PEPR Bridges : une démarche basée sur la résilience socio-écologique pour la gestion des communs dans l’Océan Indien
Le programme et équipement prioritaire de recherche (PEPR) exploratoire Bridges – piloté par le CNRS, l’Ifremer et l'Institut de recherche pour le développement – s’attaque aux enjeux de gestion durable des ressources marines dans le sud-ouest de l’océan Indien en vue de réduire les risques de conflit dans la région. Il est doté d’un budget de 28,31 millions d’euros sur 10 ans. Entretien avec Joachim Claudet, directeur du programme pour le CNRS.
Quels constats scientifiques sont à l’origine du PEPR Bridges - que vous coordonnez avec Wilfried Sanchez (pour l’Ifremer) et Frédéric Ménard (pour l’IRD) ?
Joachim Claudet
Quels sont les principaux défis relevés par ce PEPR ?
J. C. : Les recherches s’organisent autour de cinq grands défis. Le premier porte sur l’innovation. Nous allons développer de nouvelles capacités d’observation reliant des connaissances sur le climat, l’océan, les ressources naturelles et les usagers. La principale difficulté sera de créer un outil réunissant l’ensemble de ces connaissances. Nous allons pour cela améliorer la collecte et le stockage de données, développer des outils d’analyse de ces observations en continu qui capitalisent, notamment, sur des méthodes d’intelligence artificielle, et accroître le partage d’informations. Des systèmes de collecte de données à bas coûts sobres en carbone seront favorisés et proposés aux pays riverains et en France.
Le deuxième défi consistera à modéliser les systèmes socio-écologiques en continu dans le temps à partir des données collectées par les travaux du premier axe. Les modèles devront tenir compte des connexions à différents niveaux, allant du climat à l’usager, mais aussi des données à plusieurs échelles : du régional au local. Notre but ultime est de mettre au point un jumeau numérique, c'est-à-dire une réplique virtuelle au plus près de la réalité et de la complexité de la zone d’étude.
Celui-ci nous permettra de répondre au troisième défi : anticiper les vulnérabilités aux impacts du changement climatique. Ce modèle servira à l’identification des points critiques pouvant initier des risques de conflit. De là, nous pourrons proposer des solutions ; c’est un autre défi de Bridges. Le PEPR misera alors sur la co-construction, avec les différents acteurs de la région, de trajectoires transformatrices permettant d’améliorer la résilience des systèmes socio-écologiques et d’atténuer les tensions futures.
Enfin, notre dernier défi sera de transformer les cadres de gouvernance des communs dans les territoires français et riverains. L’objectif : permettre une gouvernance holistique équitable, autrement dit une vision qui ne prend pas uniquement en compte le climat ou les ressources, mais qui englobe tous les niveaux d’enjeux.
Quels seront les supports nécessaires pour relever ces défis ?
J. C. : Les territoires français – la Réunion, Mayotte et les îles Eparses gérées par les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) – seront les principales zones d’action du projet. Nous allons y déployer des observatoires climat-océan-ressources-usagers basés sur une science ouverte et sur les outils de prédiction robustes susmentionnés. Nous allons également nous appuyer sur des infrastructures existantes et utiliser des moyens logistiques (bateaux, avions, bases …) des forces armées de la zone sud océan Indien et de la Flotte océanographique française.
Pour transformer les pratiques, il sera impératif de transmettre les savoirs qui seront acquis tout au long de ce PEPR. Bridges mise sur la formation par la recherche avec la création d'un programme international de masters interdisciplinaires sur la durabilité marine notamment.
De plus, nous avons toujours en ligne de mire la création d’un pont entre les politiques d’adaptation au changement climatique, de développement et de conservation qui ne sont pas faites ensemble. Pour cela, nous voulons réunir des scientifiques, des gestionnaires, des décideurs, et des parties prenantes de la pêche – de l’entreprise au consommateur – au sein d’une démarche de sciences citoyennes. Cette approche apportera des données autrement inaccessibles et facilitera l’appropriation des enjeux par les principaux concernés.
La collaboration avec les autres pays de la région sera primordiale. Comment allez-vous procéder ?
J. C. : En effet, l’atteinte des objectifs de Bridges impose l’implication de l’ensemble des pays de la région. Notre ambition est de devenir un catalyseur et d’agréger des financements pour soutenir des programmes similaires dans les pays riverains via des collaborations bilatérales ou multilatérales. Des discussions sont d’ores et déjà en cours avec des financeurs potentiels comme l’Agence française pour le développement (AFD) pour financer des partenaires locaux.
Plus largement, nous envisageons de collaborer avec des ONG et des associations qui peuvent travailler sur le terrain. L'Association des sciences marines de l'océan Indien occidental (WIOMSA), un organisme intergouvernemental réunissant tous les pays avec lesquels nous voulons collaborer, nous a exprimé son soutien, ainsi que le programme international Future Earth
Quelles retombées sont envisagées au terme de ces recherches ?
J. C. : Nous espérons aboutir à des changements de pratiques et une prise de conscience par l’ensemble des parties prenantes du besoin de travailler conjointement sur l’écosystème et l’humain pour être gagnant-gagnant dans notre relation avec la nature sur le long terme. On espère engager un cadre de coopération pacifique entre les agences territoriales qui gèrent les ressources halieutiques. Plus globalement, ce programme aura des impacts directs sur l’environnement, le développement économique, la sécurité et le bien-être des sociétés et contribuera, ainsi, à l’agenda des Nations unies pour 2030. Enfin, Bridges, de par sa zone d’action, vise aussi à soutenir la position de la France dans la région en montrant sa capacité à renforcer le dialogue multilatéral régional pour un océan sain partagé.