La communauté scientifique s’interroge sur la communication autour du Covid-19
Un atelier inédit, organisé par le comité de pilotage Covid-19 du séminaire Maladies Infectieuses Emergentes, s’est tenu à l’automne dernier pour pointer les fonctionnements et dysfonctionnements de la communication pendant la crise sanitaire entre puissance publique, experts et médias. Des premières propositions viennent d’être publiées.
En se saisissant des « produits instantanés » de la recherche, la communication médiatique et celle des décideurs publics ont exacerbé une confusion fondamentale entre recherche et science, ce qui a engendré une « dissonance » et une « cacophonie » auprès du public. Voilà comment Jean-François Guégan, directeur de recherche à l’INRAE et président du séminaire Maladies Infectieuses Emergentes (MIE), a ouvert l’atelier du 16 octobre dernier à l'Université de Paris, dont l’objectif était de faire retour d’expérience accéléré sur la communication pendant la crise du Covid. Une quarantaine de chercheurs (médecine, santé publique, sciences humaines et sociales), journalistes et membres du paysage politique comme la députée européenne Fabienne Keller ou les maires de Chatou et de Fontainebleau, respectivement Eric Dumoulin et Frédéric Valletoux, étaient présents pour débattre et échanger.
« Nous voulions un retour d’expérience (RETEX) à chaud sur la première vague, qui était encore la seule début octobre », explique l’anthropologue Gilles Boetsch
Atelier de retour d'expérience sur la communication durant la pandémie de Covid-19
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Pendant plus de quatre heures, les intervenants se sont succédés pour parler des problématiques de communication rencontrées autour du Covid-19. Premier coupable selon eux ? La différence mal comprise entre recherche – biomédicale dans ce cas – et science. « Car si la recherche conduit à une production régulière de travaux qui expose des faits, mais aussi des contre-faits, c’est avec le temps – parfois des dizaines d’années – que ceux-ci viennent forger des nouvelles connaissances, comme l’existence des gènes et le codage génétique, par exemple », explique Jean-François Guégan. Ces connaissances ne sont pas ébranlables, ou très rarement. En prenant comme comptant les produits « immédiats » de cette recherche, une confusion générale s’est vite installée dans les yeux du public.
« La science est une vérité qui se construit », rappelle Gilles Boetsch. « Les citoyens attendent des scientifiques d’avoir des réponses à leurs problèmes, et comme ces derniers n’en ont pas trouvé dans l’immédiat lors de la pandémie, cela les a déstabilisés et décrédibilisés ». Selon les chercheurs, ce tsunami médiatique a été déraisonnable et grand vecteur de stress dans la population et a provoqué un « manque de recul néfaste » alors que le Covid-19 est un phénomène très dynamique « pour lequel ce qui est vrai un jour peut ne plus l’être le soir même ».
Autre point important : le public a assisté à des discordances, des avis contradictoires et des interprétations non vérifiées. « Il y a eu les problèmes des masques, l’avis controversé de Didier Raoult, et certains journalistes qui ont rapporté des nouvelles erronées sur leurs antennes... », rappelle Catherine Leport. Tout ceci a entrainé une méfiance chez les citoyens qui les a poussés vers des « théories du complot » et favorisé la diffusion de fake news. « Il faut améliorer notre capacité à travailler ensemble pour diffuser des messages clairs à tous les niveaux », ajoute la spécialiste en maladies infectieuses, rappelant que « l’organigramme labyrinthique de l’État » et la « circulation complexe des informations au sein même de ses ministères » n’ont toujours pas aidé à comprendre.
Des propositions concrètes pour mieux communiquer
Alors que la France a traversé une deuxième vague épidémique et que le sujet des vaccins mobilise désormais les antennes, les premières conclusions de cet atelier et propositions pour améliorer la communication autour du Covid-19 sont toujours aussi pertinentes. « Entre fake news, mouvements anti-vaccins et hésitation vaccinale, nous voyons bien que la communication sur le sujet est compliquée. Elle doit être claire, objective et compréhensible pour le citoyen », indique Catherine Leport.
Parmi les nombreuses pistes, la nécessité d’améliorer « la coordination et la fluidité de la circulation des informations au sein des organes de décision de l’État » et cela aussi au niveau local : « mieux informer les maires et autres élus locaux, gestionnaires et premiers interlocuteurs des citoyens » qui ont été confronté à « la masse d’informations disponibles, à l’intense viralité des réseaux sociaux et aux théories complotistes qui y circulaient. » Coté médias, favoriser, pour les journalistes qui sont intéressés, « une formation en histoire et en philosophie des sciences, ainsi qu’une initiation à la recherche en santé ».
Plus ambitieux serait la création d’une instance « Communication – Risque Pandémique » indépendante, à l’initiative de l’État, impliquant divers partenaires politiques, scientifiques et des médias. « Nous pourrions par exemple imaginer une équipe regroupant des spécialistes des vaccins, de santé publique, des anthropologues et sociologues ainsi que des infectiologues/virologues, pour développer des messages cohérents et fonctionnels à diffuser directement aux citoyens », explique Gilles Boetsch, indiquant que ce type de réflexion doit se poursuivre sur le long terme, et en dehors des crises. Car la pire des erreurs serait d’attendre une prochaine pandémie pour y réfléchir.