Un rapport inédit sur les risques environnementaux en région méditerranéenne

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En novembre 2020, un réseau de plus de 600 experts sur les changements climatiques et environnementaux en région méditerranéenne, le MedECC, a publié un rapport faisant l’état des lieux des connaissances scientifiques sur le sujet à travers la Méditerranée. Les deux coordinateurs du projet, le paléoclimatologue Joël Guiot et l’écologue Wolfgang Cramer, nous en expliquent les enjeux.

Qu’est-ce que le MedECC1 et quelles sont ses missions ?

Joël Guiot2 : Il s’agit d’un réseau de 600 chercheurs créé suite à une conférence parallèle qui s’est tenue pendant la conférence scientifique liée à la COP21 en juillet 2015. L’idée était de rassembler des scientifiques de toutes les disciplines en lien avec les changements climatiques et environnementaux de la Méditerranée. Nous fonctionnons sur une base d’adhésion personnelle, alors que le GIEC3 a aussi une assise nationale autour de points focaux. 

Wolfgang Cramer4 : Nous nous sommes focalisés jusqu’ici sur la rédaction d’un rapport faisant l’état des lieux de la situation et des risques climatiques et environnementaux attendus dans le bassin. Celui-ci a été publié en novembre dernier et se destine aux scientifiques et aux décideurs. Une démarche qui n’existait pas jusqu’à présent pour le bassin méditerranéen dans son intégralité. Notre objectif est aussi de faciliter le partage des données entre les différentes rives.
 

Medecc
©Pixabay

Comment a été préparé ce rapport ?

J. G. : Nous avons mis en place un comité de pilotage qui a sélectionné les profils des scientifiques collaborateurs parmi nos adhérents en tenant compte d’une répartition équilibrée entre les disciplines, les pays et les genres, ce qui porte le nombre de contributeurs à une centaine. L’ensemble du rapport a ensuite été évalué par des pairs externes au MedECC. Il a également été revu par les représentants des gouvernements nationaux représentés au sein de deux organisations internationales : le Plan d’Action pour la Méditerranée du programme des Nations unies pour l'environnement (UNEP-MAP) - notamment chargé de mettre en place les accords de Barcelone de 1976 soutenant la protection de la mer Méditerranée contre la pollution – ainsi que l’Union pour la Méditerranée, une organisation intergouvernementale5 chargée de promouvoir la coopération entre les différentes rives de la région méditerranéenne sur les plans économique, social et climatique

Quel lien existe-t-il entre le MedECC et le CNRS ?

W. C. : Nous sommes tous deux chercheurs CNRS. Mais par ailleurs, deux programmes et structures impliquant le CNRS – le Labex OT-MED, mis en place par Joël en 2012, qui rassemblait dix laboratoires de la zone méditerranéenne française, et le programme MISTRALS (tous deux achevés en 2020) – nous ont permis de démarrer cette initiative avec le réseau Plan Bleu d’acteurs sociétaux. En ce sens, le CNRS était dans une position idéale pour lancer une action telle que le MedECC, même si nous nous sommes assurés que la démarche ne soit pas perçue comme une initiative uniquement CNRS et française. Pour le rapport, la participation internationale a d’ailleurs été répartie au mieux entre les différentes nations même si certaines comme l’Égypte ont été sous-représentées.

J. G. : Cela s’explique notamment par le fait qu’il nous a fallu quelques années avant de devenir légitimes auprès des différents acteurs. Certains n’ont peut-être pas immédiatement compris les enjeux mais pourraient contribuer à la rédaction d’un prochain rapport. 

Il existe déjà une galaxie de groupes d’experts et de comités régionaux, nationaux et internationaux sur le changement climatique. Qu’apporte le MedECC dans ce paysage bien rempli ?

W. C. : L’expertise du MedECC porte à la fois sur le changement climatique et les changements d’utilisation des terres et de l’océan, la pollution, l’arrivée des espèces invasives, etc. Tous ces facteurs de changement environnementaux (ou forçages) évoluent souvent dans le même sens. C’est ce qui fait notre force par rapport à d’autres plateformes. Nous nous sommes intéressés à de nombreux forçages. 

J. G. : Il est vrai qu’on pourrait se demander pourquoi lancer le MedECC alors que le GIEC couvre le monde entier. Justement parce que les forçages que subit la Méditerranée n’y sont pas traités de façon intégrée par ce dernier. À la place, les rapports considèrent le sud de l’Europe, le nord de l’Afrique et l’ouest de l’Asie séparément et ne prennent pas en compte leurs interactions. Il y avait donc un besoin de rassembler les connaissances scientifiques de façon intégrée. Pour traiter des problèmes environnementaux, il était donc nécessaire de faire collaborer les chercheurs des différentes parties de la Méditerranée.

Revenons plus en détails sur les résultats du rapport. La Méditerranée représente plus de 500 millions d’habitants, pouvez-vous nous présenter quelques exemples d’enjeux à fort impact socio-économique qui ont été identifiés ?

W. C. : Il existe en effet de nombreuses menaces qui pèsent sur la région. Par exemple, l’absence de marée en Méditerranée fait qu’une grande partie de la population habite très près de la mer. Or, un des problèmes du bassin est justement l’élévation du niveau de la mer qui a augmenté de 6 centimètres au cours des 20 dernières années. Elle impactera davantage les villes du bassin, mais aussi les productions agricoles au niveau des estuaires en plus d’une forte salinisation des sols. En résulte également une augmentation des risques d’inondation côtière6 (+50 % d’ici à 2100) et du risque d’érosion sur l’ensemble du littoral (+13 %).

J. G. : Autre exemple, l’augmentation des températures qui ira de consort avec une réduction des pluies et donc des scénarios de sécheresse de plus en plus importants marqués par 10 à 30 % de réduction de la ressource hydrique. Or, il y a déjà un déséquilibre important car les ¾ des ressources en eau sont utilisées dans le nord du bassin, alors que les ¾ de la population vivent dans le sud du bassin. Cette rareté de l’eau demande une meilleure utilisation de l’irrigation qui gaspille beaucoup d’eau mais aussi la réutilisation des eaux usées actuellement rejetées dans la mer. De la sécheresse découlent également l’augmentation des canicules et leurs impacts sanitaires. 

Comment les résultats du MedECC se positionnent-ils par rapport à ceux d’autres instances sur les changements climatiques et environnementaux ?

W. C. : Pour la première fois, le prochain rapport du GIEC, qui est en cours de préparation, contiendra un petit chapitre sur la Méditerranée que j’ai coordonné avec une collègue égyptienne. Nous nous appuyons donc sur les résultats du MedECC. Dans la même idée, nous souhaiterions mettre en place ce type de lien direct avec l’IPBES7 et d’autres plateformes.

Ce rapport se destine également aux décideurs. Comment avez-vous orienté les résultats dans ce cadre ?

W. C. : Nous avons principalement travaillé sur les risques plutôt que les solutions, car certains risques sont tellement importants qu’il n’est plus possible de s’adapter. Dans ces cas-là, la solution est de suivre l’accord de Paris et réduire les émissions de gaz à effet de serre. 

J. G. : Pour d’autres aspects,  nous abordons la question de comment améliorer la résilience de la Méditerranée. Par exemple dans le cadre de l’agriculture, il existe des solutions comme l’agroécologie et l’agroforesterie qui sont économes en eau, permettent d’améliorer la qualité des sols et de stocker du carbone. Le régime alimentaire méditerranéen qui est en accord avec cette agroécologie pourrait notamment être renforcé. Les décideurs bénéficient donc d’un résumé accessible de risques et de propositions.

En novembre dernier, le MedECC intervenait dans le cadre de la conférence MED2020 sur la science pour les décideurs. Ce rendez-vous a-t-il permis d’avancer sur ce sujet ?

W. C. : La conférence est encore trop récente pour en évaluer l’impact. Globalement, il y a néanmoins beaucoup de raisons d’être frustré face aux décisions politiques qui sont prises, même si certaines bonnes choses émergent comme l’engagement pour la protection de 30 % de la surface de tous les pays du monde et de la mer. Est-ce que cela aboutira et avec quelles contraintes ? Nous verrons. C’est bien d’avancer à petits pas mais il faut maintenant accélérer la marche vers un monde décarboné. 

 
  • 1. Ces travaux ont notamment été récompensés par le jury du Prix nord-sud du Conseil de l’Europe.
  • 2. Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l’environnement (Aix-Marseille Université / CNRS / INRAE / IRD).
  • 3. Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat.
  • 4. Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (Aix-Marseille Université / Avignon Université / CNRS / IRD).
  • 5. Elle se compose de 42 pays dont l’ensemble de l’Union européenne.
  • 6. La France dispose d’une stratégie nationale de gestion des risques d’inondation depuis 2014.
  • 7. Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.