Le CNRS éclaire le développement de l’agroécologie dans les Antilles françaises

Institutionnel

L’agroécologie entend relever des défis majeurs dans les Antilles françaises : augmenter l’autosuffisance alimentaire, alléger la facture alimentaire, lutter contre l’érosion de la biodiversité et améliorer la santé des habitants. Le CNRS, fort de sa capacité à réunir différents acteurs, accompagne son développement. 

C’est un paradoxe : la Guadeloupe et la Martinique font partie d’un des 34 « points chauds » de la biodiversité mondiale, la Caraïbe, mais importent plus de 80% de leur alimentation1 . L’incroyable diversité de fruits, de la goyave à l’ananas en passant par la carambole, ainsi que les multiples espèces d’igname ou encore de manioc atteignent peu les assiettes. Deux grandes cultures d’exportation dominent encore ces deux Départements et régions d’Outre-mer (DROM) : la canne et la banane. En Guadeloupe, ces dernières représentent 38 % de la Surface Agricole Utilisée (SAU). En Martinique, la banane représente à elle seule le quart de la SAU.

Face à cela, l’agroécologie favorise des exploitations plus diversifiées et des variétés locales telles que celles trouvées dans les jardins créoles, ces jardins hérités de savoirs amérindiens, africains et européens. Ce type d’agriculture, qui vise à mieux prendre en compte les enjeux environnementaux et sociaux, possède de nombreuses vertus selon ses défenseurs : « l’agroécologie amène des effets positifs sur la biodiversité, avec le maintien d’une diversité génétique et la préservation de la vie des sols », explique Pascal Jean Lopez, directeur de l’Observatoire Homme-Milieu2  Littoral Caraïbes, un dispositif du CNRS basé en Guadeloupe et destiné à favoriser l’interdisciplinarité et le dialogue avec les acteurs locaux. De quoi contribuer à lutter contre l’érosion de la biodiversité alors que la Guadeloupe compte par exemple 15% d’espèces animales menacées.

Grand port maritime de la Guadeloupe à Pointe-à-Pitre
Grand port maritime de la Guadeloupe à Pointe-à-Pitre. L’Observatoire Hommes-Milieux Littoral Caraïbe travaille sur l’accélération des dynamiques urbano-portuaires dans une perspective de développement durable du territoire guadeloupéen. © Pascal Jean LOPEZ / BOREA / CNRS Images

Réunir « tous les acteurs »

L’agroécologie pourrait également apporter « une plus grande souveraineté alimentaire et une meilleure santé publique », ajoute le chercheur, d’autant plus que « les maladies liées à l’alimentation, comme les maladies cardiovasculaires, sont deux fois plus importantes en Guadeloupe par rapport à la France hexagonale ». Parmi les facteurs de risque se trouve la consommation de produits importés et transformés. Des aliments par ailleurs 15 % plus chers en Martinique que dans l’hexagone, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques. L’objectif, avec une production locale, serait aussi de réduire la facture alimentaire des populations.

Les pouvoirs publics encouragent cette transition agricole mais « le pilotage est difficile », poursuit le directeur de l’OHM. « Le système alimentaire est très complexe, il faut tenir compte de nombreux paramètres comme les contraintes des producteurs, l’orientation des subventions, les systèmes de vente, les enjeux industrialo-portuaires, l’urbanisation, les difficultés d’accès à la terre… ». Le CNRS accompagne ce défi : « notre force est la vision systémique, l’OHM s’intéresse à tous les acteurs afin de comprendre le système alimentaire antillais dans toute sa complexité. »

Quand la biodiversité devient rentable

Pour réunir les acteurs concernés, le CNRS a organisé, au printemps 2025 en Guadeloupe la Semaine Écologie Environnement Biodiversité (SEEB), évènement annuel en France et à l’étranger, sur le thème « Agroécologie, système alimentaire et biodiversité ». « De grands groupes agroalimentaires, comme Carrefour, étaient présents,  mais aussi des acteurs moins visibles, comme des agriculteurs possédant de petites exploitations », note Pascal Jean Lopez. La prochaine édition portera sur la restauration des terres, un sujet impliquant aussi des réflexions sur les modes de production agricoles. De quoi nourrir des recherches interdisciplinaires et co-construites localement. « En tant que scientifiques, nous cherchons à repérer des initiatives locales susceptibles d’avoir une portée transformative », s’enthousiasme le directeur de l’OHM. 

C’est la démarche adoptée par l’appel à projet coconstruit entre l’Université de Antilles (UA) et le CNRS « Pépinière Interdisciplinaire des Antilles Françaises » (PIAF), qui a permis de financer quatre projets lancés en 2024. L’un d’eux, mené en partenariat avec l’UA, vise à évaluer les possibilités de valorisation économique de la biodiversité des sols aux Antilles françaises. Ce projet, d’une durée de deux ans, s’appuie sur un consortium structuré et ancré dans le territoire. Le CNRS, à la tête de l’agence Climat, biodiversité et société durables est depuis longtemps impliqué pour la conservation de la biodiversité et veut montrer comment celle-ci pourrait s’inscrire au cœur d’une chaîne de valeurs source de biens et de services. 

La science comme vigie pour une alimentation saine

Le CNRS utilise aussi son réseau international pour assurer une vigie sur les questions de santé, centrales pour le développement de l’agroécologie. Cinq OHM du CNRS, en Guadeloupe, en Guyane, au Portugal, au Sénégal et au Canada, ont fait de l’alimentation un sujet majeur de recherche à travers le projet « Systèmes alimentaires sous influences ». Le but est d’étudier les évolutions de l’alimentation ainsi que les liens avec la santé et l’environnement, avec par exemple la détection de certains polluants. L’OHM Littoral Caraïbes, basé en Guadeloupe, a de son côté étudié, sous l’angle anthropologique, les liens entre le développement urbano-portuaire et l’évolution de l’alimentation. « Nous voulons faciliter les travaux autour des questions de santé »,affirme Pascal Jean Lopez. 

D’autant plus que les Antilles françaises font face aux conséquences de l’usage de la chlordécone, molécule classée par les autorités sanitaires comme cancérogène et perturbateur endocrinien, utilisée de 1972 à 1993 pour lutter contre le charançon du bananier et qui conditionne aujourd’hui des choix de cultures dans certains sols identifiés comme à risque de contamination. Retrouver une production alimentaire plus diversifiée, agroécologique, demande de prendre en compte cet enjeu majeur. Ces objectifs font partie des enjeux du PPR Outre-mer, piloté par l’IRD avec le CNRS et le Cirad qui est focalisé sur l’étude des pollutions dans les OM et dont un des projets « éCoSéa » vise à la construction de solutions durables pour la santé des socio-écosystèmes face aux pollutions agricoles aux Antilles. « La recherche est un axe fondamental du Plan Chlordéchone IV. Ensemble, ces travaux peuvent aider à prendre des mesures de gestion », témoigne Edwige Duclay, directrice de projet chargée de la coordination du plan chlordécone IV au sein du Ministère de la Santé et du Ministère des Outre-mer. Parmi les travaux phares récemment lancés se trouve l’étude de l’acceptabilité de mesures envisagées par les pouvoirs publics, ce qui est l’objectif du projet sociologique « Vivre avec la chlordécone » (ou LiCOCO), lancé par le CNRS en 2023. Santé, économie, biodiversité… De nombreux sujets sont associés au développement de l’agroécologie. Le CNRS veut renforcer l’interdisciplinarité et le dialogue entre les acteurs afin de mieux accompagner son développement. C’est ce qui permet d’adopter une vision nuancée, complète et constructive.

  • 1//www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/om/l16b1502_rapport-information#
  • 2 Dispositif de recherche, créé par le CNRS, dédié à la compréhension des écosystèmes très anthropisés, très artificialisés.