réuni un millier de volontaires© Marielle Duclos / Grande Synchr'EAU 2023

Une fois la mesure effectuée, les participants photographiaient leur bandelette et la transmettaient aux chercheurs via un formulaire en ligne, accompagné des coordonnées GPS du site. En deux jours, plus de 20 000 paramètres ont ainsi été collectés dans toute la France jusqu’à la Réunion. « Un tel jeu de données collecté n’aurait pas pu être obtenu par une équipe de recherche seule en si peu de temps ; la participation citoyenne a donc été une véritable force de ce projet », argue Nicolas Dietrich.

Les résultats d’analyse ont révélé une grande diversité du « maillage » de la qualité de l’eau sur le territoire français : des contrastes régionaux marqués, un excès de chlore en ville et de nitrates en milieu rural. Restituées au public sous forme d’ateliers pédagogiques, ces données ont notamment permis à plus de cinquante classes d’explorer leurs propres résultats et ceux de leur région. « Plus généralement, ces résultats ont, contre toute attente, suscité une véritable curiosité scientifique en engageant une réflexion collective sur l’impact de nos modes de vie sur la qualité de la ressource », rappelle Nicolas Dietrich. 85 % des participants affirment vouloir modifier leurs comportements liés à l’eau selon une étude sociologique réalisée a posteriori. La campagne a cette année obtenu le prix Co-création des connaissances des médailles de la médiation.

La Grande Synchr’EAU | Médaille de la médiation scientifique 2025

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Analyses participatives des cahiers de doléances des Gilets jaunes

À la demande de citoyennes et citoyens désireux de comprendre ce que contenaient les cahiers de doléances rédigés pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2028-2019, des scientifiques ont choisi de sortir ces documents des archives pour les analyser collectivement, y compris avec ceux et celles qui les ont produits. Porté en 2020 par Magali Della Sudda, directrice de recherche au CNRS1 , et Manon Pengam, chercheuse à Cergy Paris Université, ce projet de sciences participatives a mobilisé près de 2 000 citoyens en Gironde et en Creuse, qui se sont portés volontaires pour transcrire plusieurs milliers de doléances conservées aux archives départementales.

  • 1Au Centre Émile-Durkheim – Science politique et sociologie comparatives (CNRS/Sciences Po Bordeaux/ Université Bordeaux).
L'analyse participative des cahiers de doléances a mobilisé près de 2 000 citoyens en Gironde et en Creuse
L'analyse participative des cahiers de doléances a mobilisé près de 2 000 citoyens en Gironde et en CreuseLes Doléances, un film d’Hélène Desplanques © 13PRODS - France Télévisions

Des approches lexicométriques menées sur ces transcriptions par les scientifiques, ont ensuite mis en lumière les grandes tendances lexicales, les tonalités et les registres utilisés. Elles ont notamment révélé une grande attente d’équité territoriale et de justice socio-économique, une demande démocratique et une préoccupation environnementale plus élevée qu’originellement indiqué par les synthèses d’organismes privés, rédigées au lendemain des manifestations. « Cette collaboration avec les citoyennes et citoyens nous a non seulement permis d’enrichir nos analyses, mais aussi de produire une lecture rigoureuse de ces paroles démocratiques, afin qu’elles trouvent toute leur place dans le débat public », estime Magali Della Sudda.

Au-delà des publications académiques, ces expériences ont posé les bases d’un protocole aujourd’hui déployé à l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine1  et ont conduit à la création d’un réseau interdisciplinaire d’une trentaine de scientifiques dans le cadre d’un dépôt de projet ANR « DOLEANCES » 2026. « Dans la poursuite de ces travaux, la place des citoyens reste centrale : cette collaboration a profondément renouvelé notre manière de concevoir la recherche, souligne Magali Della Sudda. Elle a permis aux scientifiques de repenser leurs pratiques tout en donnant à celles et ceux qui participent l’occasion de s’approprier les outils et les méthodes scientifiques ». L’enquête a reçu le prix spécial du jury des médailles de la médiation 2025.

  • 1Avec le soutien des départements des Landes, de la Gironde, de la Haute-Vienne et de la Charente-Maritime, de l’Association nationale des Tiers Lieux, de la Fondation de France, et co-financé par la région.

Cahiers de doléances | Médaille de la médiation scientifique 2025

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